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— L'expression τὰ κύκλῳ apparaît chez Aristote avec le sens de “circonstances”[639]. Expliquant dans la Rhétorique que le panégyrique (ἐγκώμιον) est un genre de discours qui porte sur les actes, le Stagirite ajoute que τὰ δὲ κύκλῳ εἰς πίστιν, οἷον εὐγένεια και παιδεία· εἰκòς γὰρ ἐξ ἀγαθῶν ἀγαθοὺς καὶ τòν οὕτω τραφέντα τοιοῦτον εἶναι, “les circonstances concourent à la persuasion ; par exemple, la noblesse et l'éducation : il est vraisemblable que de parents bons naissent des enfants bons et que le caractère réponde à l’éducation reçue”[640]. Dans l'Éthique à Nicomaque, il explique que le courage ne va pas sans devoir supporter des épreuves difficiles : οὐ μὴν ἀλλὰ δόξειεν ἄν εἶναι τὸ κατά τὴν ἀνδρείαν τέλος ἡδύ, ὑπò τῶν κύκλῳ δ’ἀφανίζεσθαι, οἷον κἀν τοῖς γυμνικοῖς ἀγῶσι γίνεται “il pourrait cependant sembler que bien que le courage ait un but agréable, il soit terni par les circonstances qui accompagnent ses manifestations, comme cela est le cas lors des concours gymniques”, dans la mesure où, par exemple, la gloire escomptée par le pugiliste peut sembler n'être qu'une maigre compensation pour les coups qu’il reçoit[641]. Dans l’inscription du Pirée, τὰ κύκλῳ serait-il l’équivalent d'un susbstantif comme περίστασις, qui a le sens de “circonstances”, “situation”, et en particulier de “circonstances difficiles” ? Cependant, l'ἐπιταγή appelle d'ordinaire un agent animé : c'est le cas aussi dans le règlement de Coptos. Certes, l'ἐπιταγή peut également émaner d'une autorité abstraite, comme les lois chez Diodore : ἀλλ’ ἦν ἄπαντα τεταγμένα νόμων ἐπιταγαῖς pour le contrôle des lois sur l'activité des rois égyptiens[642]. Faudrait-il songer à “l'exigence des circonstances” qui aurait amené l'agoranome Aischylos à dresser cette liste de prix ? En fait, un sens bien meilleur peut être proposé avec οἱ κύκλῳ.

— La formule οἱ κύκλῳ n'est pas rare. Elle peut ainsi désigner “les gens du lieu”, comme dans la description que donne Strabon du sanctuaire de Zeus Labraundeus, à Labraunda, à l'écart de la ville de Mylasa, sur la route d'Alabanda[643]. On pourrait donc supposer que οἱ κύκλο) désigne ici “les gens du lieu”, “les gens fréquentant les lieux”, i.e. l'agora, qui seraient venus demander à Aischylos d'intervenir sur les prix. Mais dans ce cas ces derniers ne sauraient à proprement parler avoir “donné un ordre”, “exigé” quelque chose du magistrat. Or, c'est bien d'une ἐπιταγή dont il est question, pas d'une αἴτησις, ce qui exclut que ce soient les “gens fréquentant les lieux” qui puissent être désignés ici. Le parallèle de l'inscription de Coptos impose l'idée d'une autorité, correspondant à une ou plusieurs personnes physiques. S'agirait-il des démotes du Pirée ? Ce serait là apparemment une bonne hypothèse, mais demeurait cependant la question de savoir pourquoi ils n'auraient pas été désignés comme tels. La solution est donc ailleurs : il s'agit ici du collège qui formait l'“entourage” de l'agoranome Aischylos, qui étaient κύκλῳ (Αἰσχύλου), ou éventuellement (Αἰσχύλον), selon qu'on sous-entend une construction avec génitif ou accusatif. Car si c’était Aischylos qui avait fait la dédicace, ce devait être en revanche le collège des agoranomes dont il faisait partie qui avait pris la décision de fixer la liste des prix. Ce collège était de la sorte désigné par une formule qui nous paraît énigmatique, mais qui dans le contexte devait avoir une signification transparente pour le lecteur[644]. On voit ainsi que la loi agoranomique donnait aux agoranomes le droit de fixer les prix et c'est ce que vient rappeler la formule κατὰ τòν νόμον, qui ne faisait donc nullement doublon avec κα’ ἐπιταγήν, le parallèle avec l'inscription de Coptos précédemment évoquée étant donc total.

Il était certes tentant de dater le texte I du Pirée de 83/82, le contexte paraissant expliquer que l'agoranome de 82/82 ait dû tout à la fois faire la dédicace des équipements de base de l'agora, les tables de pierre et le support de la balance agoranomique, qui avaient pu être renversées et détruites dans la tourmente du sac du Pirée par les troupes romaines, et en même temps procéder à une taxation des pièces de triperie. Il est vrai cependant aussi que, tout au long des guerres civiles romaines, Athènes choisit toujours le mauvais parti[645] : celui de Pompée, qui occasionna un siège prolongé et éprouvant de la part des Césariens en 48, celui des tyrannicides Brutus et Cassius, enfin celui d'Antoine. Ensuite, quelles qu'en soient les raisons, elle n'eut guère la faveur d'Auguste, qui la priva d'Égine et d'Érétrie dont elle tirait revenu et lui interdit de vendre le droit de cité athénienne[646]. Athènes a donc connu d'autres situations difficiles au cours du ier s. a.C., même si elles furent moins dramatiques que la catastrophe syllanienne[647]. Comme on l’a vu, une datation entre 35/34 et 18/17 est la plus probable et donc, selon toute vraisemblance, ces deux inscriptions furent gravées dans des circonstances des plus ordinaires. En tout état de cause, le texte peut maintenant être traduit comme suit :

Texte I

“Sous l'archontat de Pamménès, Aischylos fils d'Aischylos, qui a exercé la charge d'agoranome, a fait la dédicace des 'pierres' et du support de balance.

Sur injonction du collège auquel il appartient, selon la loi :

Porc : deux pieds, 7 ch. ; panse, 1 ob. 7 ch. ; matrice, la mine, 2 ob. 6 ch. ; foie, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix ; os de la tête, au tiers de ce prix ; cervelle,---

Chèvre ou mouton : 4 pieds, 4 ch. ; cervelle, 3 ch. ; tête, 1 ob. 3 ch. ; matrice, la mine,--- ; foie, la mine, au prix de la viande ; mamelle, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié ce de prix.

Bœuf : pied,--- ; foie et rate, la mine, au prix de la viande ; mou, à moitié de ce prix ; cervelle,---

La mine de tous les intestins --- et à quart de prix ( ?) ---”

Texte IIPorc : deux pieds, [-] ch. ; panse, 1 ob. 4 ch. ; matrice, la mine, 2 ob. 4 ch. ; foie, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix ; os de la tête, au tiers de ce prix ; cervelle, 3 ch.

Chèvre : 4 pieds, 3 ch. ; tête, 1 ob. 2 ch. ; cervelle [---] ; matrice, la mine, 1 ob. 6 ch. ; mamelle, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix.

Bœuf : pied, 1 ob. ; foie et rate, la mine, au prix de la viande ; mou, à moitié de ce prix ; cervelle, 3 ch.

La mine de tous les intestins --- et à quart de prix ( ?) ---”

2. Listes de prix et contrôle des magistrats

G. Steinhauer a parfaitement montré que la liste était une liste de prix, non de montants de taxe, sans quoi on aurait affaire à des prix de vente beaucoup trop élevés[648]. Ajoutons que si l’on suivait l'hypothèse que les indications de prix mentionnées avaient eu pour but de servir à l'établissement d’une taxe alors que les prix effectifs auraient pu être différents[649], plus hauts ou plus bas, on se trouverait dans une alternative sans issue : si les prix réels avaient été plus bas que ceux qui étaient indiqués, la cité aurait lésé les consommateurs en engrangeant des sommes trop importantes ; s'ils avaient été plus élevés, c'est la cité qui aurait été lésée. Mais il y a plus : à Athènes, du moins à la fin du ve s. a.C„ la taxe sur les ventes (ἐπώνιον) était établie non ad valorem mais par palliers[650], ce qui, selon toute vraisemblance, rend caduque l’hypothèse de l'ἐπιταγή comme “imposition de taxe”, du moins si le système était encore en place au ier s. a.C. Le texte du Pirée apporte ainsi un élément de réflexion intéressant à la question de savoir en quelles circonstances les agoranomes pouvaient fixer des prix. Les sources relatives à la fixation de prix par les agoranomes ont été récemment rassemblées par L. Migeotte[651]. Quelques points méritent cependant d'être précisés.

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639

Cf. dict. LSJ, I.2.

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640

Arist., Rhétorique, 1.9 1367b, trad. C.U.F.

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641

Arist., Éthique à Nicomaque, 3.9.3 1117b 2.

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642

Diod. 1.70.1.

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643

Str. 14.2.23, qui signale que le dieu τιμᾶται δὲ ὑπò τῶν κύκλῳ καὶ ὑπò τῶν Μυλασέων, “reçoit l'hommage des gens du lieu et des Mylasiens” (comme on le sait, à l’époque hellénistique le sanctuaire de Zeus Labraundeus passa sous contrôle des Mylasiens, d’où la formule de Strabon qui distingue les gens de la région de Labraunda proprement dite et la cité de Mylasa). Cf. aussi Flavius Josèphe, Ant. Jud., 14.418 : δτέπεμψεν δὲ καὶ πρὸς τοὺς κύκλῳ κελεύων τὰ κατὰ τὴν χώραν ἀνασκευάσασθαι καἰ εἰς τὰ ὄρη φεύγειν, ὡς μηδὲν ἔχοντες Ῥωμαῖοι λιμῷ διαφθαρεἲεν “En outre, [Antigone] fit envoyer aux gens des environs l'ordre de rassembler toutes les denrées du pays et de s'enfuir dans les montagnes, de sorte que, n’ayant rien à manger, les Romains meurent de faim” (fin 39 - début 38 a.C., en Judée, dans le contexte de la lutte d'Antigone contre Rome et Hérode).

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644

Pour la désignation de collèges par la formule oἱ περί ou oἱ ἀμφί τινα, éventuellement οἱ μετά τινος, cf. Bresson 1997, 500.

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645

Hoff 1997, 44.

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646

Dion Cassius 54.7.2-3, la cause de la décision d'Auguste étant “selon les dires de certains” que le souverain en aurait voulu aux Athéniens de leur attitude favorable à Antoine. Décision d'Auguste lors de son voyage à Athènes en 21/20, et non à la période qui suit immédiatement la bataille d'Actium : cf. Hoff 1989 (la date est discutée par Schmaltz 1996 – arrivée d'Auguste à la fin de l'année 21 seulement –, qui cependant, p. 388-389, minimise curieusement l'impact de la décision d’Auguste pour les Athéniens en la rapportant à une simple volonté “d'antiquaire” de la part d'Auguste dans le cadre d’une réorganisation d'ensemble des provinces : mais c’est ignorer les conséquences immédiates de ce geste pour les Athéniens, et le contraste saisissant avec la faveur accordée à Sparte). Les difficultés monétaires d'Athènes au ier s. sont évidentes : pour l’argent, émissions irrégulières, dévaluation de l'argent du fait sans doute des dépenses forcées à l'époque d'Antoine, et cessation des émissions d'argent à la fin des années 40 semble-t-il ; plus tard manifestement interdiction du monnayage de bronze sous Auguste, cf. Kroll 1972, et 1973, 326-327, (suivi par Hoff 1989, 269 et 274) et en dernier lieu Burnett-Amandry-Ripollès, RPC, I.1 265-6 (d'après Kroll).

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647

Sur le relèvement du Pirée au ier s. a.C. après le sac de Sylla. J. Day (1942, 142-151) suggérait qu'il fallait aller au-delà des clichés de certains auteurs anciens sur la détresse du Pirée dans cette période (sur ce point, ibid., 120-128) et supposer un relèvement sinon rapide du moins bien réel au ier s. a.C. Au contraire, T. L. Shear n'a vu qu'un relèvement lent et difficile. M. C. Hoff (1989 et 1997) insiste quant à lui d’une part sur l'ampleur exceptionnelle des destructions subies et la lenteur (ou l'absence) de relèvement des bâtiments publics.

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648

Steinhauer 1994, 64-68, part. 67 n. 65.

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649

Descat 1997, 18.

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650

Pritchett 1953, 226-230, d’après l'analyse des stèles se rapportant à la vente des biens des profanateurs des mystères dans les années 415/414 et suivantes (1 ob. pour un prix jusqu'à 29 ob., 3 ob. de 5 à 50 dr., 1 dr. de 50 à 100 dr., le système se reproduisant pour chaque tranche de 100 dr.), cf. aussi brièvement Stanley 1976, 254, n. 42.

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651

Migeotte 1997,