Toutes choses égales, la date tardive et l’attribution à Pamménès II paraissent être la solution la plus problable. S. Follet retient une date possible pour l'archontat de Pamménès II entre c. 35/34 et 18/17[586]. En fonction de la paléographie, il faudrait peut-être alors plutôt songer à une date haute dans ce laps de temps, plus proche de 35/34 que de 18/17.
Si l'on devait en outre donner un argument de vraisemblance, l'identification de l'archonte mentionné à Pamménès II plutôt qu'à son grand-père homonyme, archonte dans les circonstances difficiles des lendemains du sac de Sylla, présente des avantages incontestables. Le souci de détail mis à fixer les prix des “petits plats” s'accorde mieux avec une période moins dramatique, même si elle fut temporairement difficile, que celle qui suivit la catastrophe de 86.
Pour ce qui est de l'objet de la dédicace, G. Steinhauer a supposé que les λίθοι dont il était question étaient les différentes inscriptions que l'agoranome avait dû faire graver, correspondant aux différentes listes de produits autres que la triperie[587]. Dans ce sens, on relèvera que la mention d'une série de pièces de triperie “au même prix que la viande correspondante” (cf. passim ίσόκρεως) suppose peut-être un affichage d'autres prix que ceux de la triperie. Malgré l'intéressant parallèle, du ve s. a.C. il est vrai, proposé par G. Steinhauer[588], R. Descal considère que ce sens serait inhabituel et suggère qu'il faut plutôt voir là “les tables de pierre qui servaient de comptoirs aux autorités du marché et aux marchands”[589]. Il signale comme parallèle archéologique les comptoirs de pierre anépigraphes (“Verkaufstische”) de Priène[590] et comme parallèle épigraphique l'inscription d'OIbia du ive s. a.C. Syll.3, 218, 1. 7-10, selon laquelle l'achat et la vente de l'or et de l'argent monnayé doivent avoir lieu [ἐπὶ] του λίθου τοῦ ἐν τῶι ἐκκλησιασ[τηρίωι]), et rapproche aussi du latin mensae lapidae[591]. Ajoutons aussi qu’à Tralles, à l’époque impériale, un agoranome fait la dédicace des “douze tables de marbre avec leur base au marché aux poissons” ; il est vrai que c'est alors le mot τράπεζα qui est employé (cf. mensa en latin)[592]. On sait que la tâche première de l'agoranome était de veiller à l'équité des échanges, sur la base de mesures établies de manière incontestable[593]. Un décret attique de la fin du iie s. montre le soin extrême qui présidait à l'établissement, à la conservation et à la reproduction de ces mesures légales[594]. Pour les utiliser, les agoranomes disposaient de tables spécialement conçues à cet effet. M. Guarducci et R. Stroud ont rassemblé une série de témoignages (Chios, Thasos, Dréros, Délos, etc.) qui montrent des tables de pierres percées d'orifices correspondant aux mesures légales, les σηκώματα[595]. Ainsi à Thasos, au ier s. a.C., l'agoranome Zôsimos fait la dédicace à la fois d'une table destinée à recevoir les mesures vinaires et d'une autre destinée aux mesures du grain[596]. On remarquera que dans le même secteur que celui dont provient l'inscription du Pirée ont été trouvées deux tables à σηκώματα[597]. Sur l'agora du Pirée. l'agoranome a fait la dédicace de λίθοι. Dans le contexte de l'agora d'Athènes, on relèvera que le mot λίθος renvoie à la pierre des hérauts[598], elle-même peut-être identique au πρατὴρ λίθος utilisé pour la vente des esclaves[599], ou à la pierre d’autel de l’agora sur laquelle prêtaient serment entre autres les archontes[600]. Dans le contexte de l'agora du Pirée, même si l'on doit garder en réserve l'hypothèse de G. Steinhauer, le plus vraisemblable est donc que les λίθοι étaient les tables de pierres, dont certaines étaient peut-être aussi des tables à mesures légales, sur lesquelles se déroulaient les opérations essentielles du marché.
Pour ce qui est ensuite de la ζυγόστασις, R. Descat considère qu'il s'agit de “l’ensemble officiel des poids et mesures, ce qu’on pourrait appeler 'la balance publique'”[601]. Certes, et G. Steinhauer le rappelle opportunément, on connaît une série de dédicaces de poids et mesures effectuées par des agoranomes[602]. On pourrait aussi ajouter que, à l'époque impériale, on possède une série de poids qui peuvent porter le nom de la mesure de référence et des éléments de datation et de garantie[603]. Le lien entre la fonction d'agoranome et les instruments de mesure est bien connu et il est inutile d'y insister. Mais ce n'est pas de la dédicace d'instruments de mesure, de μέτρα, dont il s'agit ici[604]. Sur ce point, on doit préférer le rapprochement effectué par G. Steinhauer avec deux inscriptions de Phrygie et avec le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie[605]. Le problème mérite cependant d'être traité au fond. La première question qui se pose est en fait de savoir si le mot ζυγόστασις désignait ou non une réalité différente de celle à laquelle renvoyait celui de ζυγοστάσιον. En fait, on peut répondre affirmativement et considérer qu'il y avait bien équivalence entre ζυγοστάσιον et ζυγόστασις (ce dernier mot étant pour le moment attesté exclusivement à Athènes), comme l'admet implicitement G. Steinhauer. Notons qu'il faut aussi adjoindre au dossier la forme ζυγοστασία (cf. PLond., 301.11, iie s. p.C.) pour laquelle le Révised Supplement du dictionnaire de LSJ donne la même définition que pour les deux mots précédents. Si l'on cherche des parallèles lexicaux pour une telle équivalence, on constate en effet qu’on trouve un triplet similaire avec βουστάσιον / βουστάσὶα / βούστασις, les trois mots ayant une signification identique (“étable”), et de même avec ἱπποστάσιον / ἱπποσταία / ἱππόστασις (“écurie”)[606]. Ces parallèles autorisent donc à supposer qu'il y avait bien de même une équivalence ζυγοστάσιον / ζυγοστασία / ζυγόστασις, ce que vient confirmer la similitude du contexte d'emploi de ces trois mots, qui n’étaient qu'une désignation à peine différente d'une seule et même réalité[607].
587
Steinhauer 1994, 59. Cependant,
588
591
592
593
Stanley 1976, 195-238, ainsi que que les références rassemblées par Steinhauer 1994, 58.
594
595
Guarducci 1967 sq.. II. 470-472, avec fig. 113 et 114 (Thasos) ; Stroud 1998. 57. avec bibliographie complète. Table analogue pour des liquides faisant mention de deux agoranomes à Marisa (Idumée), datée de l'an 170 de l’ère séleucide (143/142 a.C.) : Finkielsztejn 1999.
596
Table pour les mesures vinaires : Pouilleux 1955, 365 sq. avec fig. 37-38 ; pour les mesures de grain : Pouilloux 1954a, 405-407, nº 153, pl. 44. 1-2, avec ibid. 44.3 une table à mesures anépigraphe.
597
Steinhauer 1994. 58, cf. Stroud 1998, 57 n. 122 avec une disc, sur les
599
Pollux 3.78, cf. Pollux 3.126 ainsi que 7.1 1 (selon Aristophane, lors des ventes aux esclaves, on fait monter ces derniers sur une τράπεζα) ; cf. R. Descat (1997), 19 n. 4, qui hésite cependant à considérer que le πρατὴρ λίθος était bien une table, ce qui nous paraît cependant presque certain.
600
Harpocration,
602
Steinhauer 1994, 59, n. 16. Voir aussi Guarducci 1967 sq., II, 478-483 pour les poids publics portant mention du nom des agoranomes.
603
Weiss 1994 (voir aussi
604
Athènes
605
Steinhauer 1994, 59, n. 16, ζυγοστάσια d'Akmonia de Phrygie (
607
Naturellement, cela ne signifie nullement que le sens de ces mots était toujours celui de “support de balance” : pour les autres significations de ces termes, voir dictionnaire