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La pratique

Par ces analyses du rapport entre théorie et pratique, nous avons déjà abordé le second volet, celui des modalités concrètes d'organisation du commerce extérieur d'une cité.

C’est cette fois la Rhétorique qui va nous servir de fil conducteur. Pour Aristote, cinq sujets méritent d'être pris en considération par les dirigeants d'une cité :

• Moyens de revenus (πόροι[424])

• Guerre et paix

• Protection du territoire

• Importation et exportation (τὰ εἰσαγομένα καὶ έξαγoμένα)

• Législation[425].

D'emblée, on peut remarquer que le problème des échanges extérieurs, sous la forme de l'importation et de l'exportation, est posé comme l'un des plus importants qui soient pour une cité – hasard peut-être, cette question est même placée avant la législation, sujet dont on connaît pourtant l'importance aux yeux des Grecs de l'Antiquité. Le passage mérite une discussion approfondie :

’Έτι δὲ περὶ τροφῆς, πόση δαπάνη ἱκανὴ τῇ πόλει, καὶ ποία, ἡ αὑτοῦ τε γιγνομένη καὶ εἰσαγώγιμος, καὶ τίνων τ’ ἐξαγωγῆς δέονται καὶ τίνων εἰσαγωγῆς, ἵνα πρòς τούτους καὶ συνθῆκαι καὶ συμβολαὶ γίνωνται· πρòς δύο γὰρ διαφυλάττειν ἀναγκαῖον ἀνέγκλήτους τοὺς πολίτας, πρòς τε τοὺς κρείττους καὶ πρòς τοὺς εἰς ταῦτα χρησίμους[426].

Pour ce qui est du début, le sens est clair et nous reprenons ici la traduction de la CUF : “Puis, au sujet de l’alimentation, il faut savoir le montant et la nature de la dépense qui convient à la cité, les produits de son sol et ceux qui sont importés.” On retrouve là la conception explicitée plus haut, celle d'un commerce extérieur dont la fonction est de compléter les manques de la production par des importations compensées (le raisonnement est implicite) par l'exportation des excédents. Nous avons traduit trophè par “alimentation”, ce qui est le sens normal, mais dans la mesure où Aristote ne pouvait pas ignorer que les objets du commerce extérieur consistaient aussi en d'autres denrées (bois, métaux...), on peut se demander si le terme ne pourrait pas être traduit ici par “subsistances”, au sens qu’avait ce terme en français classique, “ensemble des vivres et des objets qui permettent de subsister”, selon la définition du Robert. Mais l'important est dans la suite du texte, dans le membre de phrase allant de καὶ τίνων à γίνωνται. Le passage est traduit ainsi par M. Dufour dans la CUF : “Ceux [i.e. les produits] qu'il faut exporter et ceux qu'il faut importer, afin de conclure avec les peuples pouvant les recevoir ou les fournir pactes et conventions.” Commentant ce texte et reprenant finalement la traduction de la CUF, Ph. Gauthier signale : “Après bien des hésitations, j'ai reproduit la traduction de M. Dufour (CUF), qui est la traduction habituelle. Elle présente deux inconvénients : d'abord, elle répète la même idée (cf. “les produits qui sont importés”... “ceux qu'il faut importer”) ; ensuite, τούτους est un démonstratif “en l'air”, qui oblige à une glose. On pourrait se demander si les deux τίνων ne sont pas des masculins (annonçant τούτους), désignant les communautés dont la cité ne saurait se passer soit pour l'exportation soit pour l'importation ; mais la construction serait malaisée[427]”.

Ainsi, Ph. Gauthier a bien vu les difficultés de la traduction de M. Dufour, et sur ce point il n'y a rien à ajouter, sinon qu'il faut évidemment rejeter cette traduction puisqu'elle est inacceptable. Quant à la construction de la phrase, elle ne pose pas en fait de réel problème, à condition qu'on accepte le sens manifeste du propos d'Aristote. Le verbe δέομαι a deux significations, très proches l'une de l'autre : manquer de quelque chose (construit avec l'accusatif ou le génitif de l'objet) ; demander quelque chose à quelqu'un, et en ce cas il se construit soit avec le génitif de la personne et l'accusatif de l'objet, soit avec le génitif de la personne et le génitif de l'objet[428]. C'est évidemment ce second sens, avec une construction employant le double génitif, qui est ici le bon. On doit comprendre : “(Et il faut connaître) les États à qui demander une licence d'exportation, et ceux à qui demander une licence d'importation, afin de conclure avec eux συνθῆκαι et συμβολαί[429]”. Qu'une cité puisse être concernée par le commerce extérieur – et rappelons-le c'est là selon Aristote un des cinq sujets capitaux sur lesquels doit s'exercer la délibération des hommes d'État – au point d'être demanderesse en licences d'exportation et d'importation d'autres cités, voilà qui ne cadre guère avec les conceptions de la “Nouvelle Orthodoxie”.

Il est donc indubitable qu'il existait des συνθῆκαι et des συμβολαί relatives aux exportations et importations. La volonté de Ph. Gauthier de réduire les συνθῆκαι dont il est question à des clauses plus ou moins vagues (“conditions d'accès au port, aux marchés, exemptions de taxes ?”), mais en tout cas renvoyant moins au “commerce des produits qu'à la possibilité pour des individus d’exercer leurs activités sans crainte d'injustice[430]” ne nous paraît pas recevable, du moins dans l'esprit de l'analyse qui est celle de Ph. Gauthier. Tout d'abord, et de la manière la plus naturelle puisque l'un ne va pas sans l'autre, la possibilité d'exporter ou d'importer une production vers ou en provenance d'une autre cité a comme présupposé la sécurité des commerçants qui s'y rendent. Il ne paraît pas utile d'épiloguer sur ce point. S'agissant de la formule d'Aristote de συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων existant entre Tyrrhéniens et Carthaginois[431]. Ph. Gauthier considère d'abord que de telles clauses ne peuvent que renvoyer à une réalité non grecque, puisqu'on ne trouverait pas de parallèle dans le monde hellénique. Mais si, sur ce point. Étrusques et Carthaginois d'une part, Grecs de l'autre, différaient de manière radicale, l'argumentation d'Aristote dans tout le passage (des accords comme des συνθῆκαι, συμβολαί et γραφαὶ περὶ συμμαχίας ne suffisent pas à faire de deux partenaires une seule cité) deviendrait parfaitement sans objet. Bien au contraire, c'est parce que la réalité étrusque et carthaginoise en matière de vie en κοινωνία et en matière de relations extérieures était perçue par les Grecs comme tout à fait semblable à la leur que l'exemple a un sens dans le développement d'Aristote[432]. S'il choisit celui-là, plutôt qu'un autre exemple emprunté aux relations réciproques de deux cités grecques, c'est d'abord pour bien montrer que de tels accords ne peuvent faire de deux κοινωνίαν une seule et même cité, la différence ethnique et l'éloignement géographique existant entre Étrusques et Carthaginois les séparant de manière totale. On peut ajouter aussi que l'ancienneté et l’importance des accords entre Carthage et les Étrusques[433], encore renouvelés peut-être peu de temps avant qu'il n'écrivît la Politique, avaient pu inciter à prendre cet exemple connu de tous : aucun Grec cultivé du ive siècle ne pouvait en effet ignorer l'accord séculaire qui liait Etrusques et Carthaginois. Mais que Carthage, en tant qu'État, soit assimilée dans le raisonnement d'Aristote à une cité grecque, c'est ce qui ressort de la série de passages où sa constitution est décrite, et souvent donnée en exemple : à aucun moment elle n'est rejetée dans la “barbarie”, au point qu'un lecteur non prévenu[434] pourrait croire qu'il est question avec Carthage d'une cité grecque parmi d’autres. Il est vrai que si pour se faire une idée du contenu des accords entre Carthage et le monde étrusque on prend en considération les accords entre Rome et la cité punique (encore qu'il serait abusif de considérer qu'Aristote pensait précisément à Rome, qui n'avait pas alors un rang exceptionnel), on voit certes d'une part que les préoccupations commerciales sont mises sur le même pied que les préoccupations strictement politiques, mais aussi d'autre part qu'il n'est pas question explicitement du commerce de tel ou tel produit, mais de réglementation des transactions[435]. On verra cependant plus loin, avec l’analyse du parallèle qu'on peut mener entre Byzance et Corcyre, comment les préoccupations relatives aux commerçants sont directement liées à celles qui concernent les produits. Notons seulement pour le moment que ce que l'on peut savoir des échanges commerciaux de Carthage au ve s. correspond parfaitement à la notion de complémentarité des échanges telle qu'elle défi nie par Aristote. A la suite de Timée sans aucun doute, Diodore attribue la prospérité d'Agrigente au ve s. à ses exportations d'olives et de vin vers Carthage, la Libye n’étant alors pas encore (οὔπω) plantée en arbres fruitiers. De la sorte, “les habitants du territoire d'Agrigente acquirent en pratiquant l'échange avec la Libye des richesses d'un montant incroyable” (oἱ τὴν ’Aκραγαντίνην νεμόμενοι τον ἐκ τῆς Λιβυής ἀντκφορτιζόμενοι πλοῦτον οὐσίας ἀπίστους τοῖς μεγέθεσιν ἐπέκτηντο)[436].

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424

Nous empruntons la définition donnée par Gauthier 1976, 7-19.

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425

Arist..Rhétorique, 1.4 1359b-1360a.

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426

Ibid., 1.4 1360a.

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427

Gauthier 1972, 90. n. 70.

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428

Les dictionnaires en donnent de bons exemples. Hérodote (3.157) rapporte en détail l'histoire de Zôpyros, qui, pour tromper les Babyloniens se présente à eux comme une victime des Perses, nez et oreilles coupées et marqué de coups de fouet : dans ces conditions, ils furent disposés à lui confier ce qu'il leur demandait (ἕτοιμοι ἦσαν τῶν ἐδέετο σφέων). Il leur demanda un corps de troupes (ἐδέετο δὲ στρατίης). Chez Sophocle, Œdipe à Colone, 1170, on trouve aussi la réplique suivante : - O. “Ne me demande pas...” (Μή μου δεηθῆ) - Th. “Quoi donc ? Parle” (Πράγματος ποιου ; λέγε).

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429

Le pluriel δέονται s'applique naturellement à la cité dont il est question (cf. dans la phrase précédente τῆρωσι).

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430

Gauthier 1972.91-92.

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431

Arist.. Pol., 3.9.6.

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432

C'est là un trait fort intéressant sur la manière dont ces deux peuples étaient considérés par les Grecs, c'est-à-dire sur un pied d'égalité.

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433

On connaît par Polybe (3.22-24) les accords passés entre Carthage et Rome, l'une des cités qu’Aristote pouvait considérer comme faisant partie du monde étrusque. Les deux premiers traités remontent respectivement à 508 et 348.

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434

Voir principalement Pol., 2.11-16.

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435

Ces accords ont la plus grande importance pour la mise en évidence des pratiques commerciales du monde antique. Le choix de l'exemple des relations Carthage-Étrurie s'inscrit en fait parfaitement dans la logique de la pensée aristotélicienne [cf. brièvement infra chapitre XII. 288-291].

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436

Diod. 13.81.4-5. Le concept décisif, ici, est celui d'échange réciproque. Des verbes comme ἀντιφορτιζέσθαι ou ἀντεξάγειν renvoient précisément à cette notion d'échange réciproque (ici encore, nous ne pouvons nous étendre sur cette question).