Ainsi, en tout état de cause, on ne doit pas douter qu’une vérification des provenances des denrées importées ait d’ordinaire été possible. Pourtant, le détail de l’argumentation qui avait été présenté par L. Gernet mérite encore attention. Il se peut en effet que la vérification des provenances n’ait pas été aisée. A fortiori, on ne doit pas supposer que toutes les cités aient pu disposer de bilans rigoureux pour leurs échanges extérieurs. Dans le détail, nous ne savons pas si à Athènes des bilans récapitulatifs annuels par provenance étaient régulièrement rédigés, mais on doit relever que la formulation du C. Leptinès paraît bien le laisser entendre pour les sitophylaques. Et c’est sans doute à des documents de cette nature que songeait Aristote lorsque, dans un développement consacré aux importations et exportations, il signalait que, du moins dans l’idéal, les magistrats devaient connaître “le montant et la nature de la dépense qui convenait à la cité”, pour pouvoir conclure les conventions d’exportation et d’importation qui lui étaient indispensables[480].
Si l’on se tourne maintenant vers les exportations, on touche a priori à un domaine plus épineux. On a vu cependant que le règlement de Kyparissia imposait une déclaration des cargaisons exportées comme de celles des denrées importées. En outre, surtout, la grande “inscription des céréales” de Cyrène apporte à cet égard un complément décisif[481]. Rappelons tout d’abord que le texte paraît avoir eu une importance toute particulière aux yeux des Cyrénéens eux-mêmes. En effet, elle est gravée sur la troisième face d’un grand pilier quadrangulaire avec les lois sacrées de la cité de Cyrène gravées à la même époque[482], ce qu’A. Laronde appelle “l’éclatante affirmation des envois de blés de Cyrène sur un cippe qui portait aussi le texte vénérable des lois sacrées”[483]. Les Cyrénéens attachaient donc une importance particulière à ce document qui énumérait les bénéficiaires des largesses des Cyrénéens sous la forme d’envois de blé : les deux reines Olympias et Cléopâtre, la mère et la sœur d’Alexandre, toutes deux résidant en Épire, où Cléopâtre exerçait la régence sur le pays depuis la mort de son époux Alexandre le Molosse en 331-330 et où Olympias était venue la rejoindre, et en outre 43 cités situées sur un axe allant de Rhodes à la Thessalie[484]. Certains chiffres des livraisons effectuées ont disparu. On voit néanmoins qu’elles se montaient au moins à 805 000 médimnes. On peut hésiter sur la nature de ces médimnes :
• Selon G. Oliverio, suivi par A. Laronde, il s’agissait de médimnes laconiens à 52, 5261, l’équivalent de 422 826 hl, soit 32 560 t sur la base d’1 hl de blé à un poids théorique de 77 kg[485]. Cette quantité aurait représenté la nourriture de plus 162 000 personnes pendant un an[486].
• Selon P. Garnsey, il s’agissait de médimnes éginétiques à 77,83 1, l’équivalent de 1 207 500 médimnes attiques, donc 625 698 hl à 51,84 1 le médimne attique, soit encore 48 200 t. Cette quantité aurait représenté la nourriture de près de 250 000 personnes pendant un an.
Cependant, on sait maintenant que cette estimation du poids du médimne de blé était trop élevée : sur la base du chiffre indiqué par la loi attique de 374/373, on doit prendre en compte un médimne attique de grain à c. 31 kg (soit 71 kg l’hl)[487]. On doit donc maintenant tenir compte des chiffres corrigés suivant :
• S’il s’agissait de médimnes laconiens, on aurait donc 422 826 hl à 71 kg l’hl, soit 30 000 t, représentant la nourriture de 150 000 personnes pendant un an.
• S’il s’agissait de médimnes éginétiques, on aurait 625 698 hl à 71 kg l’hl, soit c. 45 000 t, représentant la nourriture de 225 000 personnes pendant un an.
Quoi qu’il en soit, il s’agissait là d’un montant exceptionnellement élevé, qui représentait autant ou plus que le total de la production de la Cyrénaïque avant la colonisation italienne[488], ce qui amène à penser que ces livraisons se sont en fait effectuées sur plusieurs années, entre 330 et 325, et que l’inscription des céréales en est le récapitulatif[489].
Comme l’indique explicitement le texte, on a affaire à un contexte de famine, donc à une situation exceptionnelle. La mention de la 1. 2, σῖτον ἔδωκε ἁ πόλις, doit-elle s’entendre comme la liste des personnages ou des cités auxquelles Cyrène a fait des dons ? La chose paraît peu probable, à moins d’imaginer que la cité de Cyrène n’ait elle-même acheté le blé aux producteurs cyrénéens pour en faire don aux différentes cités. Au reste, le verbe δίδωμι seul, sans ἐν δωρεᾷ ou δωρεάν, n’a pas directement le sens de “faire don de”[490]. Même si l’hypothèse du don ne peut être radicalement exclue (ce qui au demeurant serait sans conséquence dans la perspective qui est ici la nôtre, celle des modalités de contrôle des navigateurs), il vaut mieux considérer ici que Cyrène a dressé la liste des personnages et cités auxquelles elle a “remis du blé”[491], c’est-à-dire de ceux et de celles à qui ont été accordées des licences d’exportation, le privilège d’ἐξαγωγή[492]. Pour notre propos, l’enjeu n’est donc pas de savoir si les Cyrénéens ont fait ces livraisons à titre gratuit. L’exception n’est pas davantage dans la liste elle-même : on peut penser que soit les Cyrénéens dressaient chaque année des listes analogues, soit ils disposaient au moins des documents de base pour le faire, bref de registres analogues à ceux des sitophylaques à Athènes. Le vrai problème est seulement de connaître la raison pour laquelle les Cyrénéens ont tenu exceptionnellement à en faire l’inscription sur pierre. Par cet acte, les Cyrénéens montraient certes leur fidélité à Alexandre. Certaines absences, en premier lieu celle de Sparte, sont significatives : cela signifie que ces cités n’avaient pas eu de licence d’exportation. C’est peut-être sur l’injonction d’Alexandre, en tout cas pour lui complaire, que les Cyrénéens ont accordé ces expéditions de blé, selon des limites géographiques qui, selon nous, leur ont été imposées par le roi et ses agents. Si le Nord de l’Égée n’est pas concerné, c’est sans doute parce que le roi n’avait pas autorisé l’exportation vers ces régions[493]. Nous avons eu l’occasion de montrer que les licences d’importation ou d’exportation étaient un concept clé dans l’organisation du commerce[494]. Mais on reste surtout sur l’impression que Cyrène tire gloire de sa générosité, ce qui ne pourrait être le cas s’il s’agissait d’une exportation ordinaire. Il se peut que la longueur de la liste des licences d’exportation, pour des montants très importants, ait en soi été considérée comme un bienfait à l’égard des cités qui souffraient de la famine. Ainsi, en 169, Rome accorde aux Rhodiens d’exporter 100 000 médimnes de blé sicilien, ce qui, en raison des perturbations que connaissait alors le marché du fait de l’invasion de l’Égypte par Antiochos IV, constituait une faveur particulière[495]. Toutefois, la générosité de la cité se comprendrait mieux si ces licences d’exportation s’étaient accompagnées d’atélie, comme l’avaient voulu les rois du Bosphore pour Athènes[496]. Outre la licence d’exportation elle-même, la générosité cyrénéenne pourrait donc avoir consisté en outre en l’exemption temporaire des taxes habituelles payées par les exportateurs de blé, pour le montant indiqué. Le contexte de la disette, de la σιτοδεία, appelait en effet la générosité financière, pour les particuliers comme pour les cités[497]. Il se pourrait donc que la licence d’exportation accordée ait été une ἐξαγωγὴ ὰτελής, comme la licence d’exportation de bois que le personnage du vantard de Théophraste se flatte d’avoir refusé d’Antipater, sous le fallacieux prétexte que cela aurait pu lui valoir les attaques d’un sycophante[498].
481
Laronde 1987, 30-34, avec révision de l’inscription, commentaire détaillé et carte avec représentation proportionnelle des livraisons ainsi que Marasco 1992, part. 12-37 (datation en 330/329), avec photographies d’un moulage de la pierre. Cf. aussi Kingsley 1986, 165-177, mais avec une chronologie haute, antérieure à 330, qui est difficile à accepter ; Pezzano 1985, datation basse entre 322 et 317) ; Garnsey 1988, 159-160 (carte p. 160). Précisions sur la liste des cités (pas de mention de Lesbos ni de Ténos) Brun 1993.
482
Les lois sacrées, de peu antérieures selon A. Laronde, sont gravées sur deux faces contiguës, le texte relatif aux céréales sur la troisième face, la face arrière étant restée brute (cf. Laronde 1987, 30).
486
La base du rapport est l’estimation effectuée pour Athènes par Garnsey 1988, 159 : 100 000 médimnes éginétiques = 150 000 médimnes attiques = 6 000 t. soit la nourriture de 30 000 personnes pendant un an.
487
Cf. Stroud 1998, 55, d’après le texte de la loi de 374/373, 1. 21-25. En ce cas, on aurait donc pour Athènes une importation en provenance de Cyrène de 4 650 t, représentant la nourriture de
489
Pour la chronologie et cette interprétation, nous suivons donc les arguments d’A. Laronde.
490
On comparera a contrario avec la donation de 20 000 médimnes de blé entreposé à Délos dont Kallias de Sphettos avait obtenu de Ptolémée II, à Chypre, qu’il en soit fait don aux Athéniens :... πυρών δὲ δισμυρίους μεδίμνους δωρεὰν οἳ παρεμετρήθησαν ἐγ Δήλου τοῖς ἀποσταλεῖσιν ὑπὸ τ[ο]ῦ δήμου (Shear 1978, 1. 53-55).
497
Cf. Théophraste,
498
Théophraste,