Ainsi, deux cités, et l’une d’entre elles surtout, ont joué un rôle majeur : Mytilène en premier lieu, Méthymna ensuite. Deux autres ont joué les seconds rôles : Antissa et Érésos. Trois enfin ont rapidement disparu et n’ont joué qu’un rôle marginal : Hiéra, Arisbè et Pyrrha. Il apparaît nettement alors qu’une première partition peut être faite entre les cités “intérieures” (même si elles sont près d’un rivage), celles qui ont rapidement quitté la scène – Hiéra, Arisbè et Pyrrha – et les autres, les quatre cités ouvertes sur la mer libre. A l’intérieur de ce groupe, cependant, une deuxième partition doit séparer Antissa et Érésos, situées à l’ouest de l’île et donnant sur le grand large, de Méthymna et Mytilène dans la partie occidentale, face à l’Asie Mineure.
On doit naturellement s’interroger sur le ou les facteurs qui ont amené cette répartition. La possession d’un terroir riche, tant pour Hiéra, Pyrrha qu’Arisbè, n’a pas suffi à susciter le dynamisme de ces trois cités. Dans le cas particulier d’Arisbè, on pourrait se demander si l’aspect marécageux d’une partie du secteur littoral n’avait pas pu jouer un rôle répulsif, mais on peut immédiatement objecter que toute la plaine intérieure, et en particulier la haute plaine de Napè, où un site néolithique a été découvert, restait disponible. Si l’on ajoute que les eaux poissonneuses des deux vastes mers intérieures (de nos jours les sardines du golfe de Kalloni sont célèbres) procuraient un complément de denrées alimentaires et que les golfes bien protégés des vents pouvaient offrir un abri sûr aux navigateurs, la marginalisation des sites intérieurs pourra paraître encore plus incompréhensible.
En fait, l’explication est à chercher d’abord dans la situation relativement aux grands axes commerciaux. Si les cités côtières extérieures se sont développées, c’est parce qu’elles étaient présentes sur les grandes voies commerciales qui irriguaient le monde grec, et cela dès l’époque archaïque. Car même si à cette époque le volume brut des quantités transportées était moins important qu’aux époques ultérieures, l’incidence relative de l’échange sur la vie économique et sociale comme vecteur de développement n’était pas nécessairement moindre[383]. Un indice supplémentaire est fourni par la différenciation même entre les cités côtières extérieures, Antissa et Érésos d’une part, Méthymna et Mytilène de l’autre. Il faut pour comprendre ce phénomène se reporter aux conditions de navigation à voile en mer Égée. Les vents y sont souvent violents, en particulier les vents étésiens, aussi les navigateurs recherchaient-ils les secteurs relativement abrités des vents. Les routes protégées étaient toujours préférées aux routes ouvertes[384]. Aussi les navigateurs empruntaient-ils le chenal longeant la cote d’Asie, où les vents étaient arrêtés par la succession des caps et des îles proches du littoral asiatique, de préférence aux routes passant à l’ouest des îles. Le véritable axe de circulation nord-sud entre les Détroits et, si l’on veut, l’Orient méditerranéen, était donc le chenal longeant la côte d’Asie, dont le point d’entrée se situait précisément au niveau de Méthymna. Quant à Mytilène, avec ses deux ports bien équipés, elle était l’étape naturelle pour la navigation remontant vers le nord ou descendant vers le sud.
A long terme, ce fut donc l’échange, la vie de relations, qui fut le facteur décisif de l’évolution des cités de Lesbos.
Sur Pyrrha, on ajoutera l’étude de Paraskevaidis 1963. Depuis le début des années 1980, plusieurs travaux sont venus enrichir notre connaissance sur les territoires des cités de l’île de Lesbos. H. Plommer (1981) revient sur la question du sanctuaire de Messon. G. P. Schaus et N. Spencer (1994) discutent de la chôra d’Érésos antique (nombreuses traces d’agriculture en terrasses, certainement vouées à la viticulture, cf. aussi Schaus 1996). N. Spencer (1995) fournit un gazetteer des sites de Lesbos et entreprend de montrer (1996) que la région de la forêt de Pyrrha était plus densément exploitée dans l’antiquité que de nos jours. La synthèse de G. Labarre (1996, part. 191-219, chap. “Villes et territoires”) permet un ample tour d’horizon sur le cadre territorial des cités de l’île. Enfin, P. Brun (1998b) suggère de reconnaître la cité de Pyrrha derrière les Ἀστραιούσιοι mentionnés dans le décret de fondation de la iie Confédération athénienne (IG, II2, 43 = Pouilloux, Choix, 27, 1. 118), qui apparaissent immédiatement après les Ἀντισσαῖοι et les Ἐρέσιοι et qui n’avaient pas jusque là reçu de localisation.
Chapitre VI. Aristote et le commerce extérieur
L'enjeu n'est pas mince : c'est la nature même de l'économie antique qui divise le monde savant depuis près d’un siècle. Par “nature de l'économie antique”, il faut entendre en fait aussi bien le type et le volume des opérations économiques concrètes que la manière dont la vie économique s'articulait avec la vie sociale et politique. Au reste, parler de “controverses et de divisions du monde savant” est presque abusif dans l'état actuel des choses. En effet, sauf quelques voix isolées, une doctrine règne aujourd'hui sans partage dans le champ des études d'économie antique[385] : celle qui a trouvé sa forme la plus élaborée dans The Ancient Economy (traduit en français sous le titre L'économie antique) de Μ. I. Finley[386] et dans Économies et sociétés en Grèce ancienne[387] de M. Austin et P. Vidal-Naquet. Nous ne retracerons pas ici – ce qui a été fait maintes fois, il est vrai toujours du même point de vue – les longues controverses entre primitivistes et modernistes, qui auraient enfin trouvé leur vraie solution dans les théories de Karl Polanyi, comme on le sait appliquées de manière effective à l'économie antique par Μ. I. Finley et le courant qui se réclame de lui.
383
L’étude de Bravo 1983 remet les choses à leur vraie place quant au commerce des céréales.
384
Voir Rougé 1963, 253-268 et Susini 1963/64, 228 (croquis des routes de navigation dans la zone rhodienne).
385
A ce sujet, un bilan dont l'ampleur dépasse en fait le cadre français qu'il se propose a été donné par Andreau & Étienne 1984, 55-83. Les abondantes notes bibliographiques qu'on trouvera dans cet article nous éviteront toute référence au développement d'un débat désormais supposé connu.
386
Finley 1973 et [1975]. C'est la traduction française (Paris 1975) que nous citerons ici.