De la sorte, les magistrats avaient réussi à ramener le prix du grain à un niveau acceptable par tous, commerçants comme consommateurs athéniens. La kathestèkuia timè, qui était donc le “prix établi” par les magistrats athéniens, le “prix officiel” de la place d’Athènes, que tous les marchands fréquentant les places égéennes devaient apprendre après quelques jours, s’établissait désormais à cinq drachmes. On voit que ce prix ne pouvait être fixé arbitrairement par l’autorité publique. Il n’en reste pas moins que ces interventions volontaires ne pouvaient qu’accompagner une tendance générale qui, quant à elle, était effectivement directement fonction de l’offre et de la demande. La demande étant grosso modo stable dans une période donnée, c’étaient les variations de l’offre – par suite de bonnes ou de mauvaises récoltes, des périodes de paix ou de guerre qui favorisaient ou perturbaient les approvisionnements, sans négliger les pratiques spéculatives comme celles de Cléomène de Naucratis – qui, au plan conjoncturel, étaient le facteur clé dans l’établissement du niveau des prix. Définir un “prix officiel” revenait donc à avoir une attitude volontariste mais tenant compte du marché, dans le but de stabiliser les prix et d’éviter les oscillations erratiques et trop fréquentes, sources de spéculation et de profits injustifiés. Le système avait pour but de faire évoluer les prix de gros par paliers successifs et non en dents de scie, en de multiples variations au jour le jour.
Revenons maintenant au C. Phormion, 39. La vente du grain dont il est question, identique à celle du décret pour Hèrakleidès, est de nature partiellement différente de celle qui intervenait sur les agoras d'Athènes et du Pirée, décrite par Aristote. En effet, le plaignant Chrysippos rappelle qu’il a effectué une vente au bénéfice du peuple – c’est le sens à la fois de la mention d’une distribution par rations (cf. l’emploi du verbe διαμετρέω) et du rappel “vous le savez tous pour avoir bénéficié de cette distribution dans le Pompéion”, qui fait clairement allusion non à une vente ouverte à tout le monde, au marché “libre”, sur l’agora, mais bien à la fourniture de rations à prix fixe dans un lieu distinct, le Pompéion, un bâtiment fermé, ce qui facilitait les contrôles, de sorte que seuls les citoyens puissent effectivement avoir accès à ce grain qui leur était réservé[742]. Pour prouver ses bonnes intentions et gagner sa cause devant le tribunal, Chrysippos réveille la mémoire des membres du jury, ce qui suppose qu'il était sans doute lui-même présent au moment de la fourniture des 10 000 médimnes (5 170 hl), soit c. 310 tonnes[743], une quantité que sans doute peu de marchands étaient capables de mettre sur le marché (elle représentait le tiers ou le quart de ce qu’avait été la donation du prince égypto-libyen Psammétique en 445/444[744].) Vu la quantité mise en vente, la taille du bâtiment (qui ne pouvait certainement pas contenir les 310 tonnes à la fois) et le nombre de personnes admises à la distribution, il est probable que la vente s'était étalée sur plusieurs jours[745]. On voit donc la différence entre le processus normal de vente et le processus de vente réservée aux citoyens tel qu’il est décrit dans le C. Phormion. Elle ne consiste pas dans le transport du grain depuis l'emporion du Pirée dans la ville d’Athènes, puisque même en temps normal les importateurs devaient l’effectuer de toute façon, mais dans le fait que l’importateur assurait lui-même la distribution aux ayants droit, donc les frais du salaire des employés ou de l’entretien des esclaves préposés à cet effet, avec la perte de temps supplémentaire qu’elle entraînait, au lieu que d’ordinaire l’importateur se contentait de vendre son grain aux marchands de grain à l’entrée de l’agora.
De la sorte, on comprend mieux l’inscription de Rhamnonte en l’honneur du stratège Épicharès. Ce dernier avait fait venir du grain à ses frais et en avait assuré la distribution. Il s’agit donc de l’initiative personnelle d’un magistrat, non d’une distribution opérée par la cité, même si le fait que la distribution concerne “les citoyens et les soldats” (διέδοικεν τοῖς τε πολίταις καὶ τοῖς σιρατιώταις) apparente cette vente à celles qui pouvaient être effectuées par la cité. Les étrangers résidants qui n’étaient pas soldats en étaient donc en principe exclus. Cette vente réservée était analogue à celles qui pouvaient être organisées à Athènes au bénéfice des citoyens. Or, ce magistrat fait la distribution à la kathestèkeia timè. Si, comme le pense L. Migeotte, ce prix avait été le “prix des ventes publiques occasionnelles”, rien ne l’aurait obligé à le faire. Tout au plus aurait-on ici l’indication que le stratège avait voulu aligner le prix de la vente dont il avait pris l’initiative sur le prix des dites ventes publiques. Mais même cette explication se heurte d’emblée à une sérieuse objection. Supposons que le prix auquel Épicharès avait lui-même acheté le grain ait été supérieur à la kathestèkeia timè : faut-il admettre qu’il aurait vendu le grain à un prix inférieur au prix d’achat ? Un tel acte de générosité eût été immanquablement signalé par le décret. Certes, la supposition initiale d’un prix d’achat supérieur au prix de vente peut ne pas avoir correspondu à la réalité, mais la contradiction n’en demeure pas moins et montre la faiblesse de l’explication par le simple alignement sur le “prix des ventes publiques occasionnelles”. Au contraire, si l’on comprend qu’Épicharès a vendu froment et orge aux citoyens et aux soldats aux prix auxquels il les avait achetés, i.e. à la kathestèkeia timè fixée par la cité, on comprend bien mieux en quoi a consisté son acte de générosité. Bien qu’il ne soit pas lui-même importateur de métier, Épicharès a joué auprès des citoyens résidant à Rhamnonte et des soldats (y compris les mercenaires) qui y étaient en garnison le même rôle qu’un Hèrakleidès ou qu’un Chrysippos à Athènes lors de la disette de 330/329. Telle est la raison pour laquelle, outre les remerciements pour l'initiative qu’il avait prise et pour les frais engagés, les auteurs du décret font l’éloge d’Hèrakleidès pour avoir revendu le grain à la kathestèkeia timè. c’est-à-dire au “prix officiel” auquel il l’avait lui-même acheté, donc à prix coûtant, sans prélever de bénéfice sur la vente au détail, comme il aurait pu être en droit de le faire, ne serait-ce que pour rentrer dans les frais annexes qu’il avait sans doute été amené à engager dans l’opération. Citoyens et soldats de Rhamnonte avaient eu accès à ce grain qui leur était réservé au prix de gros, sans avoir à payer la marge réservée au détaillant[746].
Notons au passage que la notion de prix coûtant introduite ici ne recoupe pas celle du ‘Kostenpreis’ auquel A. Böckh (supra n. 2) faisait référence pour essayer de rendre compte de la notion de kathestèkuia timè. Pour Böckh, en effet, Chrysippos aurait vendu au prix auquel il aurait lui-même acheté, donc nécessairement à un prix inférieur à celui du marché d’Athènes. Mais ce n’est pas de cela non plus dont il est question. Rien n’interdit de penser que Chrysippos a bien fait un bénéfice en vendant du grain aux Athéniens à la kathestèkuia timè. En revanche, le parallèle invoqué par Böckh, celui d’Andocide, Sur son retour. 1 1, est intéressant en ce qu’il permet de mieux comprendre encore ce qu’avait été l’attitude du stratège de Rhamnonte évoquée précédemment. Andocide se flatte en effet d’avoir vendu des rames à l’armée de Samos. Le prix unitaire normal était de 5 drachmes. Or, Andocide pouvait se procurer autant de bois qu’il en voulait chez un de ses hôtes : il n’avait manifestement à prendre en charge que les frais de coupe et de transport, et c’est donc bien “à prix coûtant” qu’il avait vendu ses rames aux Athéniens. Andocide signale en outre qu’il avait aussi fourni du grain et du bronze aux Athéniens. L’acte de générosité consistait donc non pas à avoir perdu de l’argent, mais à ne pas avoir pris le bénéfice qu’il aurait pu paraître légitime de prendre.
742
Sur les distributions de grain et les procédures utilisées aux époques classique et hellénistique, cf. Fantasia et Migeotte 1998. Sur les distributions dans des lieux clos comme l’Odéon ou le Pompéion, cf. Virlouvet 1995. 32-42.
743
Calcul sur la base de c. 31 kg par médimne, cf. Stroud 1998. 55, d’après le texte de la loi de 374/373,
744
Garnsey 1988. 125-128 ; sur le don de Psammétique, voir aussi appendice infra 210. Sur les conditions de la distribution aux citoyens, cf. Migeotte 1998, 240-241, avec réf. et biblio.
746
A propos de l’approvisionnement en grain des habitants de Rhamonte et des soldats de la forteresse, telle est aussi la conclusion à laquelle est implicitement parvenu V. Pétracos (1997, 620-622), qui note que si “l’accent est mis sur le prix de la revente, c’est parce que bon nombre de stratèges profitaient de leur poste pour céder à l’appât facile d’un gain illicite, que pouvaient générer les opérations de ravitaillement en céréales”.