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On aperçoit également l'intérêt de l'inscription agoranomique du Pirée comme indicateur du niveau des prix à Athènes au ier siècle a.C., et plus particulièrement dans sa deuxième moitié. On retrouve à Athènes à la fin de l'époque hellénistique et au début de l’époque impériale des niveaux de prix qui sont de l'ordre de ceux de l'époque classique. L'histoire monétaire d'Athènes au ier s. est chaotique et la cessation des émissions d'argent dans les années 40 de ce siècle n'en est qu'une illustration parmi d'autres[698]. Cependant, alors que l'argent restait encore le métal de référence et que dans la pratique le bronze était plus que jamais l'instrument d'échange courant à Athènes pour la vie quotidienne[699], les prix nominaux restaient fort bas. Sur ce point, l'inscription du Pirée apporte donc une information nouvelle très importante, comparable à celle qu’on trouve de manière ordinaire sur les papyri provenant d’Égypte, mais qui fait si cruellement défaut ailleurs[700]. Si, pour l'empire, on a pu évoquer la question de l'inflation et des “dévaluations”, on voit que c'est en fait une histoire de la “déflation” de la monnaie d’argent en Grèce hellénistique qui reste à écrire[701]

Chapitre IX. Prix officiels et commerce de gros à Athènes

A Athènes, deux sources littéraires et une inscription font référence à une καθεστηκυῖα τιμή. Pour ce qui est des mentions littéraires, il s'agit de deux plaidoyers du corpus démosthénien, C. Phormion, 39 et C. Dionysodoros, 8 et 10. Or, l’expression a reçu des explications fort différentes, comme l’a récemment souligné L. Migeotte[702]. Böckh y avait vu un “prix habituel”, un “prix d’usage”, par opposition aux prix démesurés que la spéculation pouvait faire naître, et au contraire Fränkel un “prix effectif”, de fait un prix du marché[703]. L. Gernet et A. Jardé se rejoignaient pour y voir un prix fixé par la loi de l’offre et de la demande sur le marché international[704]. W. Dittenberger et H. Francotte préféraient y voir un prix ordinaire du marché, en dehors des périodes de hausse ou de baisse excessive[705]. G. Reger a considéré qu’il s’agissait d’un “prix au dessous du prix du marché établi par la loi ou fortement recommandé par les magistrats de la cité”, ce prix étant lui-même défini en fonction des prix habituellement en vigueur au lendemain des récoltes[706]. Enfin, revenant à une explication autrefois proposée par Ad. Wilhelm, L. Migeotte y a vu le prix de certaines ventes publiques de grain[707].

Les justifications proposées sont donc tout à fait exclusives les unes des autres. On a vu en particulier que dans les explications traditionnelles (antérieures à celles de G. Reger et L. Migeotte), on avait une opposition radicale entre les tenants d’un “prix du marché défini par la loi de l’offre et de la demande” et les partisans d’un “prix normal, hors les fluctuations au jour le jour”. En fait, cette contradiction trouve son origine dans deux plaidoyers du corpus démosthénien, le C. Dionysodoros paraissant conforter la première thèse, le C. Phormion la deuxième. C’est cette contradiction qu’il faut tenter de résoudre. La question est d’intérêt central puisque le problème concerne la fixation du prix du grain à Athènes, cité qui à l’époque classique était de loin le principal centre d’importation du grain dans le monde égéen. Or, un réexamen du dossier permet d’aboutir à des conclusions fort différentes de celles qui ont été proposées jusqu’ici.

Dans le C. Phormion, le bailleur de fonds Chrysippos, un étranger, accuse Phormion, un autre étranger, de l'avoir lésé dans une affaire de prêt maritime. Pour s'attirer la sympathie des juges, il rappelle qu'il a bien servi les intérêts du peuple athénien, dont en revanche son adversaire aurait fait fi en ne respectant pas les lois de la cité, ce qui serait revenu à mettre en péril la réputation de la place d'Athènes et donc à compromettre le ravitaillement du peuple (cf. explicitement les § 50-52). Il signale ainsi (§ 38-39) qu'à trois reprises il s'est rendu utile au peuple : la première fois à l'époque où Alexandre marchait sur Thèbes en faisant don à la cité d'un talent d'argent ; la seconde et la troisième dans des affaires liées à l'approvisionnement en grain dans une période de disette et de hausse des prix. Ce sont les actes d’évergésie liés au commerce du grain qui méritent de retenir l'attention.

Ils sont mentionnés de la manière suivante (§ 39) : ὅτε δ’ ὁ σῖτος ἐπετιμήθη πρότερον καὶ ἐγένετο ἐκκαίδεκα δραχμῶν, εἰσαγαγόντες πλείους ἢ μυρίους μεδίμνους πυρῶν διεμετρήσαμεν ὑμῖν τῆς καθεστηκυίας τιμῆς πέντε δραχμῶν τòν μέδιμνον καὶ ταῦτα πάντες ἴστε ἐν τῷ Πομπείῳ διαμετρούμενοι. πέρυσι δὲ εἰς τὴν σιτωνίαν τὴν ὑπὲρ τοῦ δήμου τάλαντον ὑμῖν ἐπεδώκαμεν ἐγώ τε καὶ ὁ ἀδελφός, καὶ μοι ἀνάγνωθι τούτων τὰς μαρτυρίας. Le texte a subi diverses tentatives de correction, en particulier une adjonction de [ἀντί] avant καθεστηκυίας τιμῆς, ce qui voudrait dire que Chrysippos aurait fait la vente “non pas au cours du grain, mais à cinq drachmes le médimne”[708]. Bien que violente, cette correction paraissait indispensable si l'on voulait attribuer à καθεστηκυῖα τιμή le sens de “cours du moment”, fonction de la loi de l'offre et de la demande. En revanche elle était inutile si l'on considérait que la καθεστηκυῖα τιμή était quelque chose comme le “prix normal”. De fait, si l'on considère qu’apporter des additions à un texte qui par ailleurs est bien conservé constitue une solution extrême (Ad. Wilhelm se refusait déjà à corriger le texte[709],) on doit donc plutôt comprendre le texte de la manière suivante : “Puis, lorsque le grain vit son cours augmenter une première fois et atteindre seize drachmes le médimne, nous avons importé plus de dix mille médimnes de froment et nous en avons assuré la distribution à la kathestèkuia timè de cinq drachmes le médimne et cela vous le savez tous pour avoir bénéficié de cette distribution dans le Pompéion ; et, l'an dernier, au bénéfice du peuple, mon frère et moi avons contribué pour un talent à l'achat de grain destiné au peuple ; lis moi les témoignages à ce sujet”[710].

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698

Cf. les travaux de J. H. Kroll, supra 172, n. 90.

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699

Kroll 1997a, 146, paraît hésiter sur le rôle du bronze à cette époque et au début de l'empire. Il semble d'abord considérer qu'il ne jouait qu'un rôle marginal ou exceptionnel. Il relève cependant que le bronze pouvait encore être émis par la cité en grande quantité et qu'il faisait l'objet d'une thésaurisation. En fait, malgré les bouleversements monétaires, la séparation des fonctions entre métal précieux et métal vil restait encore identique à celle de la fin de l'époque classique ou de l'époque hellénistique : les paiements importants étaient effectués en or ou en argent (cf. sa note 45 p. 150) – il s'agissait désormais de monnaie romaine après la cessation du monnayage d'argent autonome de la cité en 42/41 – et les paiements courants à l'agora en bronze.

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700

Le niveau des prix dans l'inscription du Pirée n'invite pas à suivre l'hypothèse de J. H. Kroll (1997a, 144), selon lequel la monnaie de bronze lourde, introduite après 86 manifestement pour compenser l'absence provisoire d'émissions d'argent et sans doute assimilée à une drachme, aurait provoqué un “glissement de l'obole à la drachme dans le nom des pièces”, anticipant ainsi en quelque sorte sur les λεπτοῦ δρ(αχμαί) des inscriptions attiques du iie s. p.C. En fait, même si les émissions furent marquées d'irrégularité, la reprise assez rapide de l'émission des monnaies d'argent stéphanéphores laisse plutôt penser que jusqu'à 42/41 Athènes resta fidèle à la drachme d'argent traditionnelle. Si, à partir de 42/41, avec la fin des émissions d'argent, l'étalon de base devint le denier (Kroll, ibid.), cela n'implique pas davantage un changement d'appellation pour les émissions de bronze de la fin du ier s. a.C.

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701

Le cas de l'Égypte lagide, qui a connu une série de dévaluations de la monnaie de bronze, est différent, mais jusqu'à la fin de la dynastie la référence y est restée la monnaie d'argent et le système monétaire introduit par Ptolémée ier, cf. Cadell & Le Rider 1997. 90-91.

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702

Migeotte 1997, 47 n. 24, qui a rassemblé les diverses propositions qui ont été faites jusqu’ici (non compris celles de P. Millett et G. Reger).

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703

Böckh 1886,1. 118 n. c et comm. Fränkel, II, 26 n. 163 ; Millett 1990, 193 et n. 56, mais avec réserve.

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704

Gernet 1909, 374 ; Jardé 1925, 178. Dans ce sens, voir Figueira 1986, 165 (“prevailing price”).

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705

Dittenberger, OGIS, 4. n. 12 ; Francotte 1910b, 296 n. 4.

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706

Reger 1993, 313.

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707

Migeotte 1997, 38-39. Bien qu’elle aboutisse à des conclusions différentes, cette étude prend directement appui sur le travail de notre collègue canadien, dont l’apport doit être dûment souligné.

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708

Adjonction due à Thalheim sur l'autorité de Köhler (réf. in Wilhelm 1889, 149 n. 1). acceptée par L. Gernet dans l'édition CUF, dont nous citons ici la traduction ; pour l'adjonction inutile de [τò] avant πρότερον, cf. avec le même sens Syll. 3, 304, I. 9, analysé infra 190-191.

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709

Wilhelm 1889, 148-149 n. 1.

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710

Sur le Pompéion, ou magasin des fêtes publiques d'Athènes, et l'histoire complexe de ce bâtiment, situé près de la porte de Dipylon, cf. Hoepfner 1976, 36-140, part. 113-114 et 123-124.