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Si l'autarcie, entendue dans un sens matériel, est un idéal, il faudrait donc apparemment conclure pour Aristote, même s'il ne le fait pas lui-même, que la cité parfaite devrait être totalement dépourvue de commerce extérieur. Au reste, cette idée concorderait parfaitement avec la méfiance affichée à l'égard des étrangers en général et des marchands en particulier, nettement affirmée dans la Politique, pour ainsi dire dans le droit fil de la tradition des Lois où Platon décrivait dans le détail la manière dont on ferait en sorte que la cité demeure aussi fermée que possible[395]. Si l'on songe à toutes les variétés de fermeture de la vie sociale ou du corps civique que l'on rencontre aux ve et ive s. sous les formes les plus différentes dans un éventail de cités allant de Sparte à Athènes (pour reprendre en matière de cités des types à la fois classiques et parfaitement opposés), il est bien clair que la volonté de fermeture, de repli sur soi, était omniprésente en Grèce ancienne.

Pourtant, on l'a vu, Aristote ne va nulle part jusqu'à affirmer explicitement qu'une cité sans commerce extérieur serait un idéal. Discutant des aspects matériels de l'autarcie procurée par la chôra d'un cité, il signale certes, ce qui n’est après tout qu'un truisme, qu’il faut souhaiter disposer du maximum de ressources sur son territoire : “Les remarques sur le territoire (χώρα) sont à peu près du même genre. En ce qui concerne ses caractères particuliers, tout le monde évidemment fera l'éloge du territoire le plus autarcique (et telle est nécessairement la terre fertile en tout, car avoir tout à sa disposition et ne manquer de rien, c'est cela lautarcie)[396]”. Le Stagirite continue en annonçant une discussion sur ce point – “Cette norme, avons-nous raison ou tort de la poser, voilà un point à examiner avec plus de précision[397]” –, mais celle-ci est malheureusement perdue. En fait, non seulement il n'envisage jamais l’absence de commerce extérieur mais il expose nettement la philosophie qui était la sienne sur les échanges d'une cité.

Dans la pratique en effet, on ne peut jamais se passer de l'échange. Vivre sur soi était encore possible dans les formes les plus “primitives” de la vie sociale où les hommes avaient une activité “directement productrice”[398]. En revanche, dès que la communauté prend une certaine extension, il devient impossible de se passer de l'échange. C'est alors qu'Aristote introduit des précisions qui commencent à dessiner nettement sa conception du commerce extérieur : “(Tout d'abord) des objets utiles s'échangent contre d'autres objets utiles, mais rien de plus : par exemple, on donne ou l'on reçoit du vin en échange de blé, et ainsi pour chacun des autres produits similaires. Ce genre d'échange n'est pas contraire à la nature et n'est pas non plus une forme de l'art d'acquisition, puisqu'il ne servait qu'à compléter l'autarcie naturelle ; et pourtant c'est de lui qu'est sorti logiquement cet art (i.e. la chrématistique, cf. infra). Quand l’aide étrangère devint plus importante par l'importation de ce dont on manquait et l'exportation de ce qu'on avait en surplus, l'usage de la monnaie s'introduisit comme une nécessité[399]”. Ces propositions prennent place dans un développement général sur l'art d'acquisition (ἡ κτητική)[400]. C'est donc de la philosophie de l'acquisition sous sa forme naturelle qu'il s'agit ici, non d'une réflexion sur une pratique étatique. Mais il est aussi tout à fait clair que les exemples choisis (l'échange du vin contre du blé – on retrouvera cet exemple dans l'Éthique) le vocabulaire employé (“l'aide étrangère”, les importations et exportations) et la référence explicite à l'autarcie dont on a vu plus haut qu'elle était la “fin et l'idéal” de la cité, tout cela montre que c’est en prenant pour objet les échanges extérieurs de la cité qu'Aristote élabore son raisonnement théorique.

Laissons de côté le problème de la monnaie, qui n'entre pas ici dans notre perspective[401]. Du propos d'Aristote, on peut retenir quatre points :

• Tout d'abord, il va de soi pour Aristote qu'une cité ne peut se passer d'échanges extérieurs. Même si, comme on a vu précédemment, on doit souhaiter d'avoir une chôra qui permette d'être aussi autarcique que possible, le philosophe ne perd pas son temps à bâtir un modèle de cité imaginaire disposant de tous les biens existant en ce monde : il va de soi pour lui qu’aucune cité ne pourra jamais disposer de tout ce qui lui est nécessaire, qu'il s'agisse de denrées alimentaires, de bois, de métal, etc.

• Les échanges extérieurs sont donc une évidente et absolue nécessité. Par échange extérieur, on doit entendre importations et exportations, qui sont pour lui indissolublement liées, on y reviendra.

• Des échanges extérieurs qui se limiteraient à “compléter l’autarcie naturelle” font partie de l'art naturel d'acquisition” : ils ont donc la faveur du philosophe, qui insiste par ailleurs sur le caractère néfaste de la “chrématistique”, sur lequel il disserte longuement. La chrématistique, c'est la forme d'acquisition qui se prend elle-même pour lin, dont le but n'est pas la satisfaction d'un besoin mais la “soif inextinguible de l'or”. Parfaitement “artificielle”, la chrématistique est on le sait sévèrement condamnée par le philosophe.

• Dans le même temps où il affirme le caractère “naturel” d'échanges extérieurs qui se limiteraient à la satisfaction des besoins, Aristote constate, comme avec mélancolie, que la chrématistique, la mauvaise forme d'acquisition, est indissolublement liée à l'échange, qu'elle est sortie logiquement, κατὰ λόγον, de la forme naturelle d'acquisition, de même que l'usage de la monnaie s'est introduit par nécessité, ἐξ ἀνάγκης.

Ainsi, les échanges extérieurs sont pleinement présents dans la réflexion d'Aristote, avec les limites qui lui paraissent souhaitables pour cette activité. On peut à cet égard établir un parallèle entre les conditions qui prévalent pour l'échange entre les particuliers, pour les échanges internes à la communauté, et pour le commerce extérieur. Il est en effet indispensable que les particuliers puissent échanger, car c’est là en fait “le moyen le plus à la portée de réaliser la pleine indépendance[402]”. De même, il est souhaitable que la ville soit située convenablement dans le territoire de telle sorte qu’il y ait toute facilité pour drainer vers elle denrées alimentaires, bois et autres produits indispensables[403]. De même enfin, pour des raisons qui ne tiennent pas seulement à l'échange mais où les motifs commerciaux sont néanmoins aussi au premier rang, est-il indispensable que la cité ait un accès facile à la mer. malgré le risque social et politique que peuvent représenter les commerçants étrangers[404]. Il est également parfaitement logique que, s'agissant non plus de réflexion théorique mais des conditions pratiques de “l'art d'acquisition”, Aristote signale qu'on doit connaître les trois composantes fondamentales qui sont, dans l'ordre :

• Les soins à la production naturelle (agricole) ;

• L'échange, avec le commerce (dans ses aspects de frêtement, transport et vente), le prêt à intérêt et le louage de travail ;

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395

Platon, Lois, 12 949e-953e.

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396

Arist., Pol., 7.5.1.

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397

Ibid., 7.5.2.

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398

Ibid., 1.8.8 : ὅσοι γε αὐτόφυτον ἔχουσιν τὴν ἐργασίαν... Ces formes primitives sont décrites dans Pol., 1.84-8.

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399

Ibid., 1.9. 6-7 : Αὐτὰ γὰρ τὰ χρήσιμα πρὸς αὐτὰ καταλλάτονται ἐπὶ πλέον δ’οὐθέν οἷον οἶνον προς σῖτον διδόντες καὶ λαμβάνοντες καὶ τῶν ἄλλων τῶν τοιουτῶν ἕκαστον. Ἡ μὲν οὔν τοιαύτη μεταβλητικὴ, οὔτε παρὰ φύσιν, οὔτε χρηματιστικῆς ἐστιν εἶδος οὐδέν εἱς ἀναπλήρωσιν γὰρ τῆς κατὰ φύσιν αὐταρκείας ἦν μἕντοι ταύτης ἐγένετ’ ἐκείνη κατὰ λόγον. Ξενικωτέρας γὰρ γινoμένης τῆς βοηθείας, τᾠ εἰσάγεσθαι ὧν ἐνδεεῖς καὶ ἐκπέμπειν ὧν ἐπλεόναζον, ἐξ ἀνάγκης ἡ τοῦ νομίσματος χρῆσις.

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400

Cf. précédemment Arist., Pol., 1.9.1.

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401

Sur cette question, voir maintenant Picard 1980.

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402

Arist., Pol., 6.8.

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403

Ibid., 7.5.4.

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404

Ibid., 7.6.1.