Chapitre VIII. L'inscription agoranomique du Pirée et le contrôle des prix de détail en Grèce ancienne
L'inscription agoranomique du Pirée qui a été récemment publiée par G. Steinhauer et qui a fait l'objet d'un commentaire de R. Descat a légitimement suscité l'intérêt[557]. Sur chacune des deux faces contiguës (correspondant aux inscriptions désignées comme A et B par le premier éditeur) d'une même pierre définie (également par le premier éditeur) comme une plinthe[558], on trouve une liste de pièces de triperie : porc, chèvre, brebis (seulement sur la face B) et boeuf, chacune des mentions étant accompagnée de l'indication d'une somme d'argent. G. Steinhauer a donné un riche commentaire du document, entre autres de tout ce qui concerne la définition des viandes. De même, le fait que la liste chiffrée corresponde à des prix et non à des montants de taxe a été clairement démontré. Cette étude n'a donc nullement pour objet de redonner un commentaire complet de cette inscription. Il reste cependant une série de points qui font difficulté et qui obligent à un réexamen d'ensemble du document.
Les textes des faces A et B n'ont pas la même orientation de lecture : avant de graver le second, on a renversé le bloc pour rendre illisible le premier texte. Selon G. Steinhauer, l'inscription A aurait été gravée peu d'années avant l'inscription B. Cette dernière porte en outre en préambule, avant la liste des pièces de triperie, un court texte dont on s'accorde à penser qu'il constitue la clé du document, mais dont la signification a été discutée[559]. En fait, il est capital de tirer au clair la question du rapport entre les deux faces de la pierre et la signification du préambule de la face B, avant de pouvoir aborder la question de la portée du document et plus généralement du contrôle des prix à Athènes.
Le premier éditeur a présenté les deux faces définies comme A et B dans cet ordre. Pour éviter des confusions, nous continuerons à évoquer les faces A et B, mais nous présenterons cependant les deux textes (ici : I et II) en ordre inverse.
Musée du Pirée, nº 4268. Stèle en marbre, polie sur trois faces, seulement dressée à la pointe à la partie postérieure. Les dimensions sont indiquées en ayant la face B dans le sens de lecture. Dim. (en cm) : haut. 90 ; larg. à la base 48,5, au sommet 47 ; ép. à la base 33, au sommet 30. Tenon fortement mutilé à la partie inférieure, long. 29, larg. c. 20, haut. (conservée) 5. Mortaise carrée décentrée 5 cm de côté, 4 cm de prof. sur la surface supérieure (manifestement polie mais aujourd'hui non visible au Musée du Pirée car le bloc est présenté avec le tenon à la partie supérieure). Révision.
Les chiffres sont en système milésien (ς' vaut pour 6) ; – vaut pour 1 obole, = pour 2 oboles ; χ. abréviation de χ(αλκῶν).
I (face B) : Hauteur des lettres (en cm) : 1. 1-2 : 3,5 ; 3-25 : 1,7 à la partie supérieure tendant à diminuer à 1,5.
Ἐ π ὶ Π α [μ μ] έ ν ο υ
ἄ ρ χ ο ν τ ο ς
Αἰσχύλος Αἰσχύλου Ἕρμειος
[4] ἀγορανομήσας τοὺς λίθους
καὶ τὴν ζυγόστασιν ἀνέθη-
κεν vac. κα[τ’ έ]πι-
ταγὴν τῶν κύκλῳ κατὰ τὸν νόμον
[8] Ύείων
ποδῶν δύο ζ’ χ.
κοιλίας –ζ' χ.
μήτρας ἡ μνᾶ =ζ'χ.
[12] ἡπατίου ἡ μνᾶ [ἰσόκρ]εως
πλευμονίου ἡ μ[νᾶ ἐξ] ἡμίσους
κεφαλῆς τῶ[ν ὀστῶν τὸ τρ]ίτον
ἐνκεφάλου [--]
[16] Αἰγεί[ων ἤ προβ]ατείων
ποδ[ῶν τ]εττάρω[ν] δ' χ.
ἐνκεφάλου γ' χ. κεφαλῆς – γ' χ.
μήτρας ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρεως]
[20] ἡπατίου [ἡ μν]ᾶ ἰσόκρεως
ὔθατος ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρεως]
πλε[υμονίου ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους]
Βοείου π[οδός --]
[24] ἡπατίου [καὶ σπληνὸς ἡ μνᾶ ἰσόκρεω[ς]
πλε[ύμονος ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους]
ἐνκ[εφάλου --]
[Ἡ μνᾶ τῶν χολικίων πάντων ---]
[28] [καὶ τέταρτον --------]
L. 13, 22, 25 : ἐξημίσους S., de ἐξημίσεος qui ne semble pas attesté (pour la mention du prix avec ἐκ, cf. s.v. ἐκ [tot ὀβολῶν, δραχμῶν, κτλ.] LSJ III.9b et pour ἐξ ἡμισείεας, s.v. ἥμισυς LSJ II.2.)
L. 20 : cette ligne n'est pas donnée par S., sans doute abusé par l'ordre des pièces qui n'est pas le même dans le texte II, où le foie apparaît après la μήτρα et l'ὐθάτιον.
L. 25-6 : (24 S.) : ἐνκε[φάλου--ǀ [--------] S., mais 1. 25 on lit distinctement le début du mot πλε[ύμονος, comme sur la face A, et le début de ἐνκ[εφάλου 1. 26 ; on doit donc supposer un parallèle complet entre les deux faces et c’est la raison pour laquelle nous restituons d’après le texte II les 1. 27-28, bien que la pierre soit aujourd’hui illisible à cet endroit (sur ce point, voir aussi infra analyse du rapport entre les deux faces).
II (face A) : Hauteur des lettres (en cm) : 1. 1-29 : 1,8-12,5 ; 30-31 : 0,7.
[Ύείων]
[ποδῶν] δύο [-] χ.
[κοιλί]ας -δ' χ.
[4] [μή]τρας ἡ μνᾶ = δ' χ.
ἡπατίου ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρε]-
ως
πλευμονίου ἡ μνᾶ
[8] ἐξ ἡμίσους
κεφαλῆς τῶν ὀσ-
τῶν τὸ τρίτον
ἐνκεφάλου γ' χ.
[12] Αἰγείων
ποδῶν τεττά-
ρων y’ χ.κεφαλῆς -β' χ.
[16] ἐνκεφάλου [--]
μήτρας ἡ μνᾶ -ς' χ.
ὐθατίου ἠ μνᾶ
ἰσόκρεως
[22] πλευμονίου
ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους
Βοείου ποδός
ἥπατος καὶ σπλη-
[26] νὸς ἡ μνᾶ ἰσόκρεως
πλεύμονος ἡ μνᾶ
ἐξ ἡμίσους
ἐνκεφάλου γ' χ.
[30] Ἡ μνᾶ τῶν [χ]ολικίων πά[ν]των [---]
καὶ τέταρτον Ε[-]Η[---]
L. 8, 23, 28 : ἐξημίσους S., cf. supra app. crit. 1. 13, 22 et 25 texte I.
Selon G. Steinhauer, la paléographie des deux textes (faces A et B) montre qu’ils datent du ier s. a.C. Comme l’a indiqué l'éditeur, on connaît un archonte Pamménès en 83/82[560]. Après avoir souligné ses hésitations et envisagé une période plus tardive, sous Auguste, G. Steinhauer admet cette identification[561]. Le texte daterait donc de la remise en ordre intervenue après la destruction du Pirée sous Sylla. Pour G. Steinhauer, l'identité de l'agoranome nous resterait inconnue. Cependant, un rapprochement proposé par É. Perrin entre l'agoranome Αἰσχύλος Αἰσχύλυ Ἕρμειος et un [Αἰσχύ]λος Αἰσχύλ[ου Ἕ]ρμειος en fonction à Délos comme prêtre ou magistrat vers 42-40 a.C. (ID, 2632, 1. 15-16 ; LGPN II, s.v., nº 23+22) suggère plutôt selon ce dernier que “si une datation basse (époque augustéenne) devait être retenue pour l'inscription du Pirée, on aurait affaire au même personnage”[562]. Considérant que le petit-fils homonyme de Pamménès, personnage connu par toute une série d'inscriptions, aurait pu lui aussi exercer la charge d'archonte éponyme et s'appuyant sur la différence dans la graphie, R. Descat suppose donc que le texte de la face A aurait pu être gravé vers 80 a.C. et que le texte B (et donc la dédicace) daterait des années 30-20 a.C., en admettant que Pamménès II aurait exercé la charge d'archonte plus ou moins au même âge que son grand-père, soit autour de 30 ans[563].
559
Steinhauer 1994, 59 : “La restitution du texte a une importance décisive pour la compréhension de la liste qui suit”. Dans le même sens Descat 1997, 15.
560
Cf. Dow 1949, 125, qui sur la base de la graphie admettait l'identité de l'archonte Pamménès avec l’archonte homonyme dans l'inscription du culte d'Agdistis à Rhamnonte, cf. Roussel 1930, réédition avec photo dans Pouilloux 1954b, 139-141, nº 24, pl. LII.2., lequel aussi d'après “les caractères de l'écriture et l'hésitation dans l'emploi du iota adscrit” admettait qu'il s'agissait de l'archonte de 83/82. a.C. ; toutefois, en se tondant sur l'usage de l'abréviation) dans l'inscription relative au culte d'Agdistis “qui ne semble usuelle qu'à partir du milieu du ier s. a.C., aussi bien dans les catalogues de prytanes (
563
Descat 1997, 15, et auparavant Steinhauer 1994, 57, avec les compléments de S. Follet,