Quant au contrôle des exportations, il est largement attesté et encore une fois si une exportation (ou une réexportation) apparaissait nuisible, on la prohibait purement et simplement. Le cas est bien attesté à Athènes et dans une série d'autres cités et il est inutile de s'y étendre longuement[464].
On peut maintenant mieux comprendre le sens de la clause finale du passage des Lois évoqué précédemment. Nous la traduirions ainsi : “Quant aux armes et à tous les instruments de guerre, s'il est besoin d'importer à cet usage une technique, une plante, un métal, un cordage, ou un animal, que les hipparques et les stratèges décident de l'importation et de l'exportation (εἰσαγωγῆς τε καὶ ἐξαγωγῆς), que la cité accorde ou reçoive ce droit (διδούσης τε ἄμα καὶ δεχομένης τῆς πόλεως), et les nomophylaques porteront à cet égard les lois appropriées et adaptées”[465]. Ainsi se retrouvent les quatre aspects que nous avons développés précédemment :
• Droit ou privilège accordé par la cité :
• Importation : c’est l'autorisation accordée aux commerçants d'importer un produit : il peut y avoir prohibition totale (cas de la loi de Thasos sur le vin), ou au contraire incitation à l'importation (proposition, du moins sur la scène du théâtre, d'instaurer un traitement fiscal de faveur à l'importation du vin de Lesbos).
• Exportation : autorisation accordée (cf. la Macédoine pour le bois, le Bosphore pour le blé) ou refusée d'exporter telle ou telle denrée (cf. les interdictions frappant les exportations de blé).
• Droit ou privilège reçu par la cité :
• Exportation : autorisation obtenue d'un État étranger, avec éventuellement traitement de faveur, pour importer des denrées de ce pays (cas des Athéniens recevant l'autorisation d'importer du bois de Macédoine ou du blé du Bosphore).
• Importation : autorisation obtenue d'un État étranger, avec éventuellement traitement de faveur, d'importer sur son territoire des denrées produites par la cité (cas des cités de mer Égée cherchant à avoir accès au marché athénien au Ve siècle ; cas des Milésiens obtenant pour leurs produits l'atélie dans le royaume séleucide au iie siècle).
Dès lors, comment peut-on nier que les cités – ou du moins nombre d'entre elles, qui regardaient vers la mer et étaient ouvertes aux échanges – s'intéressaient très directement, en tant qu'États, au commerce extérieur, et pas seulement pour l'importation de denrées alimentaires ? La trophè était certes un souci essentiel mais ce sujet ne pouvait pas à lui seul tenir lieu de politique de la cité en matière d'échanges extérieurs. En effet, pour pouvoir importer, il fallait aussi exporter et s'en donner les moyens. Aussi les cités devaient-elles rechercher des partenaires commerciaux susceptibles soit de fournir les denrées dont on avait besoin, soit de recevoir celles qu'on pouvait fournir : c'était là une évidence pour Aristote. Certes, une telle constatation pose à son tour une série de problèmes, en particulier quant à l'articulation entre les mesures étatiques et l’activité concrète des commerçants. Il suffira ici de constater du moins que, en tant qu'États, les cités ne pouvaient se désintéresser du commerce extérieur.
Chapitre VII. L’attentat d’Hiéron et le commerce grec
A l’été 340, les heurts entre Philippe et les Athéniens, sans cesse plus violents au cours des années précédentes depuis la paix de 346, débouchent sur la guerre[466]. La chronologie exacte des événements laisse encore quelques zones d’ombre, qui ont donné matière à discussion. La reconstitution la plus vraisemblable est néanmoins la suivante. Philippe vient attaquer Périnthe au mois de juillet 340. Le siège se révèle beaucoup plus difficile que prévu, entre autres parce que la cité reçoit de l’aide de sa voisine Byzance. Après deux mois de siège infructueux, sans abandonner sa première proie. Philippe tente alors de s’emparer de Byzance elle-même, mais là aussi il enregistre un échec devant les murailles de la ville.
Pourtant, peu après, le roi de Macédoine tente et réussit un heureux coup de main. A la mi-septembre, faute de pouvoir gagner Byzance, les navires chargés de blé en provenance du Pont se rassemblent à l’entrée nord du Bosphore, à Hiéron, sur la côte asiatique. Ce poste était le lieu traditionnel de concentration des flottes de commerce se dirigeant vers Athènes et de leur escorte[467]. La petite flotte de Philippe était bien suffisante pour arraisonner tout navire venant du Pont. Pour prévenir cette menace, Athènes avait dès l’année précédente dépêché Charès, à la tête d’une flotte assez importante pour pouvoir tenir tête à celle de Philippe. A l’automne 340, la mission de Charès était de protéger les navires marchands et de les escorter à travers la zone dangereuse que constituaient les Détroits. Si l’on tient compte de la configuration des lieux, c’était là une tâche fort difficile. Le sens tactique de Philippe lui permit d’apercevoir les possibilités qui s’offraient.
Dans le discours Sur la couronne, dix ans après les faits, Démosthène ne nous renseigne que de manière très laconique sur l’événement, qui apparemment était trop connu des contemporains. Il se contente de signaler que Philippe s’est emparé des navires, et que ce fut là ce qui occasionna la rupture de la paix de 346[468]. Fort heureusement, le Commentaire de Démosthène de Didymos nous donne des précisions du plus haut intérêt. Didymos souligne que c’était pour couper la route du blé que Philippe s’en était pris aux cités des Détroits, puis il ajoute[469] :
464
De telles prohibitions, en particulier pour le blé, sont attestées dans plusieurs cités. Pour Athènes, par exemple, il suffira de renvoyer ici à l'étude fondamentale de Gauthier 1981, 5-28. Le même auteur (1979) montre comment un stratège de la Chersonnèse (tenue par les Lagides) peut ou non autoriser l'exportation de blé de la zone qui est sous son contrôle et donne quelques autres exemples de procédures analogues.
466
Sur les affaires de l’été 340, cf. Glotz 1936, 335-341, à qui nous empruntons l’expression “attentat d’Hiéron” ; Hammond & Griffith 1979, 506-581, et Cawkwell 1978, 135-140.
467
Cf. Ps-Dém.,
468
Dém.,
469
Didymos,