Ὅτε δὴ καὶ τὸ παρανομώτατον ἔργον διεπράξατο τὰ ἐφ’ Ἱερῶι πλοῖα τῶν έμπόρων καταγαγών, ὡς μὲν ὁ Φιλόχορυς λ’ πρὸς τοῖς διακοσίοις, ὡς δ’ ὁ Θεόπομπος ρπ’, ἀφ’ ὧν ἑπτακόσια τάλαντα ἤθροισε. ταῦτα δὴ [πέρ]υσι διαπέπραχεν ἐπὶ Θεοφράστου τοῦ μετὰ Νικομάχον ἄρχοντος, καθάπερ ἄλλοι τε καὶ Φιλόχορος οὑτωσὶ φησίν · "καὶ Χάρης μὲν ἀπῆρεν εἰς τὸν σύλλογọ[ν] τῶν βασιλικῶν στρατηγῶν, καταλιπὼν ἐφ’ Ἱερῶι ναῦς, ὅπως ἂν τὰ πλοῖα τὰ ἐκ τοῦ Πόντου συναγάγωσι. Φίλιππος δ’ αἰσθόμενος οὐ παρόντα τὸν Χάρητα τὸ μὲν πρῶτον ἐπειρᾶτο πέμψαι τὰς ναῦς τὰ πλοῖα καταγαγεῖν · οὐ δυνάμενος δὲ βιάσασθαι στρατιώτας διεβίβασεν εἰς τὸ πέραν ἐφ’ Ἱερὸν καὶ τῶν πλοίων ἐκυρίευσεν. ἦν δ’ oὐκ ἐλάττω τὰ πάντα διακοσίων καὶ τριάκοντα. καὶ ἐπικρίνων τὰ πολέμια διέλυε καὶ τοῖς ξύλοις ἐχρῆτο πρὸς τὰ μηχανώματα, καὶ σίτου καὶ βύρσων καὶ χρημάτων πολλών ἐγκρατὴς ἐγένετο".
“C’est alors qu’il accomplit son action la plus contraire aux lois en s’emparant à Hiéron des navires de commerçants, 230 selon Philochore, 180 selon Théopompe, dont il tira sept cents talents. Il avait accompli cela l’année précédente, sous l’archontat de Théophrastos, successeur de Nikomachos, affaire sur laquelle Philochore en particulier s’exprime ainsi : ‘Charès partit pour une réunion avec les généraux du roi, laissant des vaisseaux à Hiéron, pour qu’ils rassemblent les navires venant du Pont. Informé de ce que Charès était absent, il essaya d’abord d’envoyer ses vaisseaux arraisonner les navires. Comme il n’y parvint pas, il lit passer en force ses soldats sur l’autre rive et il se rendit maître des navires. En tout, il n’y en avait pas moins de deux cent trente. Et mettant à part les navires ennemis, il se servit de leur bois pour ses machines et disposa du blé, des peaux et d’importantes sommes d’argent’”.
L’interprétation du passage est assez claire. Philippe parvient par surprise à s’emparer du convoi rassemblé à Hiéron. Comme l’a souligné F. Jacoby, la différence entre l’effectif rapporté par Théopompe et celui donné par Philochore s’explique manifestement par le nombre de navires que Philippe ne saisit pas. En effet, la formule ἐπικρίνων τὰ πολέμια, “mettant à part les navires ennemis”, laisse clairement entendre que, des navires saisis, Philippe n’a considéré de bonne prise qu’une partie d’entre eux. A la suite de Diels, la mise au point de F. Jacoby a admis que ces navires ne pouvaient qu’être des navires athéniens et, de même, Hammond présume que les navires relâchés étaient ceux qui étaient possédés par des non-Athéniens[470]. Dans cette flotte venant du Pont, les navires athéniens auraient été au nombre de 180, les non-Athéniens de 50.
Dès qu’on s’y arrête un instant, cette vision des choses n’est pourtant pas satisfaisante. Certes, ce furent bien 180 navires sur 230 qui furent saisis. Mais peut-on considérer que les 180 navires saisis étaient “athéniens” ? Il faudrait supposer que les commerçants athéniens aient eu une part écrasante dans le commerce avec le Pont : si l’information était exacte, elle serait de la plus haute importance pour notre connaissance des échanges commerciaux athéniens au IVe s. Mais le moins qu’on puisse dire est que cette proportion ne correspond pas à ce que l’on sait par ailleurs de la part des étrangers dans le commerce athénien. En outre, si c’étaient seulement les commerçants athéniens qui avaient fait l’objet de saisie, on doit admettre qu’après le contrôle, les navigateurs d’autres nationalités pouvaient tout aussi bien gagner Athènes et ravitailler l’ennemi. Or, comme le rappelle Didymos, l’objectif déclaré de Philippe en attaquant les cités des Détroits était de couper la principale artère du ravitaillement athénien. Le raisonnement n’est donc pas le bon. Certes, il est tout à fait admissible que près de 80 % des navires venant du Pont aient eu pour destination Athènes, le plus grand centre de consommation du monde égéen en cette deuxième moitié du ive s., et c’est là cette fois une information intéressante. Mais rien n’indique que tous ces navires aient été athéniens. Ce sont en fait les navires à destination d’Athènes qui furent saisis[471]. Dès qu’on a énoncé cette proposition, on doit se demander comment un tel contrôle était possible, ce qui pose le problème du contrôle des provenances et des destinations des cargaisons dans le commerce grec.
Lorsqu’il évoque les importations en provenance du Bosphore, Démosthène signale que ce sont 400 000 médimnes qui en sont importés, “comme on peut le vérifier dans les registres des sitophylaques”[472]. L’idée d’une telle vérification a autrefois été rejetée par L. Gernet : Démosthène aurait été l’auteur d’une double inexactitude, tout d’abord en sous-estimant la proportion que représentait le chiffre de 400 000 médimnes de blé bosporan, ensuite en renvoyant aux registres des sitophylaques, dont selon lui la tâche ne pouvait être de noter les provenances du blé importé : “Il y avait certainement des registres des sitophylaques. Mais le citoyen qui fût allé consulter avec la prudence qui convenait ces documents officiels y eût perdu la tête avant de trouver sa référence. A quoi devait naturellement renvoyer Démosthène ? Aux registres de ces magistrats qui avaient, c’est vrai, la haute surveillance du commerce des blés mais à l’intérieur ; qui devaient veiller à ce que les négociants et les marchands vendissent honnêtement sur l’agora, mais sans avoir à rechercher – et sans le pouvoir-, si le blé venait de Sicile, d’Égypte ou du Pont ? Pas du tout : Démosthène devait renvoyer aux registres des pentécostologues, des receveurs de la taxe du cinquantième à la douane qui, eux savaient ce qui entrait et sortait et en gardaient l’indication détaillée, par commerçants, par cargaisons”[473]. En fait, les fonctions des sitophylaques n’étaient pas celles que l’on imaginait au moment où L. Gernet écrivait ces lignes et il apparaît que les sitophylaques, en liaison avec les pentécostologues, ont fort bien pu conserver des registres mentionnant des provenances de cargaisons[474].
Si l’on se tourne vers d’autres cités, on voit qu’à Kyparissia comme à Délos les importateurs (et aussi explicitement à Kyparissia les exportateurs) devaient faire une déclaration écrite[475]. Le contenu exact des déclarations devait évidemment varier d’une cité à l’autre. Mais l’identité du commerçant et la nature de sa cargaison étaient des éléments que l’on devait retrouver partout, avec bien souvent aussi la provenance des denrées importées. On ne possède pas pour une cité grecque de registres de douanes et sur ce point on doit se contenter des affirmations de Démosthène dans le C. Leptinès. Cependant, la documentation égyptienne nous aide à imaginer leur contenu. Pour le ve s., l’exceptionnel document araméen de 475 publié par B. Porten et A. Yardeni permet de distinguer les navigateurs grecs, qui apportent des produits de leur pays, amphores de vin et d’huile, or, argent, des navigateurs égyptiens, qui quant à eux rapportent de Phénicie vin, bois de cèdre, fer, laine et étain[476]. A l’époque lagide cette fois, la douane de Péluse nous montre d’ordinaire l’origine des productions importées (vin de Chios ou de Thasos, miel de Théangéla, de Rhodes, d’Attique ou de Lycie, etc.)[477]. Le même document signale aussi “l’estimation que nous avons reçue de Boubalos des denrées importées de Syrie à Péluse pour Apollônios” (τίμησις ἣν ἐλάβομεν παρὰ Βουβάλου τῶν εἰσαχθέντων Ἀπολλωνίωι ἐξ Συρίας εἰς Πηλούσιον)[478]. La provenance des denrées devait être indiquée car elle correspondait à des produits de qualité différente, qui étaient frappés d’une taxe à un taux différent. On doit enfin signaler une déclaration de douane (car, telle est bien la nature du document en question comme l’a montré G. Thür) qui se trouve au dos d’un contrat négocié à Alexandrie et qui porte le détail des denrées importées depuis Mouziris en Inde (milieu du iie s. p.C.)[479].
470
F. Jacoby,
471
Ce point a été vu par Cawkwell 1978, 138, pour qui les navires saisis sont “the ships bound for Athens” (mais sans commentaire particulier).
473
Gernet 1909, 300. Selon Austin & Vidal-Naquet 1972, 317, n. 2, qui renvoient à L. Gernet,
474
Sur les fonctions des sitophylaques, voir Arist.,
475