Pour ce qui est des escales du navire, la cargaison offrait bien des moyens de les connaître : ainsi des amphores vinaires, dont bien souvent la forme indiquait l’origine. Mais pour qui voulait faire l’inspection d’un navire, comme dans le cas de l’attentat d’Hiéron ou de l’arraisonnement en haute mer par les Rhodiens des navires à destination d’Athènes, l’examen des “papiers de bord” ne pouvait manquer de trahir la provenance et la destination. Il devrait en effet être clair que les capitaines de navires et les commerçants avaient sur eux une série de documents qui permettaient de les connaître. Tout indique en effet que les marchands pouvaient emporter avec eux, outre documents de route cl portulans[518], nombre d’autres écrits, sur des supports divers : feuilles de plomb, ostraka, tablettes de bois ou papyrus.
— Pour ce qui est des feuilles de plomb, les lettres de Bérézan, d’Ampurias et de Pech Maho ainsi que celles trouvées à Corcyre, toutes de la lin du vie s. ou du début du ve s., attestent de l’emploi courant de ce support à cette époque dans la correspondance commerciale et dans les documents d’affaire[519].
— Les ostraka ont certainement à toute époque été utilisés comme document témoin ou comme support de correspondance commerciale (ainsi en est-il encore a Rhodes a l’époque hellénistique, comme le montrent plusieurs lettres commerciales encore inédites sur des ostnika).
— Les tablettes de bois, ou grammateia, remontent sans doute à un passé lointain. Déjà, à la fin du xive ou au début du xiiie s., le navire qui a sombré au large d’Ulu Burun, transportait des tablettes de bois : la nature de leur contenu (lettre, document d’enregistrement de transactions, document d’identification d’une cargaison, etc.) reste indéterminée, car, dans l’état où elles se trouvent aujourd’hui, on ne peut voir de traces de lettres à leur surface[520]. On relèvera cependant que dans l’usage commercial du monde hittite du iie millénaire, les tablettes de bois servaient couramment à noter le contenu d’une caisse. L’usage prolongé, tout à fait banal, des tablettes de bois et des sceaux dans le monde oriental du Ier millénaire (Babylone, Assyrie) peut laisser penser que l’emploi de ce support, si familier aux Grecs de l’époque classique et hellénistique, remontait chez eux au moins aux Ages sombres et au haut archaïsme[521]. Le φόρτου μνήμων de l’Odyssée, où l’on ne doit pas voir autre chose qu’un scribe de bord, devait écrire sur un support de cette nature[522]. Pour le moment du moins, on n’a pas retrouvé de tablette de bois sur des navires grecs, quand on sait pourtant, du moins pour les périodes récentes, qu’on en emportait effectivement dans les voyages maritimes. Mais les fouilles sous-marines d’épaves de cette époque restent cependant encore en nombre limité[523]. A l’époque classique et hellénistique, les grammateia paraissent avoir été d’un emploi très fréquent comme support des contrats. Parmi bien d’autres exemples possibles, c’est ce que montre le Trapézitique d’Isocrate où le fils de Sôpaios homme de confiance de Satyros Ier du Bosphore confie à un Thessalien, un homme d’affaires sans doute, une tablette portant un contrat qu’il emportera au Bosphore, si nécessaire[524]. A Délos à l’époque hellénistique, c’est encore sur ce genre de tablettes qu’on peut inscrire les contrats[525]. Le Trinummus de Plaute montre de même qu’il était courant d’utiliser des tablettes pour la correspondance lointaine (dans ce cas elles étaient d’ordinaire scellées, mais la douane avait le droit de briser le sceau et de les ouvrir)[526].
— Enfin, on ne saurait évidemment négliger le papyrus, dont on faisait un usage de plus en plus important. A cet égard, un document revêt une importance toute particulière. Dans l’Anabase, Xénophon rapporte que, lorsque l’armée qu’il commandait s’était mise au service du Thrace Seuthès, il eut l’occasion de parcourir la côte du Pont Euxin dans le secteur de Salmydessos. Il signale alors que sur cette côte très dangereuse nombreux étaient les navires qui venaient faire naufrage. Il précise alors[527] :
Ἐνταῦθα ηὑρίσκοντο πολλαὶ μὲν κλῖναι. πολλὰ δὲ κιβώτια, πολλαὶ δὲ βίβλοι γεγραμμέναι, καὶ τἆλλα πολλὰ ὅσα ἐν ξυλίνοις τεύχεσι ναύκληροι ἄγουσιν.
“Là, on trouvait une grande quantité de lits, de coffres, de papiers couverts d’écriture, et de toutes les variétés de choses que les négociants emportent avec eux dans des caisses”.
On a considéré que le passage faisait allusion à un commerce du livre, d’ouvrages destiné aux cités grecques du Pont[528]. Qu’un tel commerce ait dû exister, on ne devrait pas en douter. Mais ce n’est pas ce à quoi fait allusion Xénophon, puisqu’il n’emploie pas le terme qui désigne proprement le livre, soit βυβλίον, mais exactement le terme βύβλος, qui désigne directement le rouleau de papyrus[529]. Cependant, ce n’est pas non plus d’un commerce de papyrus vierge qu’il s’agit, comme le montre la précision βίβλοι γεγραμμέναι. C’est donc bien en fait à des “papiers” divers, comme on en trouve ordinairement sur les bateaux, auquel il est ici fait référence. Une loi de Thasos d’époque romaine montre encore de manière indubitable que βύβλοι désigne des documents écrits (en l’occurrence des documents d’archives publiques qui doivent être mis à la disposition des citoyens) et non pas des livres[530]. L’ensemble de la description de Xénophon laisse assez apparaître que les objets de bois dont il est question et qui parce qu’ils flottent ont été rejetés sur la grève font partie de l’équipement ou du chargement ordinaire d’un navire, puisque c’est ce que l’on pouvait s’attendre à trouver à l’occasion du naufrage de n’importe quel navire grec. Les κλῖναι sont manifestement les châlits et couchettes sommaires de l’équipage et des éventuels passagers, et non pas des éléments de la cargaison[531]. Pour ce qui est des caisses de bois servant d’emballages d’une partie de la cargaison, les restes trouvés sur certaines épaves d’époque romaine nous donnent une idée de leur aspect[532]. Enfin, les κιβώτια, les coffres, sont entre autres ce qui servait à transporter des choses plus précieuses ou plus simplement des papiers comme les documents pouvant servir à la navigation ou des documents de bord. Ces βίβλοι γεγραμμέναι ne peuvent donc être que des “papiers” ou des “documents de bord”, ceux du patron du navire, ou ceux des divers emporoi et nauklèroi qui avaient emprunté le bâtiment.
Au reste, comment peut-on imaginer que des commerçants aient pu se déplacer sans leurs livres de compte, quand dans l’activité privée “terrestre”, depuis le Strepsiade d’Aristophane penché sur ses registres de compte jusqu’aux “archives” de Zénon, tout montre le soin que des particuliers pouvaient mettre dans leurs documents comptables[533] ? Pour ce qui est de la marine de guerre, on sait, par exemple d’après le C. Polyclès du corpus démosthénien, le soin que mettaient les triérarques à tenir une comptabilité à jour. Pour montrer sa bonne foi, un triérarque pouvait ainsi s’exclamer : “J’offrais de lui fournir un compte détaillé, pendant que j’avais auprès de moi, comme témoins des dépenses, les matelots, les soldats et les rameurs, pour faire la preuve immédiatement en cas de contestation de sa part. Car mes livres étaient tenus avec une telle exactitude que non seulement le chiffre des dépenses y figurait, mais leur destination et leur emploi, le prix des objets, la monnaie avec le cours du change : tout cela pour avoir un contrôle assuré, si mon successeur croyait tel article mensonger” (trad. CUF)[534]. Le parallèle suggère que les commercants privés devaient eux aussi tenir une comptabilité très précise. On se souviendra en particulier que nombre d’emporoi n’étaient que les agents de bailleurs de fonds et pouvaient même être des esclaves (cf. infra le cas de Lampis du C. Phormion). Ils devaient donc nécessairement justifier jusque dans le détail l’emploi des sommes qui leur avaient été confiées. Cela seul, sans parler de l’intérêt évident de savoir si tel voyage était ou non bénéficiaire, suffirait à expliquer pourquoi les marchands devaient nécessairement tenir une comptabilité de leurs gains et dépenses et des mouvements de leur cargaison.
518
Cf., dans un parallèle avec les médecins sans expérience, la critique de Polybe (12,25d 6) contre les pilotes qui gouvernent leur navire uniquement d’après un livre.
519
Sur les lettres, voir van Berchem 1991, 138-139, avec bibliographie. Voir aussi les prêts qui apparaissent sur les inscriptions sur plomb de Corcyre,
520
Sur les tablettes d’Ulu Burun, voir Payton 1991, Warnock & Pendleton 1991 et Symington 1991.
522
523
Le seul témoignage, indirect, sur la pratique de l’écriture est celui de l’épave de Porticello, où l’on a trouvé huit encriers faisant manifestement partie de la cargaison, cf. Eiseman & Sismondo Ridgway 1987, 60-62.
526
Plaute,
529
Nous devons la remarque sur l’interprétation du passage à la sagacité et à l’amitié de Chr. Pébarthe : qu’il trouve ici l’expression de notre gratitude toute particulière.
531
Sur les passagers des navires grecs dès l’époque archaïque, cf. Wallinga 1993, part. 7-8 ; sur les époques plus tardives, voir les témoignages rassemblés par Casson 1971, 179-181, et André & Baslez 1993, 423-424. Le témoignage de Xénophon, qui a été négligé, montre que les passagers ne se contentaient pas seulement de nattes.
532
Cf. Barker 1992 : nº 565, Ladispoli (Toscane), 1-15 p.C., boîte de bois contenant deux petits sacs d’épices ; nº 616, Madrague de Giens, 70-50 a.C., céramique dans des boîtes au dessus des amphores ; nº 898, Pozzino (Toscane), 120-80 a.C., 136 cylindres de bois contenant des épices, placés par trois dans des containers de bois. La déclaration de douane déjà mentionnée (Thür 1987) mentionne aussi entre autres 60 caisses (κίστης) de narde du Gange (II, 1 et 2).
533
Aristophane,
534
Ps-Dém.,