Quant aux συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων, il n’y a évidemment aucune difficulté à considérer qu'elles pouvaient être incluses dans des traités ou conventions d'alliance. Dans une longue argumentation, Ph. Gauthier voudrait définir de manière stricte les συνθῆκαι comme des traités formels[437]. Il pense apparemment aboutir ainsi à mettre Aristote en contradiction avec lui-même puisque ce dernier parle d'abord de συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων (donc idée d'accords spécifiques sur des produits) et un peu plus loin de συνθῆκαι qui ont pour conséquence de préserver réciproquement de toute injustice les citoyens de la cité partenaire : συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων ne serait donc qu'une formule maladroite qui recouvrirait en fait des accords sur les personnes. En fait, loin d'être sans intérêt comme le voudrait Ph. Gauthier, l'emploi du mot συνθῆκαι par Démosthène dans le C. Leptinès, 37, pour désigner les avantages réciproques concédés et reçus par les Athéniens et le roi du Bosphore permet en réalité de comprendre ce qu'entendait Aristote par συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων : ces “conventions”, ces “contrats”, étaient en fait des “engagements” pas nécessairement bilatéraux dans la forme[438]. Concrètement, ces συνθῆκαι pouvaient prendre les formes les plus diverses : clauses de traités certes, mais aussi concessions unilatérales, comme celles des décrets de cités ou des rescrits royaux accordant telle ou telle dôrea.
Il est vrai cependant que la plupart des accords ou conventions pouvant être mis en relation avec le commerce extérieur concernent le droit des personnes et non les produits. Est-ce à dire pourtant que lorsque deux États concluaient des accords sur le droit des personnes les conséquences que ces accords pouvaient avoir sur l'échange de leurs produits respectifs étaient involontaires – un effet secondaire en quelque sorte ? Ou bien au contraire les conventions relatives aux personnes pouvaient-elles n'être conclues que dans le but de faciliter l'échange des produits, dans le cadre d'une véritable stratégie d'importations et exportations ? La mise en parallèle de deux documents relatifs l'un à Corcyre, l'autre à Byzance, va permettre d'en juger.
Selon Thucydide, un peu avant les premiers engagements qui allaient mettre aux prises Athènes et Corinthe en 433, des envoyés corinthiens s'en prennent à Corcyre devant l'assemblée d'Athènes, pour dissuader les Athéniens de porter secours aux Corcyréens. En particulier, ils accusent ces derniers de ne pas respecter le bon usage de la vie internationale des cités grecques : “Avec cela, la situation de leur cité leur assure l'autarcie et, plutôt que de se lier par des conventions, ils se font juges des torts qu'ils causent à autrui : en effet, ils n'ont pas à prendre la mer pour se rendre chez leurs voisins mais accueillent très volontiers les navires étrangers qui, par nécessité, doivent y faire relâche. Et, dans ces conditions, la belle neutralité[439] qu'ils affichent n'est point due à la crainte de se voir associés aux injustices des autres, mais à la volonté de commettre les leurs tout seuls, d'agir par la violence quand ils sont les plus forts, de prendre leur avantage à l'insu des autres et de ne pas se gêner à s'assurer un profit si l'occasion se présente[440]”. Éliminons tout d'abord un contresens qui pourrait éventuellement surgir à la lecture de ce texte. Thucydide voudrait-il dire que les Corcyréens ne font qu’importer, puisque les commerçants étrangers viennent fréquenter leurs ports alors que les commerçants corcyréens ne fréquentent guère les ports étrangers ? En aucune façon : le discours de l'envoyé de Corinthe veut au contraire montrer l’astuce des Corcyréens. Ce sont les commerçants étrangers qui, forcés de venir dans leurs ports, assurent importation et exportation de leurs productions, sans qu'ils aient eux-mêmes à envoyer des commerçants dans d'autres cités, donc sans être liés par des conventions. On sait en particulier que Corcyre possédait de grands vignobles et que les amphores de Corinthe étaient exportées[441].
Ainsi, l'αὐτάρκεια des Corcyréens correspond manifestement à la définition d'Aristote : c'est la possibilité d'importer les denrées dont on manque, compensée par l’exportation des produits de son propre territoire dont il est possible de disposer. Le rapprochement avec Byzance, cité à propos de laquelle nous avons déjà mentionné le commentaire de Polybe[442], illustre merveilleusement cette proposition, A trois siècles de distance en effet, le commentaire de Polybe est le contrepoint le plus parfait de celui de Thucydide. Comme Corcyre en effet, Byzance est située en un point de passage obligé de tous les navigateurs, sur une route commerciale très fréquentée. Or, nous dit Polybe, les Byzantins peuvent exporter leurs surplus et importer les denrées qui leur manquent dans les meilleures conditions, sans aucune peine et sans aucun risque : ce sont en effet les commerçants étrangers qui viennent chez eux, tout comme pour les Corcyréens. On retrouve là la description de l'αὐτάρκεια d'Aristote. Mais le propos de Polybe, tout comme celui de Thucydide, montre aussi le caractère exceptionnel de l'autarcie de Corcyre et de Byzance. Si les Corcyréens se font eux-mêmes juges des conflits judiciaires avec les étrangers survenant dans leurs ports, sans être liés d'aucune façon par des conventions (συνθῆκαι) d'aucune sorte, ce n'est qu'à leur situation exceptionnelle qu'ils le doivent. S’il en est ainsi, c'est donc que d'ordinaire, pour assurer leurs importations et leurs exportations, les cités doivent au contraire se lier par des συνθῆκαι réglant entre autres le droit des personnes. Or c'est exactement ce que nous dit Aristote dans le passage en cause de la Rhétorique : συνθῆκαι ετ συμβολαί, qu'on conclut avec ceux avec qui cela paraît utile, sont destinés à assurer exportation et importation, par des accords d'ἐξαγωγή et d'εἰσαγωγή, les uns et les autres négociés entre cités qui doivent y trouver réciproquement leur avantage, en évitant les “préjudices” dont seraient victimes leurs commerçants. Le rapprochement s’impose donc encore entre Thucydide et le propos d'Aristote dans la Politique[443], déjà mentionné, à propos de l'accord entre Étrusques et Carthaginois, avec les συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων καὶ σύμβολα περὶ τοῦ μὴ ἀδικεῖν καὶ γραφαὶ περὶ συμμαχίας, et le commentaire d’Aristote selon lequel le seul but de ces conventions est “qu'ils ne puissent se porter préjudice les uns aux autres” : c’est précisément l'ἀδικία envers les étrangers qui est reprochée aux Corcyréens par l'envoyé de Corinthe, car les Corcyréens n’ont pas conclu de συνθῆκαι avec d’autres cités dans la mesure où ils peuvent importer et exporter sans difficulté. On comprend donc aussi qu'Aristote emploie tout naturellement une formule faisant allusion à l'échange des produits (συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων) lorsqu'il traite des rapports entre Carthage et les Étrusques, quel qu'ait été le détail de la rédaction du texte de ces conventions (mention explicite de telle ou telle catégorie de produits ou seulement réglementation des échanges).
438
Nous ne pouvons donc pas davantage suivre les conclusions de Vélissaropoulos 1980. 180-181, sur le caractère nécessairement bilatéral des συνθῆκαι. mais nous rejoignons totalement Picard 1980, 273-274, dans son analyse du sens que peut prendre συνθήκη chez Aristote : non pas seulement “traité formel entre deux cités”, mais plus généralement “acte de droit public” émanant d'une puissance souveraine.
439
Nous avons déjà expliqué cette traduction de τò εὐπρεπἐς ἄσπονδον dans notre étude Bresson 1980 = Chapitre I, 29, n. 66.
440
The. 1.37.3-4 : Kaὶ ἡ πόλις αύτῶν ἄμα αυτάρκη θέσιν κειμένη παρέχει αύτοὺς δικαστὰς ὦν βλάπτουσί τινα μᾶλλον ἢ κατὰ ξυνθήκας γίγνεσθαι, διὰ τὸ ἤκιστα ἐπὶ τοὐς πέλας ἐκπλέοντας μάλιστα τοὺς ἄλλους ἀνάνκῃ καταίρυντας δέχεσθαι. Κἀν τούτῳ τò εὐπρεπὲς ἄσπονδον οὐχ ἵνα μὴ ξυναδικῶσιν ἑτέροις προβέβληνται, ἀλλ’ ὃπως κατὰ μόνας ἀδικῶσι καὶ ὅπως ἐν ᾦ μὲν ἂν κρατῶσι βιάζωνται, οὗ δ’ ἄν λάθωσι πλέον ἔχωσιν, ἢν δέ πού τι προσλάβωσιν ἀναισχυντῶσιν.
441
Propriétés viticoles des oligarques à Corcyre : The. 3.70 (sans doute exploitées, comme celles tenues par les démocrates, par une main d'œuvre esclave, cf. The. 3.73) ; dépôt de marchandises dans le quartier de l'agora et du port, habité essentiellement par des oligarques : The. 3.74. Les amphores de Corcyre sont actuellement étudiées par nos collègues grecs. Une carte de diffusion de ces amphores sera tout particulièrement bienvenue.
443
Arist.,