Car une seconde conclusion qui s'impose est que les pouvoirs accordés aux agoranomes pouvaient varier sensiblement d'une cité à l'autre et selon les occasions. Pour la fête des mystères à Andania, l'agoranonte n’avait pas le pouvoir de fixer des prix, quand ce droit est explicitement accordé aux panégyriarques dans le règlement des Dèmostheneia d'Oinoanda. A Athènes, comme le montre le règlement du Pirée, ce pouvoir leur était accordé par la loi. Cependant, cela ne signifie sans doute pas que les agoranomes devaient en permanence fixer les prix. On peut imaginer qu'une contestation sur des prix jugés insupportables par les consommateurs ou une spéculation manifeste pouvait légitimement déclencher l'action de l'agoranome, qui en temps normal devait laisser agir la loi de l'offre et de la demande.
Plus généralement, les autorités du marché avaient le choix entre deux politiques. L’absence de contrôle des prix à Andania devait permettre aux vendeurs d'atteindre les prix élevés dont Dion Chrysostome[668] nous dit pour Apamée, centre d'un conventus judiciaire attirant une foule de plaideurs, que tous ceux qui avaient quelque chose à vendre tiraient profit du fait qu'ils pouvaient exiger des prix élevés. Il s'agissait donc d'un moyen d'attirer les vendeurs par l’attrait du gain qu'ils pouvaient espérer, avec le risque de détourner une fréquentation potentielle de la fête par des prix trop élevés, mais en comptant sur la loi de l'offre et de la demande pour rétablir un équilibre. Un autre moyen d'assurer l'abondance était l'atélie accordée aux commerçants, comme l'a montré De Ligt[669]. En revanche, le contrôle des prix devait augmenter la fréquentation, avec le risque d'intimider les marchands, qui étaient toutefois assurés d'une clientèle importante et qui, connaissant les prix, pouvaient tabler sur un revenu assuré. En d'autre termes, les autorités du marché disposaient d'armes contradictoires : elles pouvaient faire une politique favorisant soit l'offre — donc ce qu’on appellerait aujourd'hui une “attitude libérale”, en laissant jouer le marché pour l’établissement des prix–, soit la demande, en intervenant pour fixer les prix. Sans doute, suivant les circonstances, pouvaient-elles choisir soit une politique, soit l’autre. Ce sont là des choix de base de gestion d’un marché, auxquels, toutes proportions gardées, les autorités économiques contemporaines se trouvent aussi confrontées et qu’il est intéressant de retrouver dans l’économie antique, même si c’est sous la forme limitée, simplifiée et, comparativement, embryonnaire, du marché d’une ville antique, a fortiori sans que cela soit théorisé dans le cadre d’une théorie économique[670].
On remarquera en outre que, à trois reprises (Delphes, Andania, Pergame), il est question de poisson, une fois de pièces de triperie (au Pirée), et il faut encore ajouter à cette série la lettre d’Hadrien relative à la vente du poisson à Éleusis, qui n’a pas pour objet de fixer les prix mais qui prévoit cependant que les pêcheurs eux-mêmes ou les premiers acheteurs feront les ventes car l’intervention de revendeurs intervenant en troisième rang (cf. τρίτους ὠνητάς, 1. 10-11) aurait pour conséquence de faire monter les prix[671]. Il s'agit de denrées produites pour l'essentiel dans un cadre local par les pêcheurs ou les éleveurs de la cité[672] et qui en outre ne pouvait pas être stockées (donc sur lesquelles la spéculation était impossible) : dans ce cas, l’offre était prisonnière de la demande et les prix étaient davantage susceptibles d'être effectivement contrôlés par les autorités de la cité. Manifestement aussi, le statut social des pêcheurs et des marchands de poissons était médiocre et la cité n’avait pas à avoir pour eux d’égard particuliers. Certes, si le poisson était une denrée de base de l’alimentation et on soulignera ainsi à la suite de M. Feyel que le poisson représentait une partie importante de l'ὄψον, la part non céréalière de l'alimentation[673] Mais à l’évidence il n’avait pas le caractère vital du blé. Les multiples récriminations contre les marchands de poissons qu'on trouve dans la comédie attique, avec les exagérations de rigueur[674] dont Athénée se fait très largement l'écho, témoignent de cette tension entre vendeurs et consommateurs, qui trouvaient toujours les prix trop élevés[675]. Ainsi, une loi attique de la fin du ive s. dont l’auteur était le riche Aristonikos interdisait aux marchands de poisson de baisser le prix initialement fixé, de sorte qu’ils risquaient de voir leur marchandise rester sans acheteur, donc se perdre, s’ils avaient d’abord fixé un prix trop élevé[676] : pour lutter contre la spéculation, le législateur disposait donc d’autres moyens que la fixation autoritaire des prix. Dans un contexte de contrôle potentiel de l’offre, même si la liberté des prix était donc la règle comme le montre aussi bien la loi d’Aristonikos que le Miles gloriosus de Plaute déjà évoqué, certaines cités, dans certaines circonstances, pouvaient être tentées de fixer autoritaitement les prix de ces denrées. Relevons encore que, en particulier pour les poissons, il s'agit de produits d'une très grande variété dont la hiérarchie des valeurs devait être clairement établie pour éviter toute contestation. Pour le blé en revanche, dont l'approvisionnement dépendait des marchés extérieurs, il ne pouvait être question de procéder de manière autoritaire et il fallait s'en remettre à la puissance de πειθώ, la persuasion, pour obtenir des importateurs qu'ils consentent des prix modérés[677].
Dans son analyse sur les “foires et marchés”, L. de Ligt (p. 231-232) considère que l'action sur les prix était exceptionnelle, car elle aurait été contreproductive pour assurer l’abondance des produits sur le marché, la règle étant plutôt d'attirer les commerçants par le biais de l’atélie. Certes, face à ledit du Maximum (301), le refus des vendeurs de se soumettre à la taxation eut pour conséquence le retrait général des marchandises et une nouvelle augmentation des prix, comme le souligne Lactance[678] Mais, même s’il entrait en fait surtout dans le cadre d’une politique fiscale, l’édit du Maximum avait une portée générale et ne visait pas des catégories de producteurs “captifs” d'un marché local, qui devaient bon an mal an se soumettre à la réglementation. Or, dans le cadre de la cité grecque, le souci du “juste prix” n'était pas moins grand que celui de l'abondance (sur lequel au reste L. de Ligt insiste à juste titre). L'inscription d'Andania et la nécessité de préciser l'interdiction de limiter les prix tendrait à laisser penser que, sans être de règle, la pratique de limitation autoritaire des prix était cependant moins exceptionnelle que ne le pense L. de Ligt.
Cependant, si y compris à Athènes la fixation autoritaire des prix à l'agora était bien loin d'être universelle, mais n’était pas non plus ni une chose juridiquement impossible ni un fait rarissime, on peut malgré tout s'étonner aussi que les attestations épigraphiques de listes de prix ne soient pas plus nombreuses. Il y a à cela, nous semble-t-il, une raison toute simple. Comme de nos jours, les prix étaient par essence variables. Même si dans une cité les agoranomes avaient, temporairement ou en permanence, le droit de fixer le prix de certaines catégories de denrées, ces listes n'étaient pas faites pour durer longtemps, elles n'étaient pas un κτῆμα ἐς αἰεί. D'ordinaire, elles devaient sans doute plutôt être dressées sur quelque tablette blanchie, un λεύκωμα, et non gravées sur pierre[679]. Il était sans doute assez rare qu'on procédât à l'inscription sur pierre, chaque cas pouvant avoir une explication propre. Au Pirée, des circonstances particulières peuvent avoir motivé le souci de donner à la liste une tournure plus solennelle, mais, de manière plus prosaïque, le plus vraisemblable est que, disposant du champ épigraphique laissé libre au bas de sa dédicace, l'agoranome Aischylos jugea commode de graver cette liste à la partie inférieure de la stèle. Néanmoins, on se trouva assez vite devant une situation où la liste fut frappée d'obsolescence. Même si l'on ne peut fixer avec précision le laps de temps écoulé entre la gravure de la liste I et celle de la liste II, il est clair en effet qu'il ne fut pas très important puisque les deux textes ont la même structure. On tient là ainsi la raison pour laquelle la liste de prix du texte I (et avec elle la dédicace de l'agoranome Aischylos, mais ce n'est pas elle qui était la cible de cette censure) fut rendue si rapidement illisible, la solution la plus radicale (et la plus économique) consistant à retourner le bloc[680] Lorsqu'il fut décidé de modifier la liste des maxima de prix affichée, il fallut se débarrasser de la première liste, pace la dédicace d'Aischylos pourrait-on dire. Comme on disposait d'un champ épigraphique libre sur la face étroite, on en profita pour y inscrire une nouvelle liste, au caractère tout aussi provisoire peut-être. Nous avons souligné le souci de lisibilité, mais aussi le caractère assez négligé de l'inscription II, qui n'était purement et simplement qu'un tableau d'affichage, inscrit sans souci décoratif. Cl. Vatin a aussi noté que le tarif des poissons de Delphes était inscrit sans beaucoup de soin (mais était même cette fois à la limite de la lisibilité[681] L'explication paraît simple : si l'on avait à inscrire de telles listes, on le faisait d'ordinaire de manière rapide et peu coûteuse sur un λεύκωμα : c'est ce style négligé qu'on retrouve sur les rares tarifs sur pierre que nous possédons.
670
Les allusions au “libéralisme” et à l'“interventionnisme” qui apparaissent ici décrivent des attitudes concrètes dont on retrouve les caractéristiques dans les concepts économiques contemporains correspondants. Il ne s'agit nullement de prétendre que ces concepts existaient déjà (ou pouvaient avoir un sens) dans l'antiquité.
671
672
Les trois villes en question sont à l'intérieur des terres mais ont sur leur territoire un accès direct à la mer. En outre, Akraiphia était située sur le Copaïs, ce qui lui donnait un accès au poisson de ce lac.
674
Cf. déjà Wilhelm 1909, 148. L’intérêt des
676
Alexis 125-126 Edmonds (ap. Athénée 6 226ab) ; sur Aristonikos. cf.
677
Sur l'action des magistrats grecs chargés de l'approvisionnement des cités, cf. Couilloud-Le Dinahet 1988 et Migeotte 1997. 43-44.
679
Il suffit de penser aux listes de mobilisation, dont on sait qu'elles existaient bel et bien, mais qui n'étaient pas le genre de document qu'on gravait sur la pierre. En Égypte, d’après la loi financière sur la vente des esclaves de 263 a.C., les fermiers de la taxe sur les esclaves devaient faire un affichage journalier devant l’
680
Le fait qu'il était nécessaire d'éviter la confusion entre les deux faces inscrites a déjà été relevé par Steinhauer 1994, 57.
681
Vatin 1966, 276-277. Il se pourrait que, comme il arrive souvent, le tarif de Delphes ail plus une valeur de référence que d'affichage, ce qui pourrait justifier la différence avec l’inscription du Pirée.