La kathestèkuia timè n’était pas davantage un prix fixé arbitrairement par l'autorité publique et déconnecté des prix du marché international. Au reste, on ne voit guère comment cela aurait été possible : si le prix imposé par la cité d’Athènes avait été notoirement trop bas, on ne voit pas ce qui aurait obligé les commerçants à vendre leur grain à Athènes. A coup sûr, cette mesure aurait même été totalement contre productive, détournant les commerçants de la place d'Athènes et provoquant de la sorte une nouvelle hausse du prix du grain. En fait, l'objectif réel de l’organisation de la vente réservée aux citoyens était double : 1) Ces ventes leur assuraient un droit de préemption au détriment des autres catégories de la population, métèques ou affranchis et étrangers de passage, qui quant à eux devaient s’approvisionner au marché libre, sur l’agora, donc avec les quantités “restantes” des importateurs (on remarquera que, s’agissant d'Hèrakleidès, le texte précise qu’il a “importé du grain” [σῖτον ἄγων, IB 1. 55-56 et IIA 1. 68] et qu’il a “contribué” à l’alimentation du peuple pour 3 000 médimnes, soit la cargaison d'un navire de tonnage moyen, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il avait vendu tout le grain qu'il avait importé cette année-là sous forme de vente directe aux citoyens). En outre, tandis que les citoyens pouvaient toujours s’approvisionner au marché libre s'ils jugeaient que les quantités mises à leur disposition par la vente réservée étaient insuffisantes pour leurs besoins, les autres catégories de la population n’avaient accès quant à elles qu’au seul marché de l'agora. 2) L'autre intérêt était d’assurer aux citoyens une vente au prix de gros, tandis que, sur l’agora, le prix était majoré du bénéfice des revendeurs au détail, que la cité essayait de limiter, mais dont le plaidoyer de Lysias Contre les marchands de blé de 386 suffit à montrer combien la tâche était difficile[772].
On voit aussi la différence entre les ventes assurées aux citoyens à la charge des marchands importateurs et celles qui étaient effectuées au moyen de grain appartenant directement à la cité. Dans les ventes réservées aux citoyens du type de celles qui apparaissent dans le C. Phormion, c’étaient les importateurs eux-mêmes qui assuraient la distribution. Il n'en allait pas de même dans le cas où la cité vendait son propre grain. La loi athénienne de 374/373 précise qu’une partie du grain produit à Lemnos, Imbros et Skyros devait être livrée à Athènes à titre de taxe et vendue sur l'agora, le prix étant fixé par l'assemblée[773] : ὁ δὲ δῆμος ταξάτω τὴν τ[ι]|μὴν τῶν πύρων καὶ τῶν κριθῶν ὁπόσου χ[ρ]|ὴ πωλεν τοὺς αἱρεθέντας, “que le peuple fixe le prix du froment et de l'orge auquel les commissaires doivent en faire la vente”. Ces commissaires désignés ἐξ άπάντων τῶν ἐν τῆι [ἐκ]|κλησίαι (1. 37-38) étaient donc des citoyens athéniens spécialement nommés à cet effet[774]. Pour ce qui est du niveau des prix, dans le cas où la cité vendait son propre grain, elle pouvait en fixer elle-même le montant[775]. Dans le cas de la loi attique de 374/373, R. S. Stroud souligne à juste titre que, au sein de la cité, il existait nécessairement des intérêts contradictoires, les pauvres devant souhaiter un prix à leur portée, les plus aisés pouvant au contraire souhaiter financer à bon compte la caisse des stratiôtika[776] : on doit donc imaginer que. pour que l'acquisition de ce grain public soit attractive, la cité devait sans doute vendre son grain à un cours légèrement inférieur à celui du marché, soit au prix courant sur l’agora, soit au montant de la kathestèkuia timè définie pour les prix de gros sur l'emporion – et en tout cas ne dépassant pas cette kathestèkuia timè si, en période de crise, avaient lieu parallèlement des ventes effectuées par les importateurs au “prix officiel” comme lors de la vente à laquelle fait allusion le C. Phormion.
On voit qu’on ne saurait donc suivre l'idée selon laquelle les prix des “ventes publiques occasionnelles” (en réalité les ventes effectuées par des commerçants privés, mais encadrées par la cité et à prix fixé par elle), auraient créé une dynamique particulière et auraient à leur tour influencé les prix sur l’agora[777]. En fait, la vraie question paraît être celle de la portée même de la kathestèkuia timè définie pour le grain. S’appliquait-elle seulement aux ventes effectuées par des commerçants privés mais encadrées par la cité, du type de celles effectuées par Hèrakleidès ou Chrysippos et son frère, ou bien concernait-elle aussi le grain vendu aux détaillants à l’entrée de l’agora ? L. Migeotte a démontré que les ventes et distributions publiques effectuées directement par la cité ne jouaient qu'un rôle secondaire dans la consommation des citoyens[778]. Il s'agissait là plutôt d’un élément d'appoint, sans doute toujours précieux comme le sont toutes les “primes”, mais en aucun cas le pain quotidien des citoyens. En revanche, les ventes de grain effectuées par des commerçants privés mais encadrées par la cité étaient certainement beaucoup plus importantes. Les chiffres qui sont conservés dans les inscriptions – 3 000 médimnes pour Hèrakleidès, 10 000 pour Chrysippos et son frère, mais aussi 8 000 puis 4 000 médimnes vers 320 par un commerçant dont le nom est perdu[779] – sont déjà révélateurs de quantités massives. En outre, comme on l’a vu. l'inscription en l'honneur d'Hèrakleidès montre qu'il n’était que le premier d’une longue série de marchands qui, à sa suite, livrèrent leur grain au prix fixé de 5 drachmes. On se saurait douter qu’en ces périodes de difficulté c’était peut-être la majorité du grain parvenant au Pirée qui de la sorte était détournée du marché libre pour faire l'objet des distributions à prix fixe. Dès lors, il y a peu de chances pour que le prix de gros du grain vendu à Athènes ait été double, l’un étant le prix destiné aux ventes aux citoyens, l’autre (plus élevé) celui qui était consenti aux détaillants à l’entrée des agoras. Il faut bien plutôt considérer que le prix négocié par les magistrats valait aussi pour les ventes aux détaillants. Vu les processus parfaitement identiques du transport du grain (ce n’est que le lieu de vente finale du grain qui changeait, selon qu'il était destiné soit aux seuls oikoi citoyens, soit ouvert à tout le monde à l’agora), il y a tout lieu de penser que le prix fixé pour les ventes encadrées par la cité valait aussi pour les ventes aux sitopôlai. Le prix qui était négocié par les magistrats était en fait un prix global à l'importation : d'où les formulations du C. Dionysodôros, et les allusions aux kathestimenai timai sur la place d’Athènes. L’inscription de Rhamonte montre un processus de revente sans bénéfice, mais de grain manifestement acheté à la kathestimenè timè, comme aurait pu le faire n’importe quel détaillant auprès d'un importateur : qu’il s’agisse d’un stratège ne change rien à l’affaire. C'est la raison pour laquelle tous les marchands en gros savaient que s’ils venaient à Athènes ils vendraient à tel niveau de prix – et non pas selon deux échelles de prix différentes, pour le grain vendu au peuple et pour le grain vendu sur l’agora au marché libre.
Si la kathestèkuia timè concernait donc en fait certainement tous les prix de gros, la négociation en vue de la vente directe de grain aux citoyens au prix de gros n'en constituait pas moins un élément clé dans le dispositif visant à établir les prix à un niveau raisonnable, bref à faire baisser le niveau des prix officiels. En se comportant comme un acheteur collectif, i.e. en organisant des ventes encadrées par la cité et destinées aux seuls citoyens, la cité pesait aussi sur le cours du grain (ou de l'huile) puisque les commerçants étaient tentés d’abaisser leurs prix dans la certitude où ils étaient de vendre rapidement et d’un seul coup toute leur cargaison. C’est certainement aussi entre autres pour faire pression sur les prix dans les périodes difficiles de la lin de l'hiver et du printemps que la cité avait institué un fonds de grain approvisionné par les taxes sur les productions de Lemnos, Imbros et Skyros, comme le montre la loi de 374/373. Dans la mesure où le “prix officiel” négocié valait aussi pour les ventes aux détaillants (les sitophylaques veillant en outre sur la marge prise par les détaillants à la revente), c'était donc l’ensemble des prix des denrées de base dont on essayait de la sorte d’empêcher la hausse excessive et spéculative, autant que faire se pouvait en fonction des arrivages extérieurs. En fait, le comportement de Cléomène était donc symétrique de celui d'Athènes, puisque, quant à lui, il avait établi un prix unique du grain à l’exportation, cette fois dans le but d’obtenir un prix aussi élevé que possible.
772
Voir en particulier le § 12, qui signale des hausses d'une drachme en une seule journée.