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Notons enfin que le rapprochement avec Thucydide et l'absence de συνθῆκαι liant les Corcyréens à d’autres cités ne permet plus d'accepter la proposition de Ph. Gauthier de distinguer dans le passage en cause de la Rhétorique entre des συνθῆκαι qui seraient négociées avec des États plus puissants (aspect politique) et des συμβολαί qui le seraient dans un but de profit (aspect judiciaire et commercial). Au reste, le traité entre Amyntas et la Ligue chalcidienne[444], désigné sous le terme de “conventions” (συνθῆκαι) ne comporte-t-il pas précisément des clauses relatives à l'exportation (ἐξαγωγή), l'ensemble étant qualifié de ξυμμαχίη[445] ? La distinction entre συνθῆκαι et συμβολαί n'a ici pas lieu d'être.

Il reste cependant encore deux points à expliciter, dont nous traiterons de manière conjointe : d'une part, savoir si pour de bon, parallèlement avec les σύμβολα et συμβολαί garantissant le droit des personnes, existaient effectivement des accords concernant spécifiquement les produits, des συνθῆκαι ayant valeur d'engagement à long terme et portant sur des objets de commerce ; d'autre part, mettre si possible en évidence l'existence de sources montrant la recherche de partenaires commerciaux non seulement à l'importation, mais aussi à l'exportation.

Pour ce qui est du premier point, notons d'emblée que l'existence d'accords mentionnant des objets de commerce est démontrée par des documents comme le traité entre Amyntas III et la Chalcidique[446] déjà mentionné, avec les clauses spéciales relatives au bois qui, on doit le souligner, s'inscrivent dans un accord plus large sur les exportations et importations mutuelles. Mais c'est déjà de bois (selon toute vraisemblance) et d’avirons qu'il était question dans le décret en faveur d'Archélaos de Macédoine, en 407-406[447] :

[30-31] [χσύλ]α καὶ κοπέας καὶ

[ἄλλα hóσv ἐδέοντο παρ’] αὐτõ ἀγαθά

Naturellement, le dossier – de quelle importance, puisqu’il s'agit de la moitié des importations de blé d'Athènes, le plus gros centre de consommation du monde de l'époque – des relations entre Athènes et le royaume du Bosphore entre parfaitement dans la catégorie des συνθῆκαι περὶ τῶν εἰσαγωγίμων[448]. On sait que des privilèges semblables, mais moins avantageux pour eux, avaient été accordés aux Mytiléniens[449].

Mais, dira-t-on, dans le cas du bois de Macédoine et du blé du Bosphore, il s'agit d'accords d'importation pour “compléter l'autarcie” d'une cité. Ce serait oublier naturellement que pour qu'il y ait importation il faut aussi qu'il y ait exportation : les royaumes de Macédoine et du Bosphore en tiraient de gros bénéfices. On pourrait cependant encore objecter qu'en matière de blé, denrée vitale pour l'alimentation de la population, ou de bois, matériau stratégique par excellence, c'étaient les Athéniens qui étaient demandeurs, et non leurs partenaires.

S'agissant de la Macédoine pendant une très longue période, et à plus forte raison encore du royaume du Bosphore, avec l'atélie et le privilège de priorité à l'embarquement dont jouissaient les Athéniens, on peut aussi se demander quel pouvait être éventuellement l'avantage du vendeur en accordant ces privilèges : il ne s'agissait sans doute pas là seulement d'un pur cadeau désintéressé. Pour ce qui est du ve siècle, il ne faut pas oublier que de toute façon Athènes, puissance impériale, maîtresse des mers, était le partenaire obligé de la Macédoine, et même du Bosphore d'une certaine façon, si ces royaumes voulaient vendre toute leur production (il suffit de songer au propos du Vieil Oligarque évoqué plus haut). Au ive siècle, les conditions avaient changé et les rapports se posaient davantage en termes ordinaires de commerce. Mais les Athéniens n'étaient-ils pas le partenaire commercial idéal, avec leurs achats massifs et leurs paiements réguliers (en nature le plus souvent sans doute[450] ?) Privilège de l'acheteur en gros : il peut acheter au meilleur prix, et on lui assure les quantités qu'il souhaite. Même au ive siècle donc, accorder de tels privilèges d'exportation à une cité comme Athènes ne relevait que de l'intérêt bien compris du vendeur, qui était ainsi assuré de vendre régulièrement toute sa production sans souci d'aucune sorte, assuré donc aussi de rentrées d'argent régulières. On comprend qu'en contrepartie les rois du Bosphore se soient contentés d'avantages qui nous paraissent moins importants.

Pour ce qui est cette fois de recherche effective d'un marché d’exportation, on peut d'abord évoquer le fameux décret de Mégare[451], qui illustre parfaitement le propos du Vieil Oligarque. Exemple limite même, car les Mégariens n'avaient qu'une terre peu fertile, pas de revenus portuaires et pas de mines d'argent, ainsi que le signale Isocrate[452]. Ils vivaient de leur rôle d'intermédiaires pour les cités du Péloponnèse et de l'exportation des produits de leur agriculture vivrière et de leur artisanat[453]. Sans doute, le cas de cités vivant ainsi prioritairement des produits d'une petite agriculture vivrière et de l'artisanat n’était-il pas la norme. De ce point de vue, Mégare n'était pas comparable aux grandes cités du monde grec, même si en fait, dans nombre de petites cités de mer Égée encore plus pauvres qu’elle, on n’avait guère à exporter que la force de ses bras. G. E. M. De Sainte-Croix a cependant voulu démontrer que lorsque Thucydide signalait que le décret de Périclès interdisait l’accès des Mégariens à l'agora attique, il s'agissait de l'agora entendue au sens politique[454]. Le décret n'aurait donc eu aucune portée économique. Mais cette thèse extrême a été rapidement réfutée[455]. Cependant, pour ce qui nous intéresse, et même s'ils sont erronés, les arguments de l'historien britannique donnent à réfléchir.

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444

Tod2, 111.

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445

Cette ξυμμαχίη renvoie naturellement aussi aux γραφαὶ περὶ συμμαχίας que nous venons de mentionner chez Aristote.

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446

Cf. supra, n. 60.

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447

Meiggs-Lewis, 91 [IG, I3, 117].

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448

Cf. Gernet 1909, part. 314-326. Sur les rapports d'Athènes avec les Spartokides, on pourra consulter la mise au point de J. Vélissaropoulos (1980, 179-183 – mais on soulignera néanmoins le caractère formel des δωρεαί des souverains du Bosphore).

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449

IG, XII.2, 3 (Tod2, 168) ; cf. Gajdukevitch 1971, 99-100.

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450

En dehors du “Black Sea Hoard” (cf. Kraay & Moorey 1981), où l’apparition de pièces athéniennes s’explique apparemment par des raisons politiques, la monnaie attique est absente du Pont Euxin : cf. Schönert-Geiss 1971. 105 sq., même article, VDI, 116, 1971, p. 25-35, en russe (nous remercions R. Descat et F. Thomas pour ces références). La notion d'échange réciproque (cf. supra n. 52) est capitale pour analyser les échanges d'Athènes avec le Bosphore.

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451

Il est connu principalement par Thc. 1.42 ; 67 ; 139 ; 140 : 144. Sur Mégare, on consultera maintenant l'excellente synthèse de Legon 1981, 200-227. Legon montre avec d’excellents arguments que Mégare avait probablement remplacé Égine, sous le contrôle d’Athènes depuis 456, dans le rôle d'intermédiaire entre le monde égéen, la Propontide et le Pont d'une part, et le Péloponnèse d'autre part. Corinthe, quant à elle, regardait vers l'ouest et le monde occidental. C'est en particulier pour bloquer l'accès que les Mégariens auraient eu aux bois du nord, nécessaire pour la construction des flottes péloponnésiennes (en particulier celle de Corinthe) que les Athéniens auraient par le fameux décret exclu les Mégariens de l'agora attique et des ports de leur empire. Dans ce cas, notons qu'on comprend mieux que les Péloponnésiens aient fait du décret de Mégare un casus belli. Leur intervention pour faire lever le décret frappant cette cité ne relevait donc pas du simple prétexte, comme on l’a affirmé, ou d’une simple manifestation de solidarité avec une cité dorienne de la Ligue péloponnésienne, mais d’une réaction de défense de leurs propres intérêts. Naturellement, une telle analyse des faits n'a pour autant rien à voir avec une volonté d'expliquer la Guerre du Péloponnèse par une “cause économique”. En revanche, ainsi qu'il est nécessaire de le faire, elle situe bien, l'enjeu que pouvaient représenter les échanges extérieurs dans la lutte entre puissances. Pour en revenir à Mégare, Legon montre que les Mégariens eux-mêmes vivaient à la fois de leur rôle d'intermédiaires pour le Péloponnèse et de l'exportation de leurs productions, en particulier vers le marché attique. Là où le raisonnement de Legon achoppe (cf. 222 et n. 74), c'est encore une fois sur le fait que, selon Thucydide, le décret frappait les personnes, quand les Mégariens vivaient de l'exportation de leurs produits. Mais on doit noter d'une part qu’on ne possède pas le texte du décret lui-même, d'autre part surtout que, ainsi qu'on l’a vu plus haut, les clauses concernant les personnes impliquaient en elles-mêmes des conséquences pour les produits.

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452

Cf. Isocrate, Sur la Paix, 117 et Legon 1981, 231-232 et 279-281.

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453

Cf. supra n. 67.

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454

Cf. De Sainte Croix 1972, 252-253.

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455

Sur la thèse de G. E. M. De Sainte-Croix, voir Sealey 1975, 89-109 ; Wick 1977, 74-99 et surtout les remarques de Gauthier 1975, 498-503 avec l'excellent argument que ces marchands qui sont toujours “étrangers” doivent bien être citoyens quelque part.