• Selon Polybe. l'idéal pour une cité est de pouvoir importer et exporter dans les meilleures conditions. Tel est le cas pour Byzance : “Ce sont donc peut-être les Byzantins qui sont le plus avantagés [par l'existence de la route commerciale avec le Pont dont traite Polybe dans ce passage] en raison des particularités de leur situation ; en effet, ils peuvent exporter la totalité de l'excédent de leur production (ἅπαν γὰρ τὸ περιττεῦον παρ’ αὐτοις) et, pour ce qui leur manque, ils peuvent l’importer directement et avantageusement, sans difficulté et sans risque[419]”.
On voit que les conceptions d'Aristote (importation des manques, exportation des surplus) ne sont nullement isolées non seulement de son temps mais aussi dans l'ensemble de la pensée grecque classique et hellénistique puisqu'on les retrouve sous des formes identiques chez Polybe. Au reste, plutôt que d'être le produit spécifique d'une école dont les enseignements se seraient transmis jusqu'à Polybe, on a manifestement là le reflet d'une communis opinio sur la question des échanges extérieurs. En fait, et de manière paradoxale eu égard à la chronologie, l'un des points de vue les plus intéressants sur cette question est celui qui nous est donné par le Vieil Oligarque. Ce dernier souligne en effet le caractère vital des exportations pour de nombreuses cités. Nous empruntons la traduction de Cl. Leduc[420] : “Quant à la richesse, les Athéniens sont les seuls parmi les Grecs et les Barbares à même de la posséder ; car si une cité est riche (πλουτεῖ) en bois propre à la construction de navires de guerre, où pourra-t-elle le vendre si elle ne s'entend pas avec ceux qui ont la maîtrise de la mer ? D'un autre côté, si une cité est riche en fer, en cuivre ou en lin, où pourra-t-elle les vendre si elle ne s'entend pas avec ceux qui ont la maîtrise de la mer ? Or, c'est avec ces matériaux, précisément, que je construis, bien entendu, mes navires de guerre : ce pays me fournit en bois, celui-ci en fer. celui-ci en cuivre, celui-là en lin, celui-là en cire. De plus, nos ennemis quels qu'il soient n'auront plus la possibilité d'exporter ou (s'ils le font) ils ne pourront pas utiliser la voie maritime. Et moi, sans me donner aucune peine, je me procure tous les produits de la terre grâce à la mer ; mais il n'y a pas une seule cité au monde qui en procure deux à la fois : le bois et le lin ne sont pas fournis par la même cité, mais au contraire, là où le lin abonde, la contrée est plate et dépourvue de bois ; le cuivre et le fer ne sont pas fournis par la même cité, pas plus que ne sont fournis par la même cité deux ou trois des autres produits ; au contraire, l'un est fourni ici, l'autre là[421]”
Le ton est différent de celui d'Aristote. Les exemples sont plus nombreux et plus concrets (le Stagirite ne s'écartait pas de la trophè). Surtout, il n'est pas question de surplus (cf. πλεονάζω, Pol., 7.6.4) mais bien de “richesse” (emploi de πλουτέω) en telle ou telle denrée. Le caractère hautement novateur et pénétrant de l'essai du Vieil Oligarque se manifeste donc dans le domaine économique tout autant que dans le domaine politique. Alors que pour Aristote les échanges extérieurs, comme du reste tous les aspects de la vie de la cité, sont considérés à travers le prisme de l'image à laquelle ils devraient répondre, on a ici une vision qui ne s'encombre pas du carcan idéologique d'une vision normative et qui de ce fait est plus proche de l'action, du jeu réel des intérêts mis en œuvre par les échanges extérieurs, quelle qu'ait été l'idéologie (par essence très variée) des acteurs eux-mêmes.
Mais c'est peut-être là où on l'attendrait le moins, chez Platon, qu’on trouve en fait le point de vue le plus original. Dans la République, Socrate est amené à examiner la nature de la cité. Il expose ainsi sa genèse, fondée sur l'association de partenaires que lient le besoin (χρεία) qu'ils ont les uns des autres. La division du travail à l'intérieur de la cité permet d'économiser le temps de tout le monde, tout en assurant la fabrication d'objets de meilleure qualité[422]. C'est alors que se pose un autre problème, celui des échanges extérieurs :
“– Mais, dis-je, il serait presque impossible de fonder cette cité en un endroit où elle n'aurait besoin de rien importer. – C’est impossible en effet. – Elle aura donc encore besoin d'autres personnes pour lui apporter d'une autre cité ce qui lui manque. – Elle en aura besoin. – Et si l’intermédiaire part les mains vides, sans rien apporter de ce dont manquent ces cités où il va chercher ce dont ont besoin ses propres concitoyens, il reviendra les mains vides, n'est-ce pas ? — Il me semble. — Il faut donc non seulement produire des denrées en quantité appropriée au pays, mais encore, en nature et en quantité, celles dont manquent les partenaires ? — Il le faut, en effet – Il faut donc augmenter dans notre cité le nombre des laboureurs et des artisans. – En effet, il faut l'augmenter[423]”.
Ainsi, pour le Socrate de Platon, il est clair fondamentalement d'une part que l'État ne peut se passer d'échanges extérieurs (c'est là pour lui une évidence première), d'autre part que le financement des importations suppose des exportations qui soient d'un montant équivalent. Si l’on examine les choses plus en détail, on s'aperçoit en outre que Platon admet comme tout à fait naturelle l'idée qu'une partie de la production soit spécifiquement adaptée, en nature et qualité et en volume, à la demande particulière des pays qui sont ses partenaires commerciaux. Enfin, il est clair pour lui qu'une partie des travailleurs de la cité est occupée à financer par son travail les exportations, cette idée étant le corollaire naturel des précédentes. On a vu que l'idée d'un financement des importations par les exportations était implicite chez Aristote. En revanche, l'idée d'une adaptation d'une fraction de la production intérieure pour les besoins des exportations ne se retrouve pas chez le disciple, du moins dans les parties conservées de son œuvre, et ce n'est sans doute pas là un hasard (la vision normative “antichrématistique” est en fait encore plus affirmée chez le Stagirite que chez son maître). Platon passe pour avoir été un idéaliste peu soucieux des réalités, ce qui n'est en fait que très partiellement vrai. Mais en outre, en l'occurrence, il avance son propos comme une vérité d'évidence, ce qui incite à penser que sa réflexion s'inspirait de ce qu'il pouvait observer tous les jours dans les cités les plus avancées du monde égéen.
Certes, sur le plan théorique, c’est bien la vision des manques et des surplus qui est dominante, quand la vision du Vieil Oligarque (les cités tirent leur richesse des potentialités naturelles, nécessairement différentes, de leur territoire) ou celle de Platon (qui va jusqu'à affirmer la nécessité d'adapter une fraction de la production intérieure pour répondre aux demandes spécifiques des partenaires importateurs) paraissent plus isolées. Mais ces différences de degré dans l'approfondissement du problème posé par les échanges extérieurs n’entraînent aucune discordance fondamentale. En tout état de cause, le point de départ de la réflexion des divers auteurs que nous avons cités est toujours le même : il s’agit de compenser par les importations les manques inévitables. La conception autarcique de la vie de la cité n’exclut donc en aucune façon une réflexion sur les échanges extérieurs – de fait, bien au contraire, la théorie de l'autarcie inclut par définition une réflexion sur les importations et exportations, puisque tous les auteurs anciens savaient bien qu'aucune cité ne pouvait se suffire à elle-même. De même qu'un homme vivant tout seul n'est pour Aristote qu’un sauvage, à l'instar des Cyclopes de l'Odyssée qui vivent séparément, hors de toute vie sociale, de même une cité ne peut vivre seule mais doit communiquer avec ses pareilles et échanger pour obtenir ce qui lui manque. Pour l'individu comme pour la cité, c'est le besoin, la χρεία, qui fonde la relation avec les autres.
419
Pol. 4.38.8-9 (voir aussi infra les conclusions tirées de ce passage). On pourrait encore mentionner la
422
Platon,