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La manière dont, vers 386/385, le plaideur du C. les marchands de blé de Lysias évoque les achats des marchands locaux auprès des importateurs peut laisser penser qu'il n'existait à cette date aucune fixation de prix officiels du grain en gros. Il est vrai cependant qu'un fragment du même Lysias fait sans doute allusion à un prix taxé : οὔτε τιμῆς τεταγμένης πωλοῦσιν, ἀλλ’ ὡς δύνωνται πλειστηριάσαντες πλείστου ἀπέδοντο “Ils ne vendent pas davantage au prix fixé mais ont vendu très cher après avoir fait monté le prix au plus haut niveau qu'ils l'ont pu”[780]. Malheureusement, comme l’a noté L. Migeotte, on ne peut tirer de conclusions fermes de ce fragment isolé[781].

On peut donc maintenant affirmer que, au moins dans la deuxième moitié du ive s. et la première moitié du iiie s. (avant et après cette période aucune source ne nous informe de manière non équivoque), la cité d'Athènes fixait donc un prix officiel de la denrée de première nécessité qu’était le grain. Il n'y a nulle raison de penser que l’établissement d'un prix officiel de cette denrée soit intervenu seulement lors des périodes de crise – à moins de ne considérer que chaque année pouvait voir naître une période de crise. Les différentes dates auxquelles il est fait mention de kathestèkuia ou kathestimenè timè ne paraissent nullement obliger à conclure que ce ne soit que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles que l'on ait eu recours à cette procédure. 330/329 (Syll. 3, 304 et C. Phormion) ; vers 320 (IG, II2, 400) ; 302/301 (IG, II2, 499, restitution très vraisemblable) ; époque de la guerre de Chrémonidès (Bielman 1994, nº 24) : la répétition est manifestement l'indice d'une pratique habituelle, qui apparaît dans nos sources surtout (mais peut-être pas exclusivement) dans les périodes de crise frumentaire tout simplement parce qu’alors plaidoyers ou inscriptions mettent en évidence des pratiques dont la perte des archives des cités nous prive de la connaissance en temps ordinaire.

Deux questions se posent alors : Qu’en était-il à Athènes pour d'autres denrées importées en gros comme le vin ou l’huile ? Les cités autres qu'Athènes pratiquaient-elles elles aussi un système de prix officiel ? A ces deux questions, pour les mêmes raisons de manque de sources archivistiques déjà évoquées, il n’est pas aisé de répondre avec précision, mais quelques éléments de réponse peuvent cependant être avancés. Dans l’état actuel des choses, ce n'est que pour le grain, denrée vitale pour la survie de la cité, qu'un prix officiel est attesté à Athènes, même si l'on a vu que, pour l'huile, les magistrats pouvaient être amenés à pratiquer des interventions directes sur les marchés : toutefois, dans l’inscription IG, II2, 903, de c. 175-170, la cité achète elle-même l'huile au marchand, tandis que, comme on y a insisté, pour les ventes encadrées de 330/329 la cité se contentait de contraindre les marchands à vendre eux-mêmes aux citoyens au prix de gros. La différence trouve sa justification dans la nature des produits en question. La tâche pouvait être plus aisée dans une petite cité mais, du moins à Athènes, la collectivité avait tout intérêt à laisser les importateurs transporter eux-mêmes puis vendre les énormes quantités de grain destinées à l'alimentation d'une grande cité. La cité d'Athènes assurait certes occasionnellement des ventes directes (ainsi, ce sont des commissaires nommés par la cité qui organisent la vente du grain des îles dans la loi de 374/373, mais alors aussi le transport est laissé à la charge d'un fermier). Cependant, même en cas de disette, elle préférait laisser l’ordinaire des ventes de grain entre les mains des commerçants privés. Pour l'huile, produit de plus grande valeur, consommé dans des quantités qui, en volume, étaient considérablement plus limitées, aussi d'une manipulation beaucoup plus aisée (donc moins onéreux en temps de manutention et en volume de stockage), la cité pouvait plus facilement être tentée de prendre en charge elle-même la vente[782].

Quant à la question de savoir si d'autres cités pratiquaient le système des “prix officiels” de la même manière qu’à Athènes, on a vu que le C. Dionysodoros incitait à penser que la notion de “prix de référence” sur une place donnée était chose courante. Mais y avait-il pour autant un “prix officiel institutionnalisé” comme à Athènes ? Nos sources, pour le moment, inciteraient à répondre de manière négative, ce qui, comme on le sait, ne veut pas dire que leurs agoranomes ou autres magistrats commerciaux n'intervenaient pas auprès des commerçants pour obtenir des importateurs des prix plus favorables. Au demeurant, il était toujours possible d'avoir recours à des procédures autoritaires de réquisition. On songe ainsi aux livraisons de grain obligatoires et à prix fixe auxquelles, sans doute au ive s., la cité de Sélymbria contraignit les particuliers[783] : ἐψηφίσαντο τῇ πόλει παραδοῦναι τοὺς ἰδιώτας τὸν σῖτον τῆς τεταγμένης τιμῆς, ὑπολειπόμενον ἕκαστον ἐνιαυτοῦ τροφήν εἶτα ἐξαγωγὴν ἔδωκαν τῷ βουλομένῳ, τάξαντες τιμὴν ἣν ἐδόκει καλῶς ἔχειν αὐτοῖς “Ils décrétèrent que les particuliers livreraient leur grain à la cité au prix fixé, chacun ne gardant chez soi que la nourriture d’une année. De ce grain, il donnèrent ensuite licence d’exportation à qui en faisait la demande, après avoir fixé le prix qui leur paraissait convenable”. On remarquera que la τεταγμένη τιμή du grain fixée par la cité de Sélymbria n’est pas sans évoquer la καθεστηκυῖα τιμή d'Athènes pour la même denrée. Cependant, il semble qu'il y ait bien là une différence : pour autant qu'on puisse en juger du fait du laconisme de notre source, le prix fixé à Sélymbria ne l'était, semble-t-il, que de manière ponctuelle et limitée dans le temps, pour une opération spécifique, ce qui n’était évidemment pas le cas à Athènes où le prix était fixé en permanence. En outre, à Sélymbria, le prix fixe concernait ce dont la cité pouvait avoir la maîtrise, i.e. les livraisons obligatoires effectuées par les particuliers ou les exportations[784]. Il en allait autrement à Athènes où ce prix concernait les importations de grain, donc un prix négocié avec les emporoi.

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780

Lysias, Fragments 20 CUF (C. Andocide, affaire d'abandon de patron), d'après Pollux 7.14.

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781

Migeotte 1997, n. 26, p. 47-48. On relèvera aussi que, dans le contexte de l’empire du ve s. et en tant que puissance maîtresse du jeu égéen, Athènes avait peut-être fixé le prix du grain que les cités de l’empire pouvaient importer, voir le premier décret pour Aphytis IG, I3, 62 (428/427), 1. 4, mais le mot [τιμ]ή est restitué et d’autres solutions vraisemblables, comme [ἐξαγωγ]ή, ont été proposées.

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782

En sens inverse mais sur les mêmes bases de raisonnement, les Clazoméniens avaient pu demander aux particuliers possédant de l'huile (leur territoire en produisait en abondance) de la leur prêter à intérêt pour pouvoir affréter des navires et se procurer le grain dont ils manquaient (Ps-Arist., Écon. 2.2.16a, cf. Van Groningen 1933, 111-115, qui situe l'épisode vers 360, et Migeotte 1984, p. 271-272, nº 82).

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783

Ps-Arist., Écon., 2.2.17, texte CUF, mais que nous retraduisons (cf. comm. Van Groningen 1933, 118-120, et Descat 1993, 150).

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784

A l'époque romaine, vers 9.3 p.C. semble-t-il, un légat de Domitien, L. Antistius Rusticus, gouverneur de la province de Cappadoce-Galatie, édicta une réquisition du grain à Antioche de Pisidie lors d'une disette, avec, jusque dans le détail, des dispositions similaires à celles que la cité de Sélymbria avait prises plus de quatre siècles auparavant, cf. Ramsay 1924, 179-184, nº 6, 1. 11-20 (AE, 1925, nº 126 ; Abbott & Johnson 1926, nº 65A, 1. 10-27 ; cf. brièvement Levick 1967, 84).