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• L'exploitation des bois et l'extraction des minerais (activité considérée comme “intermédiaire” entre les deux premières composantes)[405].

Pour ce qui est des échanges extérieurs, Aristote prend en considération les besoins de la communauté : cette idée, que l'on a déjà rencontrée, est encore réaffirmée nettement dans le livre VII : “C'est pour elle-même qu'une cité doit faire du commerce[406] ”. C'est d'abord pour satisfaire à la trophè, à l'alimentation, dans les postes où elle est déficitaire, mais aussi nécessairement pour les autres produits de base indispensables (bois, métaux...). Mais, quoi qu’en disent Μ. I. Finley[407], M. Austin et P. Vidal-Naquet, cette politique d'importation est toujours liée chez Aristote à une politique d'exportation, et ce concept est indissolublement lié à un autre, très voisin : la cité doit veiller à combler les déficits et à écouler les surplus. Aristote revient à quatre reprises sur la question :

1. Politique, 1.9.5, dans un développement théorique sur l'art d'acquisition (c'est le passage que nous avons discuté plus haut).

2. Politique, 7.6.4 : “L'importation de tous les produits que l'on ne trouve pas dans le pays et l'exportation du surplus de la production font partie des conditions indispensables[408]”.

3. Cette idée force, on la retrouve encore dans la Rhétorique, 1.4 1360a : le dirigeant politique doit savoir ce que produit sa cité et ce qui lui manque, et avec qui on doit conclure des accords d'importation et d'exportation (ce texte a été mal compris ; nous le discutons en détail infra).

4. Elle est encore présente dans l'Éthique, 5.5.13 1133 b. Aristote indique : ὅτι δ’ἡ χρεία συνέχει ὥσπερ ἔν τι ὄν, δηλοῖ ὅτι ὅταν μὴ ἐν χρεία ὥσιν ἀλλήλων ἣ ἀμφότεροι ἣ ἅτερος οὐκ ἀλλάτονται, ὥσπερ ὅταν οὗ ἔχει αὐτὸς δέηται τις οἷον οἴνου, διδόντες σίτου ἐξαγωγήν. Δεῖ ἄρα τοῦτο ἰσασθῆναι.

Le texte a paru difficile, du fait du membre de phrase ώσπερ ὅταν... ἐξαγωγήν. Jusque là, le sens était clair. Nous traduisons : “Que ce soit le besoin qui maintient la cohésion des parties en fournissant une unité commune, en voici la preuve : s’il n'existe pas de besoin réciproque entre deux parties, soit de la part des deux à la fois, soit d'une seule, elles n'échangent pas.” La suite a paru incompréhensible. Les uns, à la suite de Münscher, optent pour l'insertion d'un oὐ avant ἔχει et, comme par exemple R. A. Gauthier et J. Y. Jolif, comprennent : “Tel est le cas si quelqu'un a besoin de ce que l’on ne possède pas soi-même[409]”. D'autres, comme H. Rackham[410], considèrent que ces clauses “make neither grammar nor sense” et qu’il s'agit là d'une interpolation ; l'éditeur britannique repousse de toute façon la suggestion de Münscher “(as) there seems to be no question here of foreign commerce.”

Remarquons tout d'abord que, quel que soit son sens exact, la phrase en question s'inscrit trop bien dans un développement sur le besoin comme lien social pour qu'on puisse la rejeter sans autre forme de procès. Avec la correction de Münscher, on a un sens sinon conforme au texte du moins apparemment acceptable (on a déjà vu plus haut, dans la Politique, comment un exemple emprunté au commerce extérieur pouvait servir de matière à un raisonnement théorique). Mais en réalité on n'a même pas besoin de la correction de Münscher. La prose d'Aristote, a la fois technique et abstraite, au service d'une pensée qui multiplie les reprises de mêmes termes pour marquer les étapes du raisonnement, est aussi par voie de conséquence une langue qui utilise fréquemment le sous-entendu pour éviter les répétitions abusives. Ainsi, par exemple, l’article employé seul renvoie souvent à un substantif implicite ou déjà mentionné. On trouve un bon exemple de έχω accompagné d'un complément sous-entendu dans Rhétorique, 2.7 1385a (sur l'obligeance) : pour éviter des répétitions trop fréquentes, χάριν n'est pas répété à chaque fois[411]. Dans le passage considéré de l'Éthique, le mot χρεία a déjà été utilisé deux fois dans la phrase et la χρεία est l'objet du raisonnement : aussi comprend-on qu'Aristote sous-entende ici χρείαν dans la formule parfaitement banale χρείαν ἔχειν. Le sens véritable est donc : “Comme lorsque l'autre manque (δέηται τις) de ce dont on a besoin soi-même (οὗ ἔχει – s.e. χρείαν – αὐτός), par exemple de blé, et que les deux partenaires offrent une licence d'exportation de vin.” Dans ce cas. naturellement, dans la mesure où les deux parties ont besoin d'importer la même denrée et qu'ils proposent le même produit d'exportation il n'y a pas entre eux d'échange possible – c'est pourquoi Aristote conclut : δεῖ ἄρα τοῦτο ἱσασθῆναι, “il faut donc égaliser cette relation. La manière dont, dans des cas semblables, l'égalisation des besoins peut se faire par le biais de l'argent fait l'objet de la suite du développement, avec l'étude de l'échange différé. Il n'est nulle part dit explicitement chez Aristote que les exportations servent à financer les importations (dans sa perspective des “surplus” et des “manques” d’origine “naturelle” ce ne pouvait guère être le cas), mais le lien sans cesse établi entre importation et exportation va néanmoins dans ce sens. Au reste, l’idée affleure presque précisément lorsqu'il traite de l'échange différé[412]. Rien de mystérieux en tout cas, rien qui justifie le “traduction conjecturale d'un texte conjectural” (n'est-ce pas parce qu'il y est question d'exportation ?) du commentaire de M. Austin et P. Vidal-Naquet à la version qu'ils donnent de ce texte[413].

Or, si l'on fait une enquête chez d'autres auteurs, on découvre que le propos d'Aristote n'est nullement isolé :

• Thucydide prête aux envoyés corinthiens au congrès de Sparte, à la veille de la Guerre du Péloponnèse, les propos suivants : “Quant aux autres, qui sont établis vers l'intérieur, en dehors des voies maritimes, ils ont à savoir que, s'ils ne défendent pas les gens des bas pays, ils auront plus de mal à écouler leurs produits saisonniers et, inversement, à se procurer en échange ce que la mer fournit au continent (τὴν κατακομίδην τῶν ὡραίων καὶ πάλιν ἀντίληψιν ὧν ἡ θάλασσα τῇ ἠπείρῳ δίδωσι)[414]”.

• Isocrate a une conception des manques et des surplus qui s'apparente à celle d'Aristote, mais avec une vision plus nette de l'inévitable morcellement des sources de richesse entre les diverses cités : “En outre, chaque peuple n’a pas un terroir qui se suffise a lui-même, mais tantôt manque d'une chose, tantôt produit d'autre chose plus que le nécessaire[415]”.

• Chez le Platon doctrinaire des Lois, si rigoureux dans son exclusion des étrangers, exportations et importations (les deux activités étant mentionnées ensemble il faut le souligner, et cela à trois reprises) sont sévèrement limitées au strict minimum (les produits stratégiques et assimilés), cela sous contrôle strict de la cité[416].

• Chez Xénophon historien, on trouve une intéressante allusion au commerce extérieur dans un discours de Jason de Phères[417] où ce dernier, met en parallèle sa puissance naissante et celle des Athéniens : “C'est qu'avec la possession de la Macédoine, d'où précisément les Athéniens font venir leurs bois[418], nous serons en mesure de construire beaucoup plus de vaisseaux qu'eux.” Les Pénestes fournissant les marins, “pour la nourriture de ces matelots, est-ce nous qui devons être mieux en mesure d'y pourvoir, nous chez qui l'abondance de blé est telle que nous en exportons, ou les Athéniens qui n'en ont pas leur suffisance s'ils n'en achètent point ?” Ainsi, Jason se propose d’utiliser les “surplus ordinaires” que permettent les exportations de blé thessalien pour nourrir les matelots de sa flotte.

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405

Ibid., 1.11.1-4.

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406

Ibid., 7.6.4.

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407

Μ. I. Finley doit admettre à la suite d'Aristote la possibilité d'accords commerciaux entre cités, mais il doute que de tels accords aient réellement existé (cf. L'économie antique, p. 216 : “Bien que les commerçants en fussent bénéficiaires [i.e. des symbole ou accords bilatéraux entre cités], ils ne furent pas les seuls à l'être. La documentation existante, dont il faut bien admettre qu'elle est mince, est marquée par l'absence complète de tout ce que nous pouvons reconnaître pour des clauses, ou des références, commerciales... il est difficile des trouver des exemples concrets dans les sources”). Selon Μ. I. Finley, Aristote appelle ces accords commerciaux des “accords sur les importations” (référence à Pol., 2.9.7 : συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων : en fait, dans la mesure où Aristote envisage les accords commerciaux non sous l'angle d'un seul partenaire (comme c'était le cas dans les autres occurrences) mais des deux à la fois, on comprend que dans la mesure où les exportations de l'un sont nécessairement les importations de l'autre il ait par souci de simplification employé le terme de “conventions d'importation”, d'autant que comme on l'a vu le commerce extérieur a selon lui pour but d'aider à l'autarcie, donc d’abord de combler les manques. Mais naturellement, cela n'implique nullement, bien au contraire, qu'on ne doive pas se soucier des exportations, puisqu'il ne peut y avoir importation sans exportation (sur ce point, cf. infra l'analyse de l'Éthique, 5.5.13 1133b).

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408

Ὅσα τ’ ἄν μὴ τυγχάνῃ παρ’ αὐτοῖς ὄντα δέξασθαι ταῦτα καὶ τὰ πλεονάζοντα τῶν γιγνομἐνων ἐκπέμψασθαι τῶν ἀναγκαίων ἐστιν.

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409

Gauthier & Jolif 1970, II, 384.

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410

The Nicomachean Ethics, Coll. Loeb, 2º éd., 1934, n. a, p. 286.

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411

Arist., Rhétorique, 2.7 1385a : Τίσιν δὲ χάριν ἔχουσι, καὶ ἐπὶ τίσιν, καὶ πῶς αὐτοὶ ἔχοντες ὁρισαμένοις τὴν χάριν δῆλον ἔσται “A l'égard de quelles personnes, en quelles occasions et dans quels habitus l'on est obligeant, c'est ce qui sera évident quand nous aurons défini cette passion.”

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412

Éthique, 5.5.14 : “Pour l'échange à venir, en admettant que pour l'instant on n'ait besoin de rien, la monnaie nous servira en quelque sorte de garant si l'on manque de quelque chose. Il faut donc que celui qui apporte de la monnaie puisse emporter ce dont il a besoin.” Ce raisonnement théorique qui peut s'appliquer aussi bien aux échanges individuels qu'aux échanges entre cités (Aristote passe sans difficulté d'une catégorie à l’autre comme le prouvent ses exemples) montre comment on peut sortir de l'aporie précédente en vendant à un premier partenaire pour se procurer de l'argent et ainsi en ayant ensuite la possibilité d'acheter ce qu'on désire à un autre partenaire. Une anecdote rapportée par le Ps-Arist., Économique, 2.2.16a 1348b, montre comment dans la pratique on savait financer des importations par des exportations : “Les gens de Clazomènes manquaient d'argent dans une période de disette : ils décrétèrent que le particuliers qui possédaient de l'huile la prêteraient à l'État moyennant un intérêt (leur pays en effet produit des olives en abondance). Après la conclusion de cet emprunt, ils affrétèrent des navires et les envoyèrent dans les ports de commerce où il se procurèrent du blé pour la valeur de leur dépôt d'huile.” On a affaire en l'occurrence à une situation assez particulière puisque l'État intervient directement dans les importations et exportations.

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413

Austin & Vidal-Naquet 1972, 253, n. 15.

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414

Thc. 1.120.2 (trad. J. de Romilly, CUF). Nous rapprocherons ce passage de Thucydide avec les Poroi, 1.4, où Xénophon montre l'importance des produits saisonniers pour les exportations de l'Attique (sur ces produits saisonniers, cf. Gauthier 1976, 47-48). Il n'est pas inintéressant que ce soient précisément des Corinthiens qui s'expriment sur ce sujet : Corinthe était l’emporion du Péloponnèse, et la dimension commerciale du problème posé par la thalassocratie athénienne ne pouvait leur échapper.

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415

Isocrate, Panégyrique, 42.

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416

Platon. Lois, 8 847b-d (nous discutons infra, 129, la fin de ce passage à propos des licences d’importation et d'exportation).

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417

Xén., Hell., 6.1.11.

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418

Pour le bois de Macédoine à Athènes, cf. aussi infra le passage cité du Vieil Oligarque.