Pour lui en effet, croire que l'interdiction faite aux citoyens de Mégare d'avoir accès à l'agora attique et aux ports de l'empire pouvait gêner économiquement les Mégariens repose sur l'idée que seuls les Mégariens faisaient le commerce de leurs propres produits : rien n’aurait empêché les Mégariens de confier leurs produits à des intermédiaires quelconques pour tourner le blocus athénien. Selon G. E. M. De Sainte-Croix, l'interdit lancé par Athènes aurait été si facile à tourner qu’il serait impossible que le décret de Périclès ait eu la signification qu'on lui prête habituellement. Une prohibition, en temps de paix, portant sur des importations et des exportations lui paraît étrangère à la mentalité des Grecs de l'Antiquité.
En fait, au contraire, on a vu que les développements de Platon et plus encore ceux d'Aristote, ainsi que de nombreux décrets accordant à telle communauté ou à tel particulier le privilège d'εἰσαγωγή et d'ἐξαγωγή, montrent clairement que le contrôle des échanges extérieurs était consubstantiel à la souveraineté de la cité. Ce n'était pas la “liberté de commerce” qui était la règle en la matière, mais, au moins potentiellement, le contrôle des échanges, comme le montrent les décrets donnant en matière commerciale des privilèges analogues à ceux des citoyens.
Mais, surtout, plusieurs passages des Acharniens montrent de manière irréfutable qu'un contrôle pouvait s'exercer sur les produits importés en fonction de leur provenance. C’est bien leur origine mégarienne que les sycophantes dénoncent dans des produits aussi divers que petits manteaux de laine (la spécialité de Mégare), concombres, levraut, cochon de lait, gousse d'ail et grain de sel[456]. Entrés en contrebande, ces produits étaient aussitôt saisis et vendus aux enchères. Naturellement, Aristophane s'en donne à cœur joie : un concombre de Mégare diffère-t-il d'un concombre attique ? Comment faire la différence ? L'humour a la part belle. Pourtant, il existait bel et bien des modalités pratiques de contrôle de provenance sur les produits importés[457]. Naturellement, à la date où furent représentés les Acharniens (425), ce sont tous les produits des pays ennemis qui sont interdits en Attique, les anguilles béotiennes tout autant que le porcs mégariens. Mais le rappel explicite par Aristophane du décret de Périclès excluant les Mégariens et ses conséquences (les Mégariens sont très vite affamés) montre bien que l'exclusion des Mégariens impliquait ipso facto celle des produits mégariens.
En filigrane de la mesure d'exclusion qui dans la formule de Thucydide frappe les personnes (et n'oublions pas que nous ne possédons pas le texte même du décret), il faut donc voir une mesure de prohibition frappant les produits, les objets de commerce. On rejoint très exactement le propos du Vieil Oligarque et avec le cas des Mégariens on a un cas irréfutable de recherche – désespérée – d'un marché d'exportation par une cité de second rang, ne pouvant aspirer à aucun grand rôle de domination politique et vivant sa vie quotidienne au rythme des productions qu'elle pouvait exporter.
Un document milésien, d'époque hellénistique cette fois, donne un exemple des modalités de recherche d'un marché d'exportation et illustre le propos d'Aristote qui, rappelons-le, faisait référence aux requêtes auprès d'autres États que devait effectuer une cité pour s'ouvrir un marché d'exportation. Il s'agit d'un décret de la cité de Milet pour un citoyen bienfaiteur, Eirénias, fils d'Eirénias[458] :
[II] Ἀντιόχου καὶ παραστησάμενος αὐτὴν εἰς τὸ λαβεῖν παρὰ τοῦ ἀδελφοῦ
βασιλέοις Ἀντιόχου ἀτέλειαν τῶι δήμου πάντων τῶν ἐκ τῆς Μιλησίας εἰσ-
αγομένων γενημάτων εἰς τὴν βασιλείαν, ὥστε διὰ τῆς γεγενημένης
συνχωρήσεως ἔνδοξον μὲν τὴν δωρεὰν εἰς ἅπαντα τὸν χρόνον γεγονέναι
[5] πρὸς ἐπαύξησιν δὲ ἀνήκουσαν τῶν τε τῆς πόλεως καὶ τῶν ἐκάστου τῶν
ἰδιωτῶν προσόδων ....
“(... du roi) Antiochos et qu'il l'a amenée à obtenir du roi Antiochos son frère, en faveur de notre peuple, une exemption de taxes dans son royaume pour toutes les productions du territoire de Milet exportées dans son royaume, de manière que, grâce à cette concession, le cadeau soit illustre pour toujours et qu'il serve à l'accroissement des revenus de la cité comme aussi de chaque particulier...”
Le décret date d'environ 167-160 a.C. L'époque de la concession est à coup sûr celle d'Antiochos IV, qui règne de 175 à 164. Or, à ce moment, depuis la paix d'Apamée, le royaume séleucide a été rejeté au-delà du Taurus : les exportations milésiennes à destination du royaume séleucide sont donc des exportations à grande distance, par voie maritime, et non des transferts vers un territoire voisin. Ce sont les Milésiens qui ont pris l'initiative de la démarche faite auprès d'Antiochos. Il est remarquable que l’atélie concerne explicitement les produits de la chôra milésienne et non les personnes[459]. On doit noter aussi le lien établi de la manière la plus explicite entre la prospérité de la cité et celle de ses citoyens, de même que, vers 205-204, à la suite des ravages subis par leur chôra pendant de longues années du fait des guerres, les Milésiens avaient déploré la baisse concomitante des revenus publics et privés[460].
Recherche de produits à importer pour la trophè et tout ce qui s'y rattache, recherche donc aussi de marchés pour les cités qui vivaient de telle ou telle production. Mais il manque encore deux éléments pour compléter le programme défini par Aristote, négativement cette fois : le contrôle des importations et celui des exportations (les dirigeants doivent connaître les marchandises qu'il faut importer et exporter, mais ils doivent aussi connaître celles dont ils faut prohiber l'importation ou l'exportation en fonction de “la dépense convenable” (δαπάνη ἰκανή).
On a toujours répété que l'absence de souci des Grecs pour le commerce extérieur se manifestait en particulier par leur désinvolture à l'égard de leurs “productions nationales” (concept qui, en soi. mériterait d'être sérieusement revu s'agissant d'une cité grecque), incapables qu'ils étaient de prévoir par exemple des mesures fiscales à l'égard des produits étrangers qui pouvaient menacer leur chôra. Mais on peut se demander s'il n'y a pas là un contresens total. Les remarques que nous avons faites précédemment sur la souveraineté de la cité en matière d'échanges s'appliquent naturellement pleinement aussi au contrôle des importations : la cité se réservait le droit de les interdire puisqu'elle pouvait délivrer des licences d'importation (privilège d'εἰσαγωγή). Sans doute, d'ordinaire, dans des cités qui en réalité avaient un besoin vital d’importations de toutes sortes (on ne trouve par exemple ni fer, ni cuivre, ni lin, ni bois dans les cités des Cyclades, sans parler du blé en quantité insuffisante), on ne devait guère faire la fine bouche sur les denrées importées. Mais qu'un produit devienne gênant et son importation était aussitôt interdite. Thasos, cité productrice de vin, proscrivait l'importation par des navires thasiens de vin étranger sur son territoire (la loi est malheureusement mutilée et nombre de prescriptions nous échappent)[461]. F. Salviat signale opportunément une loi en vigueur à Marseille du xiiie au xviie siècle qui de même proscrivait l'importation de vin dans la ville car cette production constituait une source de revenus essentielle pour ses habitants[462]. Interdire purement et simplement l'importation d'un produit étranger (pour des raisons politiques ou économiques), c'était naturellement frapper beaucoup plus fort qu'avoir recours à des mesures fiscales, alors que de telles mesures fiscales sont envisagées, peu importe que ce soit de manière plaisante, pour inciter à l'importation à Athènes de vin de Lesbos[463].
458
Herrmann 1965, 71-90, nº 1 (
459
C'est pourquoi nous avons modifié la traduction proposée dans
461
463
Cf. un fragment du comique Alexis, 276 Edmonds (Athénée 1 28e-f), traduit et brièvement commenté par Salviat 1986, 184-185, que nous nous permettrons de citer in extenso : “Ce Bromios est bon. Il fait que l'on exemptera de taxe sur le Lesbos ceux qui importent le vin chez nous, mais qui sera pris à en expédier dans une autre cité, ne fût-ce qu'un cyathe, j'inscris ses biens au compte des dieux”, sur quoi F. Salviat ajoute ce commentaire avec lequel nous sommes on ne peut plus d'accord : “Le passage n'est plaisant que si la situation normale était la taxation, et il tient pour naturelle la contrainte d'État.”