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Le parallèle égyptien, même s'il doit être précisé et nuancé, amène donc à conclure de manière certaine qu'Ad. Wilhelm et L. Migeotle ont eu raison de voir en la kathestèkuia timè d'Athènes un prix déterminé par la cité, un “prix établi”, un “prix officiel” (nous préférerons cette dernière traduction, qui appartient au français usuel), et non pas un “prix du marché au jour le jour” (i.e. directement déterminé par la loi de l’offre et de la demande). En revanche, même si naturellement il doit être resitué dans le fonctionnement d'une économie d'État bien différent de celui d’une cité grecque[718] et si pris isolément l’argument ne peut avoir de valeur dirimante contre la théorie d’Ad. Wilhelm et L. Migeotte, on voit tout de même que l'usage égyptien ne s'accorde guère avec le concept de “prix des ventes publiques", dans la mesure où, en Égypte, ce “prix officiel” avait de manière potentielle ou effective une portée générale et ne s'appliquait pas seulement à tel mode de vente d'un produit donné dans des circonstances particulières, comme cela aurait été le cas à Athènes pour les ventes de grain à bas prix par l'État, entre autres (mais pas seulement) en cas de disette.

Si le parallèle égyptien conduit logiquement à considérer que la kathestèkuia timè était bien un prix fixé par la cité, il vient donc aussi apporter une mise en garde face au concept de “prix des ventes occasionnelles”. Or, ce dernier se révèle incompatible avec les autres occurrences de la kathestèkuia timè dans le corpus démosthénien. Car si les commentateurs ont tant hésité sur la signification à accorder à cette expression et, de manière générale, y ont vu tout autre chose qu’Ad. Wilhelm, c'est que les mentions du C. Dionysodoros ne paraissaient guère susceptibles d'être expliquées de cette manière. Dans ce dernier plaidoyer, Dionysodôros et son associé Parmeniskos sont explicitement accusés par le plaignant d'avoir participé à la spéculation organisée par Cléomène de Naucratis, qu'Alexandre avait mis à la tête de la satrapie d’Égypte[719]. Cléomène faisait artificiellement monter les prix du grain en Égypte[720]. En outre, il soutenait activement la spéculation sur le prix du grain à l’exportation. Le mécanisme en était le suivant : οἱ μὲν γὰρ αὐτῶν ἀπέστελλον ἐκ τῆς Αἰγύπτου τὰ χρήματα, οἱ δ’ ἐπέπλεον ταῖς ἐμπορίαις, οἱ δ’ ἐνθάδε μένοντες διετίθεντο τὰ ἀποστελλόμενα εἶτα πρὸς τὰς καθεστηκυίας τιμάς ἔπεμπον γράμματα οἱ ἐπιδημοῦντες τοῖς ἀποδημοῦσιν, ἵνα ἐὰν μὲν παρ’ ὑμῖν τίμιος ᾖ ὁ σῖτος, δεῦρο αὐτòν κομίσωσιν, ἐάν δ’ εὐωνότερος γένηται, εἰς ἄλλο τι καταπλεύσωσιν ἐμπόριον[721] “Les uns expédiaient d'Égypte les denrées, d'autres faisaient le voyage avec les marchandises, d'autres enfin demeurant ici en assuraient l'écoulement[722]. Ensuite, en fonction des kathestèkuiai timai, ces derniers envoyaient des lettres à ceux qui se déplaçaient, de sorte que si chez vous le grain était cher, on en faisait livrer ; si son prix devenait meilleur marché, on le dirigeait vers une autre place de commerce”. C’était là une manœuvre spéculative classique à laquelle faisait déjà allusion dans l’Économique le Socrate de Xénophon[723]. Telle fut, selon le plaignant, la manœuvre de Parmeniskos et Dionysodôros. Ils avaient un contrat de voyage commercial vers l'Égypte avec clause de retour à Athènes à un moment où le prix du grain y était élevé. Mais, par la suite, l'arrivage de grain de Sicile avait fait baisser les cours à Athènes. Aussitôt Dionysodôros avait envoyé un message à Rhodes où, au cours de son voyage de retour, Parmeniskos devait faire escale[724]. La manœuvre avait pleinement réussi : πέρας δ’ οὖν, λαβὼν γὰρ ὁ Παρμενίσκος ὁ τουτουὶ κοινωνòς τὰ γράμματα τὰ παρὰ τούτου ἀποσταλέντα, καὶ πυθόμενος τὰς τιμὰς τὰς ἐνθάδε [τοῦ σίτου] καθεστηκυίας, ἐξαιρεῖται τòν σῖτον ἐν τῇ Ῥόδῳ κἀκεῖ ἀποδίδοται[725]. “Finalement donc. Parmeniskos son associé, ayant reçu la lettre envoyée par Dionysodôros et appris les kathestèkuiai (timai) sur notre place, décharge son grain à Rhodes et l'y vend.”

On comprend mieux cette fois le problème posé par la kathestèkuia timè et la tentation qui a été celle des commentateurs d'envisager qu'il s'agissait d'un “cours du moment”, fonction de la loi de l'offre et de la demande. Une chose est certaine néanmoins : les kathestèkuiai timai (l'emploi du pluriel est significatif) étaient susceptibles de variations, et même de variations importantes, que nécessairement il faut mettre en relation avec les quantités disponibles et donc, sinon directement du moins indirectement, avec le cours du marché libre. On voit aussi à quel point il est a priori difficile d'admettre sans autre explication que la kathestèkuia timè ait été le cours des ventes publiques, occasionnelles ou pas. Un commerçant venu du bout de la Méditerranée n’avait cure du prix des ventes publiques : il n’y a que le cours de référence de la place qui pouvait l’intéresser. C’est ce que montre le dialogue entre le Dikèopolis d’Aristophane et le Mégarien dans les Acharniens (758-759) : ΔΙ. Τί δ’ ἄλλο Μεγαροῖ ; Πῶς ὁ σῖτος ὤνιος ; ΜΕ. Πὰρ ἁμὲ πολυτίματος ᾇπερ τοὶ θεοί. “Dikèopolis : — Sinon quoi de neuf à Mégare ? A combien y achète-t-on le grain ? Le Mégarien : — Chez nous, il est très estimé, autant que les dieux”. Le blocus athénien avait dû faire monter le cours du grain importé à Mégare de manière vertigineuse comme le souligne plaisamment le jeu de mot sur πολυτίματος, où τιμή fait allusion à la fois au prix du grain et au respect dû aux dieux.

La kathestèkuia timè des “ventes publiques occasionnelles” devrait-elle donc être distinguée de celle qui apparaît dans le C. Dionysodoros qui, quant à elle, signifierait “cours du marché” ? C’était là, il faut y insister, le postulat de départ admis par Ad. Wilhelm, qui ne justifia pas son point de vue[726]. S’il fallait admettre cette supposition, on voit en tout cas qu’il faudrait accorder un sens faible au participe parfait actif kathestèkuia[727]. Cependant, même si ce sens faible est attesté dans de nombreux autres contextes, on voit mal comment, s’agissant du grain, sur la place d’Athènes, dans des contextes identiques et strictement à la même époque, on aurait pu employer deux fois la même expression en lui accordant un sens totalement autre. Faute d'une explication qui rende compte d'une telle différence (Ad. Wilhelm n’en a proposée aucune), on voit que cette piste n’a guère de chance de pouvoir être suivie et c’est donc certainement de “prix fixé” par la cité qu’il s’agit dans les différentes occurrences de la formule[728].

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718

Sur ce point, voir analyse infra 204.

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719

C. Dionysodoros. 7.

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720

Sur Cléomène de Naucratis, voir maintenant l’étude de G. Le Rider (1997) ; sur la question de savoir si Cléomène eut ou non le titre de satrape, cf. discussion ibid., 72-75.

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721

C. Dionysodoros. 8.

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722

Nous traduisons ἐνθάδε par “ici” (i.e. Athènes, cf. infra aussi, trad. § 10, “sur notre place”), et non pas “en Grèce”, trad. L. Gernet, CUF, ce qui serait introduire une discordance de traduction entre les deux ἐνθάδε (§ 8 et 10, cf. infra pour le contexte de la seconde mention qui à l’évidence ne peut que faire référence à Athènes). L. Gernet avait manifestement à l'esprit la diversité des prix sur les différentes places de commerce égéennes. Mais il faut admettre qu'Athènes était tellement bien reliée par les routes navales à tous les ports de mer Égée que l’information sur les prix sur les différentes places y parvenait rapidement, de sorte que, bien involontairement plaque tournante de la spéculation, la cité pouvait aussi en être la principale victime. Au reste, c'est d’Athènes que Dionysodoros communique avec son associé Parmeniskos.

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723

Xén., Économique, 20.28.

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724

C. Dionysodoros, 9.

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725

C. Dionysodoros, 10.

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726

Wilhelm 1889, 148-149 n. 1. En revanche, L. Migeotte (1997, 38) donne à l'expression le même sens dans toutes les occurrences du corpus démosthénien : “Les passages du second discours sont, il est vrai, moins explicites et ne mentionnent pas de telles ventes ; mais, pour des raisons analogues, la même conclusion peut également leur convenir”.

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727

Le sens de “moyen”, “normal”, “régulier”, “existant”, etc. est largement attesté, cf. dict. LSJ, s.v. καθίστημι B.

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728

Dans le C. Lacritos, 18-19, il est question d’un prix “fixé”, qui pour autant n’est pas la kathestèkuia timè dont il est question dans le C. Phormion : Πρῶτον μὲν γὰρ γέγραπται ὅτι ἐπ’ οἵνου κεραμίοις τρισχιλίοις ἐδανείζοντο παρ’ ἡμῶν τὰς τριάκοντα μνᾶς, ὡς ὑπαρχούσης αὑτοῖς ὑποθήκης ἑτέρων τριάκοντα μνῶν, ὤστε εἰς τάλαντον ἀργυρίου τὴν τιμὴν εἶναι τοῦ οἴνου καθισταμένην, σὺν τοῖς ἀναλώμασιν, ὅσα ἔδει ἀναλίσκεσθαι εἰς τὴν κατασκευήν τὴν περὶ τòν οἷνον. L. Gernet (éd. CUF) traduisait : “D’abord, le contrat porte que le prêt de 30 mines qu’ils ont obtenu de nous était garanti par 3 000 amphores de vin : la dépense ressortissait ainsi à un talent au prix courant du vin, y compris les frais nécessaires pour la conservation de la marchandise.” Il faut entendre exactement que la dépense était “fixée” par accord entre les deux parties, ce qui il est vrai suppose semble-t-il néanmoins implicitement l’existence d’un prix de référence du vin. Pour une cargaison d’huile vers 175-170, Ph. Gauthier (1982, 288-289) a proposé avec prudence de restituer soit καθιστάναι soit τάττειν dans l’inscription IG. II2, 903, 1. 15, pour l'action des magistrats athéniens (les agoranomes semble-t-il) qui, dans leur négociation avec un marchand importateur d’huile, lui proposaient un prix inférieur à celui auquel il avait pourtant déclaré sa marchandise lors de l’importation de sa cargaison dans la cité. Même si, dans le contexte, il s'agit d'un achat d’huile par la cité, cela ne signifie nullement que καθιστάναι puisse être réservé à la fixation d'un prix d’achat par la cité, comme le montre explicitement le C. Lacritos. En revanche, l’allusion à la kathestimenè timè du C. Dionysodoros suppose une référence à un élément connu de tous, qui ne peut être que la même kathestèkuia timè que celle du C. Phormion.