Выбрать главу

On peut encore s’interroger sur l’intérêt d’un importateur comme le Chrysippos du C. Phormion ou Hèrakleidès de Salamine à accepter les conditions de la cité. S’agissant d’Hèrakleidès, premier à accorder ces avantages aux Athéniens, il s’agissait d’avantages honorifiques, mais, aussi, d’autres marques d’intérêt tangibles de la part du peuple athénien. Les cités s’efforçaient en effet d’entretenir une émulation entre leurs bienfaiteurs potentiels, qu’ils soient citoyens (magistrats ou simples particuliers) ou étrangers[747]. Athènes avait donc sans aucun doute promis une récompense au premier commerçant qui accepterait la kathestèkuia timè de cinq drachmes. Au reste, l’émulation que la cité entretenait entre ses évergètes potentiels est expressément rappelée dans les décrets en sa faveur[748]. C’est ainsi qu’Hèrakleidès avait fait l’objet d’un premier décret honorifique prévoyant de lui accorder l’éloge public et une couronne d’or de 500 drachmes[749]. Pour ses autres bienfaits, dont la participation aux contributions volontaires pour l’achat de grain, il avait de nouveau reçu les mêmes honneurs, plus tard enfin, en 325/324, outre le renouvellement de ces mêmes honneurs, le titre de proxène et de bienfaiteur pour lui-même et ses enfants, le droit de posséder terre et maison (enktèsis)[750], enfin le droit de faire campagne et de payer l’impôt avec les Athéniens, ce qui le menait aux portes de la citoyenneté athénienne[751]. L’aspect honorifique des choses n’était donc pas à négliger. Cette “carrière des honneurs”[752] s’accompagnait cependant en outre d’avantages concrets : lorsqu’en 330/329 Hèrakleidès vit ses voiles saisies par les Héracléotes, l’empêchant ainsi de poursuivre sa route vers Le Pirée, la cité envoya un ambassadeur dans cette cité pour faire en sorte qu’elles lui soient restituées[753]. Athènes montrait ainsi qu’elle se souciait de ses bienfaiteurs, même si bien évidemment de la sorte elle servait directement ses propres intérêts.

Il reste aussi à analyser la question de l’acceptation de la kathestèkuia timè sous l’angle économique, pour Hèrakleidès lui-même, mais aussi pour tous les commerçants qui après lui avaient fait de même, sans pour autant recevoir les mêmes avantages : tel était le principe de la “compétition” et, au demeurant il n’y a pas apparence que Chrysippos ait reçu des privilèges identiques à ceux d'Hèrakleidès (si tel avait été le cas. il n’eût pas manqué de la signaler devant les juges). Pour ce qui est de l’acceptation d’une kathestèkuia timè de cinq drachmes par les commerçants débarquant leur cargaison au Pirée à la suite d’Hèrakleidès, on ne saurait imaginer qu’ils aient de la sorte enregistré une perte. Telle est pourtant l’opinion de G. Marasco, qui considère qu’avec une différence sur le prix du marché de 1 1 dr. le médimne (vendu 5 dr. au lieu de 16). Chrysippos aurait fait don de 18 T et 2 000 dr. à la cité (et Hèrakleidès de 5 T 3 000 dr.)[754]. Par rapport à cette somme, le don de un talent pour la sitônia fait par Chrysippos et son frère en 328/327 (3 000 dr. pour Hèrakleidès) paraît bien modeste et G. Marasco en conclut que la famine était infiniment plus sévère en 330/329 qu’en 328/327. Certes, G. Marasco admet la gravité de la situation de 328/327, dont le C. Phormion donne un tableau saisissant : “C’était le moment où les gens de la ville recevaient des rations de farine d’orge à l’Odéon, où ceux du Pirée achetaient leurs pains une obole à l’arsenal et s’écrasaient au grand portique pour obtenir des rations d’un demi-setier de farine d’orge[755]. Pour lui cependant, l’absence du mot spanositia serait la preuve que la crise n’était après tout pas si grave et que les arrivages du Bosphore mentionnés dans le même passage (§36) auraient suffi à modérer la crise[756]. En fait, la crise de 328/327 était elle aussi une crise grave et la comparaison entre les chiffres évoqués n’est pas recevable[757].

Car ces commerçants en grain n’étaient pas des philanthropes : si Hèrakleidès et tous ceux qui avaient suivi sa démarche, dont Chrysippos et son frère, avaient vraiment perdu de l’argent sur cette vente ou sur d’autres, et surtout pour des sommes aussi élevées (jusqu’à 18 T 2 000 dr. pour Chrysippos et son frère), leur affaire aurait périclité et disparu à brève échéance. Il faut seulement songer qu’ils ont accepté de limiter leur profit. Pour les 10 000 médimnes mis en vente par Chysippos, une différence d’une drachme par médimne représente I T 4 000 dr., bien plus que la contribution versée pour la σιτωνία qu’il faut sans doute dater de 328/327. On doit considérer que, si quelque temps plus tôt, tel marchand avait réussi à vendre au prix de gros à 10 dr. le médimne, il aurait donc empoché en sus pour la même quantité 8 T 2 000 dr. Il est cependant plus raisonnable de penser qu’au moment où Hèrakleidès accepta la kathestèkuia timè de 5 dr. le médimne, la négociation portait sur une différence d'une drachme ou deux, pas davantage : on ne saurait douter qu’épimélètes de l’emporion et sitophylaques, bien au courant des arrivages, ne s’en laissaient pas compter par les marchands, et réciproquement. Si notre schéma est juste, on ne saurait davantage douter qu’avec 5 drachmes le médimne les marchands faisaient encore un profit confortable.

Certes, il est vrai que le C. Phainippos (§ 20) fait allusion à un prix de l’orge de 18 dr. et à un prix du vin de 12 dr. le métrète. On a rapporté ces prix au contexte de famine de 330/329[758]. Il se pourrait que le contexte polémique de cette allusion puisse avoir conduit à une certaine exagération des prix effectivement pratiqués. Toutefois, Cléomène (Ps-Aristote, Économique, 2.33e) vendait alors le grain à l'exportation (sitos – il faut peut-être cependant penser alors au froment) au prix record de 32 drachmes, ce qui serait l’équivalent de 40 drachmes le médimne si l’unité de référence était effectivement l’artabe égyptienne – mais G. Le Rider préfère voir dans ce prix plutôt une référence au médimne[759]. Le but était explicitement de maximiser les bénéfices tout en vendant des quantités de grain aussi faibles que possible – car à ce prix là, il faut penser qu'il ne devait guère y avoir d'acheteurs. L’Egypte connaissait elle-même en effet une crise de la production de grain, même si elle était plus modérée qu'ailleurs, et Cléomène se devait d'en tenir compte en limitant les exportations. Néanmoins, en établissant un monopole à l’exportation, il pouvait se permettre de tirer un bénéfice important même en exportant des quantités faibles. Ces prix exceptionnellement élevés furent donc effectivement pratiqués, mais seulement pendant une période limitée d'extrême tension sur le prix et ne concernèrent en définitive que les quantités fort réduites alors effectivement disponibles. Bien qu’on ne puisse nullement établir un “prix standard du grain”[760], les prix en étaient d'ordinaire à des niveaux (variables) beaucoup plus bas.

вернуться

747

Pour l’émulation entre magistrats du port à Athènes, cf. Xén., Poroi, 3.3 (cf. Gauthier 1976. 83, et 1985, 1 19). Comme on le sait, il est banal de trouver dans les décrets honorifiques une formule précisant que la cité remercie ses bienfaiteurs afin qu’à l’avenir d’autres soient tentés de se dévouer envers elle (cf. Syll. 3, 281, 1. 22-24 ; 362, 1. 23-25, etc.).

вернуться

748

Syll. 3, 304, IB I. 65-66 ; IIA I. 76-81.

вернуться

749

Syll. 3, 304, IB I. 60-64 ; II A, I. 74-75.

вернуться

750

Ibid., IIA I. 74-76.

вернуться

751

Ibid., IIB I. 15-22.

вернуться

752

Cette “carrière”, est-il besoin de le préciser, n’a naturellement rien à voir avec le cursus honorum romain, mais il faut retenir la gradation entre les différents honneurs reçus par Hèrakleidès, qui, quant à elle, est bien réelle.

вернуться

753

Sur le tyran Denys d’Héraclée, cf. Burstein 1986, 72-80, et ibid. 72 et 78 sur les intenses relations commerciales de cette cité avec Athènes.

вернуться

754

Marasco 1992, 33-35.

вернуться

755

Ps-Dém., C. Phormion, 37, trad. L. Gernet (CUF), légèrement modifiée.

вернуться

756

Marasco 1992, 35 n. 58.

вернуться

757

Pritchett 1991, 466-472, considère que la spanositia était un élément courant de la vie des cités, et en particulier d’Athènes, du lait du déficit de la production par rapport au grain consommé dans la ville (“all years were spanositia at Athens”, 471). Cependant, si le déficit et la nécessité d’importer étaient bien des réalités permanentes, il semble qu’il n’y ait eu aucune raison de considérer qu’il y avait spanositia si les importations arrivaient en quantité suffisante. La spanositia sévère (à notre sens, on ne doit pas en douter) du tournant des années 330 pourrait avoir eu pour cause à la fois de mauvaises récoltes et des importations en quantité insuffisante, mais il est vrai que le seul second facteur (dont cette fois du moins le rôle est indubitable) pourrait à lui seul avoir été cause d’une véritable famine vu la dépendance des grandes cités égéennes à l’égard des importations (voir aussi l’intéressante discussion de Stroud 1998, 36, plus proche cependant des thèses de Pritchett sur la spanositia).

вернуться

758

Garnsey 1988, 161 et Marasco 1992, 32 n. 52.

вернуться

759

Le Rider 1997, 78.

вернуться

760

Reger 1993, 312-314.