Выбрать главу

La seconde question tient à la nature même de la ζυγόστασις du Pirée. G. Steinhauer considère que revenaient entre autres à l'agoranome “le soin et les frais d'installation de la balance publique et la construction du bâtiment adéquat, le ζυγοστάσιον, où celle-ci était conservée”[608]. Il s'agirait donc d’une sorte de petit local de rangement du matériel. Cependant, G. Steinhauer donne en outre de ζυγόστασις deux autres définitions, explicites ou implicites, mais contradictoires entre elles et avec la précédente[609] : d'une part, il donne comme équivalent à ζυγοστάσιον le latin mensa ponderaria (mais on a vu que cette définition devrait en fait s'appliquer aux λίθοι)[610] ; d'autre part, il renvoie donc, cette fois pleinement à juste titre, au ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie, qui montre bien que le ζυγοστάσιον n'était nullement un local destiné à ranger du matériel. Pour ce faire, en effet, les agoranomes disposaient d'ordinaire d'un local ad hoc, l'agoranomion. Dans les Lois, Platon mentionne en passant ce bâtiment et l'existence en est attestée dans une série de cités[611]. Sur l'agora du Pirée, et même si la ville eut ensuite à subir bien des vicissitudes, il existait au ive s. a.C. un agoranomion, mentionné dans un décret de 320/319[612]. Mais en ce cas, à quoi servait donc le ζυγοστάσιον ? Malgré le parallèle invoqué auparavant avec βουστάσιον et ἱπποστάσιον (qui était utilisé pour montrer les équivalences de sens entre les différentes formes du mot, pas pour évoquer une réalité architecturale), il ne s'agissait pas d'un local, mais bien d'un “support de balance”. Depuis l'époque archaïque et jusqu'à l'époque romaine, on possède en effet une série de représentations de balances. Avant mais aussi après l'innovation que constitua ce que l'on appelle encore de nos jours la “balance romaine”, la balance de tradition grecque était constituée d'un grand fléau aux extrémités duquel deux plateaux étaient suspendus par de longues lanières[613]. Le fléau de la balance devait être relié par une attache à un support fixe. Un modèle de bronze de support de balance trouvé à Pompéi est décrit de la sorte par E. Michon : “Il consiste en deux pilastres de bronze reposant sur une base à degrés et reliés à leur sommet par une pièce formant arcade dont la partie inférieure porte un anneau”[614]. La balance était donc accrochée sous l'arcade, perpendiculairement à elle, au moyen d'un anneau. Or le modèle de Pompéi trouve un parallèle absolument parfait avec le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie, qui lui aussi comporte deux pilastres et une arcade (cf. fig. 5-6)[615]. Un ζυγοστάσιον était donc bien un “support de balance” et, en retour, ce nom doit donc être appliqué aussi au support de balance de Pompéi[616]. On pourra rapprocher le mot μηχανοστάσιον, “support d'une machine d'irrigation” en Égypte, bien qu'il ne soit qu’assez tardivement attesté semble-t-il[617]. Pour le grec d’aujourd'hui, on évoquera aussi le κωδωνοστάσιον, le campanile, qui a pour fonction de suspendre les cloches[618]. C’est au ζυγοστάσιον que devait être suspendue la balance publique de référence sur laquelle on peut imaginer que, en cas de contestation entre client et commerçant, devaient s’effectuer les pesées de contrôle des pesées effectuées sur les balances des commerçants, ainsi que le réglage initial des balances remises aux commerçants par les agoranomes, du moins si l’on admet que l’on doit généraliser cette procédure d'après le parallèle délien de la loi sur le commerce du charbon de bois[619].

Fig. 5 Fig. 6 Fig. 7

Fig. 5-6 : Zygostasion à Antioche de Pisidie (d’après Calder 1912, 87-88, pl. 1).

Fig. 7 : Support de balance de Pompéi, d'après É. Michon, DA, s.v, Libra, III.2, p. 1124 avec fig. 4468.

Ces divers points établis, la crux demeure donc la signification de la formule κα[τ’ἐ]πι|ταγὴν τῶν κύκλιο κατά τòν νόμον[620]. Comme bien souvent, le laconisme du formulaire correspond à une situation qui était fort claire pour les contemporains et qu'il était inutile d'expliciter. Sur ce point, il convient d'abord de rappeler les diverses interprétations qui ont jusqu'ici été proposées :

— Selon G. Steinhauer, επιταγή peut avoir deux sens, celui d'impôt et celui d'ordre. A juste titre, il note que les chiffres mentionnés dans les listes sont trop élevés pour correspondre aux tarifs d'une taxe et qu'on a donc affaire ici à une liste de prix[621]. Il en conclut que le mot επιταγή signifie ici “ordre”, bien que selon lui l’auteur de l'ordre ne soit pas mentionné. L'ordre en question correspondrait aux prix imposés aux “produits du marché” (car tel est le sens qu'il donne à l'expression τῶν κύκλῳ) par une décision de la cité ou pour se conformer à un ordre impérial.

— R. Descat présente une critique détaillée de l'exégèse proposée par G. Steinhauer du mot ἐπιταγή. Il souligne que G. Steinhauer est en difficulté pour justifier ce qui apparaît être comme un double emploi, l'expression κατὰ τον νόμον semblant faire doublet avec l'ἐπιταγή. A juste titre, il repousse l'idée que l'ἐπιταγή puisse en quelque façon faire référence à un ordre impérial[622]. En effet, on ne trouve aucun indice qui puisse justifier ce point de vue, même si la chronologie n'interdit pas absolument qu'il puisse en être question, en admettant que le texte date effectivement du début de l'époque augustéenne[623]. C'est ce qui le conduit à accepter pour ἐπιταγή le sens de taxe sur les produits. Pour ce qui est de τῶν κύκλῳ, il donne en effet le commentaire suivant : “Je ne vois pas à qui peut faire allusion cette expression elliptique qui ne convient pas aux habitudes administratives où les titres des magistrats sont soigneusement mentionnés”[624]. En revanche, à la suite de G. Steinhauer et en s'appuyant en particulier sur une glose d’Aristophane qui donne à κύκλος le sens de marché aux produits alimentaires, il considère que le sens de produits du marché est inévitable[625]. Deux traductions sont alors successivement proposées. La première donne à ἐπιταγή le sens de taxe avec κατά dans un sens final : “Sous l’archontat de Pamménès, Aischylos fils d'Aischylos du dème d'Hermos, agoranome, a consacré les tables et les poids et mesures en vue de la taxe des produits du marché selon la loi”. Mais comme R. Descat admet lui-même que la traduction d'ἐπιταγή par “taxe de marché” a contre elle d'être un hapax, il propose ensuite une seconde traduction, qui donne à ἐπιταγή le sens de “prescription”, “règlement d'une loi” : “[Aischylos] a consacré les tables et les poids et mesures selon la réglementation sur les produits du marché selon la loi”. Selon lui, de toute façon, les deux traductions donnent un sens peu différent, le contrôle et la taxation des produits étant au cœur du travail de l'agoranome.

вернуться

608

Steinhauer 1994, 58.

вернуться

609

Steinhauer 1994, 59 et n. 18 (le même auteur, dont le nom est orthographié différemment, Steinhower 1997, 319, indique que “la pierre avec les prix ainsi qu’une balance pour le contrôle des prix furent érigées par l’Inspection des marchés du Pirée”).

вернуться

610

Le latin possède aussi le terme zygostasium dans le sens de “fonction de vérificateur des poids et mesures” (cf. ex. gr. Cod. Th. 14.26.1, qui mentionne le zygostasii munus).

вернуться

611

Platon, Lois. 11 917e. Astypalée : IG, XII.3, 170, 1. 24-25 (sans doute hellén.). Rhodes : IG, XII. 1. 3. 1. 11 (ier s. p.C.). Traites : IK. 36.1-Tralleis, 146. 1. 3 (imp.). Éphèse : IK. 15.5-Ephesos, 1656. I. 3-4 (imp.), etc.

вернуться

612

IG, II2, 380,1. 11 et 29.

вернуться

613

Pour des représentations de balance dans le monde grec, on se reportera à des représentations sur vase de l’archaïsme ou de l'époque classique où l'on voit de grandes balances qui devaient être suspendues à un support : ainsi la fameuse coupe laconienne de c. 560-550 représentant Arcésilas de Cyrène Paris, Bibliothèque Nationale, Cabinet des Médailles, inv. 4899, cf. supra chapitre III, ou une oenochoé uttique à fig. noires de c. 510-500, Vienne, Kunsthistorisches Museum, Antikensammlung, inv. IV 1105, cf. Villanueva-Puig 1992, 83. Pour l'ensemble du dossier de la balance grecque et romaine, voir É. Michon, DA, s.v. Libra, III.2, p. 1221-1231.

вернуться

614

É. Michon, ibid., 1 124 avec fig. 4468, d'où notre fig. 7.

вернуться

615

Cf. supra n. 49. Le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie paraît avoir eu pour dimensions (reconstituées d'après l’échelle de la photographie de la pl. 1 de Calder) h = c. 1,2 m ; 1 = c. 1,10 m. On ne peut déterminer si le ζυγοστάσιον du Pirée avait des proportions similaires ou bien s'il était de taille plus importante. Le commentaire de W. M. Calder (1912, 88), qui voulait rapprocher le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie des pratiques du Bas-Empire de pesage de lingots d'or et d'argent à une époque où la fiabilité de la monnaie était devenue incertaine, ne peut de toute façon être suivi puisque l'existence des ζυγοστάσια remonte bien plus haut dans le temps et est liée à l'activité ordinaire des agoranomes, non à une situation de crise.

вернуться

616

L'inscription d'Apollonia du Rhyndakos déjà citée (CIG, 3705) signale que Γ. ’Ιούλιος Ἑρμᾶς ὀ καὶ Μερκούριος ἔστρωσεν ἐκ τῶν ἰδίων τὴν πλατείαν ἀπò τοῦ ζυγοστασίου μέχρι τῆς ὑποχωρήσεως : on imagine facilement comment le ζυγοστάσιον pouvait servir de point de repère de délimitation.

вернуться

617

Sammelbuch 4481, 10, ve s. p.C., d'après LSJ.

вернуться

618

Le mot est attesté depuis le xixe s. Il se trouve que ces campaniles ont souvent la même architecture que le ζυγοστάσιον antique.

вернуться

619

ID, 509 (Syll.3, 975 ; Pleket, Epigraphica, I, 10), 1. 38-40, cf. également infra chapitre X, 214-215 et n. 22.

вернуться

620

Toute restitution autre que κατά est impossible, malgré les scrupules de G. Steinhauer, p. 56 et 59, n. 20, qui suggère aussi κα[ὶ ἐ]πιταγήν.

вернуться

621

Steinhauer 1994, 64-67, avec une analyse détaillée.

вернуться

622

L’idée de l'ordre impérial est cependant reprise, bien qu'avec prudence, par Migeotte 1997, 38, citant G. Steinhauer.

вернуться

623

Lorsqu'il est question de l'empereur, les textes en font mention explicitement : ainsi dans une lettre aux Delphiens de 90 p.C. Syll.3, 821 D, 1. 2) un gouverneur d’Achaïe fait référence à “son très sacré mandement” (sc. de l’empereur Domitien), [κατὰ τὴ]ṿ ἱερωτάτην αὐτοῦ ἐπιταγήν.

вернуться

624

Descat 1997, 16.

вернуться

625

Schol. Aristophane, Cav., 137 : ὁ δὲ κύκλος Ἀθήνησιν ἐστι, καθάπερ μάκελλος ἐκ τῆς κατασκευῆς τὴν προσηγορίαν λαβών, ἔvθα δὴ πιπράσκεται χωρὶς κρεῶν τὰ ἄλλα ὤνια, καὶ ἐξαιρέτως δὲ οἰ ἱχθύες... Voir aussi Descat 1997, ibid., les autres références qui donnent à κύκλος le sens de “secteur du marché”.