On remarquera aussi que si l'analyse de la séquence des deux listes de l'inscription du Pirée présentée ici est correcte, l'évolution des prix s'est faite non à la hausse comme le pensait G. Steinhauer, mais à la baisse. Sur l'agora du Pirée, les premiers prix inscrits avaient été jugés trop élevés, d'où la baisse enregistrée sur la nouvelle face inscrite. Si l'on avait repris la chronologie haute de G. Steinhauer (on a vu précédemment les arguments en présence) et si la liste I avait pu être datée de 83/82, soit peu de temps après les violences, destructions et pillages qui accompagnèrent la prise du Pirée et d'Athènes par les troupes de Sylla, on aurait pu comprendre que quelques années plus tard, dans une situation devenue plus normale, les prix aient enregistré une baisse assez sensible, de l'ordre de 10 à 30 %[682] Mais l'inscription I date en fait vraisemblablement de l'année archontale de Pamménès Il et l'évolution des prix est donc sans doute à mettre en rapport avec des fluctuations plus ordinaires, sans lien avec une conjoncture politique particulière.
Les prix mentionnés se comptent en oboles et en chalques, des sommes qui a priori peuvent paraître dérisoires. En réalité, ce serait un contresens que de le croire et c'est ce qui justifie pleinement que les indications chiffrées correspondent à des prix et non à des montants de taxe, comme l'a à juste litre conjecturé G. Steinhauer, lequel a noté qu'ils paraissaient être de l'ordre de ceux que l'on voit pratiqués à l’époque classique[683]. En effet, dans les deux textes du Pirée, les prix, exprimés en oboles et en chalques, sont de l'ordre de ceux que l'on trouve exprimés dans l'inscription de Delphes ou dans celle d'Akraiphia[684].
La confirmation que les chiffres mentionnés dans l'inscription du Pirée sont bien des prix et non des montants de taxes, qui porteraient les prix à des valeurs beaucoup plus élevées (selon le montant que l'on retiendrait pour l'ἐπώνιον), se trouve aussi dans la mise en rapport de ces chiffres avec ce que l'on peut savoir des revenus à la basse époque hellénistique. Polybe indique que, au iie s., les légionnaires romains recevaient une solde journalière de deux oboles (= 16 chalques), les centurions quatre oboles et les cavaliers une drachme[685]. Selon P. Marchetti, la solde, qui représentait 4 as à l'époque de la 2e Guerre Punique, serait passée à 5 as à l'époque de Marius[686]. César doubla la solde, qui passe donc théoriquement à 10 as[687]. Ce chiffre est précisément celui qui est, évoqué par des légionnaires séditieux au début du règne de Tibère (à cette époque, seuls les prétoriens ont droit à une solde de deux deniers)[688]. Cl. Nicolet admet que les deux oboles de Polybe étaient l'équivalent d'un sesterce, ou 4 as[689]. Pour résumer, le légionnaire de l’époque marienne aurait donc reçu c. 113 deniers par an, celui de l'époque césarienne et augustéenne 225[690]. A Rome, à l'époque de Cicéron, un esclave manœuvre touchait 12 as par jour (c'était sans doute un chiffre maximum)[691]. La drachme attique et le denier étaient manifestement tenus pour équivalents[692]. Même si les pillages ou les distributions des généraux pouvaient permettre de recevoir en une seule fois des biens ou des sommes d'argent pour une valeur bien plus considérable, on voit que la solde ordinaire du légionnaire ou le salaire de l'esclave étaient tout à fait en rapport avec les prix mentionnés dans l'inscription du Pirée. Il faudrait naturellement avoir des parallèles de salaires journaliers à Athènes et au ier s. a.C. cette fois, mais il est peu douteux qu'ils aient été de l'ordre de ceux que l'on voit apparaître pour les légionnaires ou les esclaves à Rome (et même sans doute inférieurs, mais c'est là une autre question).
Une anecdote de Plutarque se rapportant à Socrate pose l'éternelle question de la valeur relative des biens en fonction des moyens dont on dispose[693] : “Quand Socrate entendit l'un de ses amis noter combien Athènes était chère, disant ‘Le vin de Chios coûte une mine, une robe de pourpre trois mines, un cotyle [1/4 l] de miel cinq drachmes’, il le prit par la main et l'amena au marché au grain : ‘Un hémihekton [4,32 1] de grain pour une obole’ ; puis au marché aux olives : ‘Une choenice [1,08 1] d'olives pour deux chalques’ ; ensuite au marché aux vêtements : ‘Une tunique pour dix drachmes’. La ville est bon marché !”. En fait, pour qui avait une fortune qui se comptait en talents, une somme de quelques chalques était dérisoire. Mais pour la grande majorité, qui avait bien moins d'une drachme par jour pour vivre, même une dépense de quelques chalques pouvait être difficile à solder. La société de la Grèce classique et hellénistique était un monde où la fortune était concentrée entre les mains d’une minorité qui pouvait compter sa fortune en talents d’argent, par opposition avec une masse de citoyens qui restait dans le monde de la nécessité et qui ne connaissait guère que la monnaie de bronze, comme l'a souligné encore récemment M. Vickers[694]. Les prix de pièces de triperie sur l'agora du Pirée apparaissent maintenant sous un autre jour : pour le menu peuple, ils étaient même sans doute relativement élevés. A l'agora, à l'époque de Démosthène ou de Théophraste comme à celle de l'archonte Pamménès, on est dans le monde de la monnaie de bronze, de la nécessité quotidienne, des petites gens ou des gens ordinaires, à qui même des sommes de quelques chalques paraissent importantes. Théophraste avait pu stigmatiser le profiteur qui exigeait de ses esclaves, payés en monnaie de bronze, le montant du change en monnaie d'argent (car malgré sa valeur déclarée le bronze était dans la pratique toujours dévalué)[695]. On songe aussi, dans l'Évangile, à la parabole de la femme qui, ayant perdu l'une des dix drachmes d'argent qui faisaient sa fortune, allume la lampe et balaie avec soin pour la retrouver et qui, lorsqu'elle y est parvenue, convoque amies et voisines pour leur annoncer la bonne nouvelle[696]. Les prix de la triperie sur l'agora du Pirée se comptaient en chalques et en oboles, mais il n'en était pas moins important de procéder à leur contrôle[697].
684
Nous nous abstiendrons toutefois d'une comparaison détaillée entre les prix eux-mêmes : pour l'inscription d'Akraiphia, voir les objections à l'analyse des chiffres de Cl. Vatin présentées par Schaps 1987 (Π comme abréviation de πέτταρες ou renvoyant à l'équivalent du τεταρτημόριον attique, et non de πέντε dans le système de Cl. Vatin). La question doit être reprise par Selini Psoma, que nous remercions de son avis sur cette question.
685
Pol. 6.39.12-14. On s'est demandé si la drachme mentionnée était la drachme attique, comme on le pense habituellement (Crawford 1985, 345 app. M). ou bien la drachme rhodienne (Marchetti 1978, 197-198).
686
Marchetti 1975, part. p. 215-215, suivi par Nicolet 1987, 325-326. Le problème se complique du fait que le rapport as-denier s'est modifié (le denier passe de 10 à 16 as) et que la valeur de l'as a baissé. Cependant, la solde aurait été protégée de cette dévaluation (Pline,
690
Dion Cassius 67.3.5 indique que, jusqu'à 84 p.C., le légionnaire recevait 300 sesterces par
695
Théophraste,