La différence entre Athènes et les autres cités donne à réfléchir. On a jusqu'ici insisté sur le fait que tendanciellement c'était l’offre, i.e. les importateurs, qui étaient dans une position plus favorable, tandis que la demande, soit la population des cités pour qui l'approvisionnement en grain était une question de survie pure et simple, était dans une position désavantageuse. Situées sur un passage obligé des routes de navigation. Byzance ou Chalcédoine pouvaient prendre des mesures de réquisition à l’égard des emporoi, ainsi que le montrent deux épisodes rapportés par le Ps-Aristote[785]. Pour les mêmes raisons, Lampsaque pouvait s’autoriser à fixer autoritairement le prix de vente des principales denrées et lever ainsi une taxe ad valorem de 50 %[786]. En revanche, semblable en cela à n’importe quelle autre cité, l’Athènes du ive s. ne pouvait se permettre de se brouiller avec les importateurs de grain, comme le montre le ton obséquieux du plaidoyer de Lysias C. les marchands de blé, qui diffère radicalement du ton employé à l’égard des revendeurs locaux, contre lesquels le plaideur réclame la peine de mort pour accaparement[787]. Toutes choses égales cependant, Athènes était dans une position bien plus favorable que les autres cités, d’abord parce qu’elle représentait de très loin le plus gros marché de consommation, celui où les commerçants étaient donc à peu près toujours assurés de pouvoir vendre leur cargaison, et parce que la richesse de la cité faisait que c’était là que l’on pouvait escompter trouver une demande solvable. En outre, pour un commerçant, Athènes présentait l'avantage d’offrir une grande variété de marchandises à réexporter, ou sinon d’offrir la possibilité d’emporter un numéraire accepté partout : c’était déjà l'un des thèmes des Poroi de Xénophon[788]. Telle est sans doute la raison pour laquelle la cité put mettre en place d’une part une réglementation aussi contraignante pour les importateurs que celle qui est décrite par Aristote (Ath. pol., 51.4) pour le transport du grain sur les agoras du Pirée et de la ville d’Athènes, d’autre part le système des prix officiels, qui représentait aussi une forme de pression sur les prix pour les importateurs. Avec un arrière-plan identique, la spécificité d’Athènes, qu’il faut lier à sa taille et à sa richesse, apparaît encore une fois de la manière la plus nette.
On pourra cependant encore légitimement s’interroger sur la validité du parallèle développé précédemment entre Athènes et l'Égypte. Il y a là une interrogation possible à laquelle il convient de donner une réponse. Comment en effet concilier l'aspect contraignant et normatif que l’on sait être celui du royaume lagide avec le cadre d'une cité comme Athènes ? On a vu que dans le cadre de la cité comme dans le monde de l'économie royale administrée de l'Égypte lagide, on retrouve une distinction entre d'une part des “prix officiels” (fixés), d'autre part des prix “libres”. La différence est néanmoins bien réelle. 1) Pour ce qui est des “prix officiels” dans le cadre des cités, où les acteurs, bien souvent étrangers à la place où les ventes s'opéraient, étaient libres de leurs actes et de leurs transactions, la kathestèkuia timé n'était en fait qu'un prix de référence, qui en outre s'appliquait aux prix de gros, même si naturellement les prix de la vente au détail étaient étroitement dépendants de ces derniers. En revanche dans le cadre clos et autoritaire du royaume lagide, les “prix officiels”, pour le gros ou le détail, avaient valeur contraignante et les habitants de la chôra devaient s'y soumettre rigoureusement. 2) Pour ce qui est des prix “libres”, on peut établir un parallèle entre, d'une part, l'agoranome d'une cité – et aussi, de manière encore plus éclairante, les sitophylaques athéniens – et, d’autre part, l'économe de nome (avec son subordonné l'agoranome du nome), à condition de souligner aussi les différences dans leurs responsabilités. En dehors des cas où un tarif était autoritairement fixé par la cité (et dans ce cas on ne doit pas douter que le prix fixé avait valeur contraignante), l'agoranome d’une cité n'avait ordinairement pour fonction que de veiller aux majorations de prix “excessives” dont les commerçants pouvaient se rendre responsables (ce qui suppose tout de même une notion implicite de “juste prix”). En revanche, le parallèle avec le rôle des sitophylaques athéniens, tel qu’il nous est décrit par Aristote, se révèle plus étroit[789] : οὗτοι δ’ ἐπιμελοῦνται, πρῶτον μὲν ὅπως ὁ ἐν ἀγορᾷ σῖτος ἀργὸς ὤνιος ἔσται δικαίως, ἔπειθ’ ὅπως οἵ τε μυλωθροὶ πρὸς τὰς τιμὰς τῶν κριθῶν τὰ ἄλφιτα πωλήσουσιν, καὶ οἱ ἀρτοπῶλαι πρὸς τὰς τιμὰς τῶν πυρῶν τοὺς ἄρτους, καὶ τὸν σταθμόν ἄγοντας ὄσον ἄν οὗτοι τάξωσιν. ὁ γὰρ νόμος τούτους κελεύει τάττειν “(Les sitophylaques) veillent d'abord à ce que le grain brut mis en vente sur l’agora se vende au juste prix, ensuite à ce que les meuniers vendent les farines en fonction du prix de l’orge et les boulangers les pains en fonction du prix du froment, des pains qui auront le poids qu’ils auront eux-mêmes fixé ; en effet, la loi leur enjoint de procéder de la sorte”. La procédure de détermination de la marge prévue par la loi athénienne correspond étroitement au pouvoir contraignant des économes de nome de fixer par avance la marge dont pourraient bénéficier les commerçants vendant les produits sur le marché “libre” – on relèvera aussi jusque dans le détail du vocabulaire employé le parallèle entre la Constitution des Athéniens (51.3-4) et le PRevLaws (col. 50, 18-19) : respectivement τάττειν et ἀναγκάζειν (pour les épimélètes du port, 51.4) et τάσσειν et συναγκάζειν (pour les économes de nomes).
En Égypte, la différence entre les hestèkuiai timai et les prix libres tenait en fait à ce que les premiers étaient fixés par ordonnance de l'autorité centrale et étaient les mêmes pour toute l'Égypte (avec éventuellement une réserve faite pour Alexandrie et la Libye, comme on l’a vu pour l'huile), tandis que les “prix libres” avaient pour caractéristique d’une part que leur prix de gros n'était pas fixé autoritairement, d'autre part que la marge que les commerçants pouvaient prendre était certes fixée par l'autorité, mais au niveau du nome, par l'économe, ce qui laissait à ce dernier une marge d'appréciation pour tenir compte des conditions locales et sans doute aussi un certain espace de négociation aux producteurs et commerçants locaux (le même espace de négociation existait sans doute entre revendeurs de grain et sitophylaques sur les agoras d’Athènes et du Pirée). A Athènes, on retrouve une différence entre kathestèkuiai timai et “prix libres” qui étaient en réalité aussi sous surveillance, mais le mode de détermination et la valeur des “prix officiels” n’étaient pas les mêmes qu’en Égypte. Bien que le vocabulaire employé soit interchangeable (kathestèkuia/ hestèkuia timè, kathestimenè timé), la différence entre la liberté du monde des cités et la contrainte de la chôra lagide apparaît nettement : des mots identiques renvoient à des réalités en partie semblables (fixation d'un prix par l'autorité publique), en partie différentes (s’agissant de la kathestèkuia timè, valeur contraignante ou seulement indicative d'un optimum souhaité).
785
Ps-Arist.,
786
Ps-Arist.,
788
Xén.,