L. Migeotte a quant à lui accepté l’idée que la kathestèkuia timè à laquelle il était fait référence était bien une réalité identique dans ses divers contextes d’emploi. Dans le cadre de l’explication qu'il propose pour rendre compte de la notion de kathestèkuia timè, considérée comme le prix fixé par la cité pour ses propres ventes, il a aussi posé la question de savoir quelles pouvaient être les répercussions sur le commerce privé de la fixation des prix des ventes publiques. On a vu que, pour lui, la fixation d'un “prix officiel” du grain aurait eu par contamination un effet sur le prix du marché libre[729]. Il est clair néanmoins que, même si L. Migeotte a été sensible au problème, cette tentative d’explication est loin de pouvoir rendre compte de l’apparente contradiction entre les occurrences du C. Phormion (prix des ventes effectuées par la cité dans l’hypothèse d’Ad. Wilhelm et L. Migeotte) et celles du C. Dionysodoros, qui correspondent manifestement aux cours pratiqués sur la place d’Athènes.
Comment réconcilier la notion de “prix fixé” avec celle de “prix de référence sur la place d'Athènes” ? On se trouve devant une aporie que l’on ne peut résoudre que si l’on revient sur les explications jusqu’ici proposées pour rendre compte de la kathestèkuia timè[730].
Le postulat de départ sera que la kathestèkuia timè du C. Phormion était bien la même que celle à laquelle il était fait allusion dans le C. Dionysodoros. Il convient aussi de rappeler brièvement ce qu’était le processus de vente du grain à Athènes. Ce processus a été reconstitué dans une étude fondamentale de Ph. Gauthier, dont nous sommes ici directement tributaire[731]. A Athènes, étant donné l’importance décisive du grain dans l’alimentation de la population, une législation spéciale s'appliquait au commerce des céréales. Outre la loi interdisant la négociation de contrats de transport de grain ayant une autre destination qu'Athènes, la loi prévoyait que les commerçants importateurs débarquant leur grain au Pirée devaient en transporter un tiers à l'agora du Pirée, les deux tiers à l’agora de la ville d'Athènes, distante de c. 7,5 km de l'emporion du Pirée. Ainsi, alors que l'agora du Pirée était toute proche de l'emporion et ne nécessitait un transport que sur quelques centaines de mètres, il fallait prévoir un train de mules pour transporter le grain à Athènes. La charge en revenait aux importateurs eux-mêmes, qui devaient donc payer des muletiers locaux pour effectuer ce travail. C’était le rôle des épimélètes du port de les y contraindre. A l’entrée des agoras, celle du Pirée comme celle de la ville d'Athènes, cette fois sous le contrôle des sitophylaques qui tenaient un registre des entrées, avec la provenance du grain, les importateurs pouvaient vendre leur grain aux revendeurs locaux, les sitopôlai (marchands de grain), qui ne pouvaient acheter à la fois plus de cinquante charges (phormoi, i.e. les paniers à grain transportés par les mules)[732] et qui voyaient leur marge bénéficiaire réglementée par les sitophylaques[733]. La loi attique de 374/373 sur la taxe du grain de Lemnos, Imbros et Skyros enjoint également que les fermiers de la taxe du grain non seulement assurent à leurs risques et périls le transport au Pirée depuis le lieu de production, mais aussi le transfert vers la ville, et cela à leurs propres frais (1. 12-13 : ἀνακομι[ε]|ῖ εἰς τò ἄστυ τὸν σῖτον τέλεσιν τοῖς α[ὑ]|τō)[734]. Cette clause confirme que la question du coût de transport du grain du Pirée à Athènes n’était pas négligeable et devait effectivement être prise en compte.
Le décret pour Hèrakleidès de Salamine, qui date de la même période que le C. Phormion et qui fait allusion aux mêmes faits, permet de comprendre dans la pratique comment et dans quel but un “prix officiel” pouvait être établi (IIB 1. 6-13) : ἐπειδ|ὴ Ἡρακλείδης Σαλαμίνιος διατελεῖ φιλοτιμούμ|ενος πρὸς τὸν δῆμον τòν Ἀθηναίων καὶ ποιῶν ὅτι δ|ύναται ἀγαθòν, καὶ πρότερόν τε ἐπέδωκεν ἐν τῆι σ|πανοσιτίαι XXX μεδίμνους πυρῶν Γ δράχμου|ς πρῶτος τῶν καταπλευσάντων ἐνπόρων· καἰ πάλιν | ὅτε αἱ ἐπιδόσεις ἦσαν ἐπέδωκε XXX δραχμὰς εἰ|ς σιτωνίαν κτλ.[735] “Étant donné qu’Hèrakleidès de Salamine ne cesse de se montrer dévoué envers le peuple d'Athènes en faisant tout le bien qu’il peut, et qu’une première fois lors de la disette de grain il a contribué pour 3 000 médimnes de froment à cinq drachmes, le premier parmi les marchands débarquant chez nous, et que de nouveau lorsque des donations volontaires ont été organisées il a contribué pour 3 000 drachmes à l’achat de grain, etc.” Comme on l’a vu depuis longtemps[736], le parallèle entre les bienfaits de Chrysippos dans le C. Phormion et ceux d’Hèrakleidès de Salamine dans le décret en son honneur est si étroit (vente de grain à 5 drachmes, don au fonds d'achat de grain), cela presque jusqu’au détail de la formulation, qu’on ne peut douter que le décret pour Hèrakleidès fasse allusion aux mêmes événements, et certainement aux mêmes années (330/329 pour la vente à 5 drachmes le médimne[737], 328/327 pour les dons en vue de l’achat de grain[738].) Le prix du grain était d’abord monté à un prix très élevé de 16 drachmes le médimne. Ce prix, sur lequel le plaidoyer ne donne aucun détail, a toute chance d’avoir été le prix sur le marché libre, à l'agora d'Athènes, c’est-à-dire compte tenu de la marge prise par les revendeurs. Mais de nouveaux arrivages durent commencer à diminuer sensiblement la tension sur les prix. Profitant de ce mouvement à la baisse, les sitophylaques athéniens durent alors proposer aux marchands arrivant au Pirée de vendre à un cours plus faible[739]. C’est le rôle de “persuasion” des magistrats du port ou de l’agora, qu’on voit si souvent mentionné[740]. Apparemment, un certain nombre de marchands dut d’abord refuser. Mais, “le premier” – c’est la raison pour laquelle il fut récompensé par les Athéniens puisque de la sorte il faisait baisser les cours et donnait un exemple que les autres marchands allaient suivre –, Hèrakleidès accepta de vendre au cours de référence proposé par les magistrats, désormais suivi entre autres par le Chrysippos du C. Phormion et naturellement par les autres commerçants importateurs. On connaît par le Ps-Aristote cette pression collective, “la honte et la crainte” qui faisaient que des particuliers se déclaraient prêts à verser une somme lors d'un appel à un versement de contribution au profit de la cité, au point qu'il avait suffi à Mausole de susciter de pseudo-contributeurs pour mettre en mouvement le processus, comme on amorce une pompe[741]. Il en allait de même dans les procédures d’acceptation de la kathestèkuia timè proposée par la cité. C’est l’aspect “irrationnel” – il vaudrait mieux dire la rationalité impliquant une collectivité, qui est d'une autre nature que le calcul individuel – des processus de marché qu’on voit déjà ici à l’œuvre.
730
M. Fränkel considérait comme on l’a vu (supra n. 2) que la
733
Sur ce point, cf. aussi Lysias. C.
734
Stroud 1998, 1. 12-14. avec comm. 50-51 et 104-107, qui souligne néanmoins quant à lui fortement l’intérêt d’un transport par charriots, ces derniers étant certes plus lents et moins susceptibles d’emprunter un itinéraire accidenté, mais permettant de transporter en une seule unité de transport des quantités plus importantes.
735
738
Archontat d’Euthykritos, cf. décret IIA. 1. 71. D'après le C.
741
Ps-Arist.,