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Il faut relever qu’au début du iiie s., en 282, le prix du médimne de froment à Délos évolue entre 4 dr. 3 ob. et 10 dr. sur les neuf premiers mois de l'année (et sans doute davantage à la fin de l’année, mais les chiffres manquent pour les trois derniers mois, où en lieu et place on distribue de l'orge)[761]. En Égypte, au iie s., le prix courant du froment était de 2 dr.[762] A Gazôros, en Macédoine, au début du iiie s., un bienfaiteur assure un prix du froment de 2 dr. 4 ob. le médimne et un prix de l’orge de 1 dr. 4 ob.[763] Aussi, pour peu que les commerçants aient pu eux-mêmes s’approvisionner sur des marchés où les prix étaient restés bas (Sicile, Pont, Cyrénaïque[764],) avec 5 dr. pour la kathestèkuia timè d'Athènes en 330/329 on était encore certainement à des prix qui ménageaient une marge intéressante (mais non plus spéculative) aux importateurs, prix d'achat et coût du transport compris. On pourra rapprocher ce prix de la vente à 6 dr. le médimne du produit de l'aparchè d'Éleusis en 329/328[765]. C'est sans doute un peu au dessous de 6 dr. que, vers 300, les agoranomes d'Éphèse persuadent le Rhodien Agathoklès de vendre sa cargaison[766]. En outre, les fluctuations des prix déliens de 282, donc dans la même année, fournissent le meilleur parallèle à la situation d'Athènes en 330/329 : lorsque Chrysippos évoquait habilement la montée des prix jusqu'à 16 dr. (i.e. certainement compte tenu des profits des détaillants, donc à un prix sensiblement plus élevé que ce qu’avait été la kathestèkuia timè du moment, qui, quant à elle, correspondait aux prix de gros), puis rappelait qu'il avait vendu le grain à la kathestèkuia timè de 5 dr., il induisait un effet psychologique sur ses auditeurs (et jusque dans l'esprit des critiques modernes) pour mieux montrer ce qu'avait été sa générosité dans un climat général de disette. Les deux prix ne sont donc pas comparables, cela pour deux raisons : d’une part le décalage entre un prix de détail et un prix de gros, d’autre part une période de pic du marché et un période où le prix tendait à revenir à une valeur ordinaire. Notre hypothèse du décalage chronologique entre les deux prix invoqués par Chrysippos nous paraît rendue certaine par le décret pour Hérakleidès, puisque l'on sait donc que Chrysippos n’avait pas été le premier à vendre au prix de 5 dr., mais seulement un de ceux qui avaient imité Hérakleidès, dont le fait qu’il puisse de flatter d’être le premier à avoir accepté ce prix suffit à montrer qu'il avait eu nombre d’émules. Ces derniers en revanche (dont Chrysippos, qui ne fait mention de rien de tel) n’avaient pas reçu les honneurs dont Hérakleidès avait pu bénéficier. Les termes de la vente n'impliquent nullement que Chrysippos ait en aucune façon vendu à perte et qu’il ait existé simultanément un prix du grain à 5 dr. le médimne et un autre à 16 dr. En revanche, du moins en période de crise aiguë, il y avait bien deux prix de détail, d’une part celui des ventes organisées par les marchands à la kathestèkuia timè, d’autre part celui du marché libre, mais la différence entre eux était sans doute bien moindre que les 11 dr. que Chrysippos n’invoque que pour mieux capter la faveur de son auditoire.

Notons encore que dans le cas de l'inscription IG, II2, 903[767], le commerçant qui acceptait de vendre à la cité l'huile qu’il destinait au marché libre faisait peut-être une perte sur la taxe trop élevée qu’il avait déjà acquittée mais ne faisait pas pour autant une perte sur la vente, car tout indique qu’il avait seulement accepté de diminuer sa marge, et non à proprement parler de “vendre à perte”[768], ce qui aurait été le cas s'il n'était même pas rentré dans les fonds qu'il avait engagés (prix d’achat et coût du transport). Mais, de nouveau, la vente de toute la cargaison en une seule fois, avec le gain de temps que cela représentait par rapport à une vente à une série de détaillants, peut avoir suffi à emporter la décision : l’acheteur en gros se voit toujours accorder un rabais par rapport à celui qui achète en plus petites quantités. La défense des marchands de grain accusés par le client de Lysias reposait précisément sur l'idée qu’en effectuant un achat collectif auprès des importateurs ils faisaient pression sur les prix[769]. C'est aussi ce que souligne le Ps-Aristote à propos des achats massifs de grain, huile, vin et autres denrées effectués par les gens d'Héraclée du Pont (ils revendirent ensuite eux-mêmes ces denrées à leurs soldats pendant la campagne menée contre les tyrans du Bosphore)[770] : Τοῖς δὲ δὴ ἐμπόροις καλῶς εἶχε μὴ κοτυλίζειν, ἀλλ’ ἁθρόα τὰ φορτία πεπρᾶσθαι. “(Ceci) faisait l’affaire des marchands, qui préféraient avoir vendu leur cargaison en gros plutôt qu’en détail”. En outre, pour revenir à l'inscription d’Athènes, l'espoir de quelque récompense consentie de la part des Athéniens (espoir qui ne fut pas déçu puisqu'Hérakleidès bénéficia effectivement d'un décret honorifique) peut également avoir contribué à justifier l'acceptation de la proposition faite par les magistrats.

La distinction établie entre τάττειν et καθιστάναι, le premier terme s'appliquant “au prix imposé à l'ensemble du marché ou aux ventes régulières de la cité”, et le second désignant “le prix établi pour les ventes publiques occasionnelles” ne paraît donc pas pertinente[771]. En fait, les deux verbes font référence à des actions qui ne se situent pas au même niveau. La différence véritable tiendrait plutôt au fait que, dans un cas, il s'agit d'une allusion à une action ponctuelle (l'acte de fixation d'un niveau de prix), dans le second à l’installation d'un état permanent après qu'une action ponctuelle a modifié un état antérieur (la détermination d'un prix permanent, d’un prix de référence). La démonstration précédente a en outre montré que la différence entre les deux types de prix était mal adaptée à la description précise des divers processus de vente auxquels nos sources font référence : la différence n'est pas entre des ventes qui auraient été “régulières” et d'autres qui n'auraient été qu’“occasionnelles”, mais entre des ventes de grain appartenant à la cité et des ventes à prix coûtant effectuées par des commerçants privés.

Le prix des ventes directes aux citoyens assurées par les importateurs n'était donc pas un prix spécial à ce type de vente. Lorsque Chrysippos signale qu'il a importé plus de dix mille médimnes de froment et en a assuré la distribution au Pompéion à la kathestèkuia timè de cinq drachmes, il combine ainsi deux “actes de bienfaisance” auprès du peuple athénien : d’une part l'importation de grain au prix souhaité par la cité, d’autre part la prise en charge de la distribution de ce grain aux citoyens au prix de gros. Si le prix de la vente directe aux citoyens se trouve donc être le prix de gros, cela ne signifie pas que le prix de référence, la kathestèkuia timè, ait été fixé pour être le prix de ces seules ventes encadrées par la cité.

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761

IG, XI.2, 158 1. 37-50, cf. 159, 1. 59-60, cf. Clinton 1971, 110-111 ; Garnsey 1988, 25 ; Reger 1993, 304-310, avec tableau p. 305, et 1994, 116-126.

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762

Cadell & Le Rider 1997, 28-58.

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763

Veligianni 1983, cf. Gauthier 1987 pour la signification de l'expression ἔως νέων, 1. 4 : le bienfaiteur a promis de vendre du grain au prix favorable indiqué “jusqu’à la nouvelle récolte”, ce qui est renvoie aux fluctuations de prix au cours de la même année, avec naturellement la différence entre les prix avant et après la récolte. Sur ces différences au cours de la même année, et même au jour le jour. cf. Reger 1993, 308 (et pour d'autres mentions de prix du grain à la tin du iiie s. et au iie s., ibid., 314-323).

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764

Pour les exportations de grain de Cyrène à cette période, voir la stèle de Cyrène rééditée par A. Laronde (1987, 30-34) avec commentaire et bibliographie supra, chapitre VII, 135-136.

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765

IG, II2, 1672, 1. 287 et 297/298 pour le froment ; vente de l'orge à 3 dr. le médimne 1. 283. Sur le rapport entre le prix du froment et de l'orge, qui pouvait être de l'ordre de 2 à 1 mais aussi varier dans des proportions beaucoup plus grandes, cf. Reger 1993, 306-308.

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766

Syll. 3, 354 = IK, 15.5-Ephesos, 1455 (cf. supra chapitre IV, 95-99).

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767

Cf. Gauthier 1982, 290, pour la reconstitution du processus de vente.

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768

Contra Gauthier 1982, 290.

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769

Lysias, C. les marchands de blé, 8 et 11. C’était précisément cette accusion de collusion qui faisait le fond de l’accusation portée contre eux (sur cette affaire, voir Figueira 1986).

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770

Ps-Arist., Écon., 2.2.8 (cf. Van Groningen 1933, 84-67 et Burstein 1976, 42-45, qui admet une date entre c. 389 et 370).

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771

Migeotte 1997, 39.