Revenant sur ces questions, E. M. Harris[798] considère cependant, certainement à juste titre, que la pentèkostè sitou du texte était tout simplement l'habituelle taxe du cinquantième, payée en argent sur les denrées entrant au Pirée. Il est vrai que la formule initiale “afin que le peuple ait du grain sur le marché public” paraît certes bien s'appliquer au premier terme, le grain des îles, mais plus mal au second, la taxe du cinquantième. Mais il s'agit d'une formule à caractère très général et la vente de la ferme de la pentèkostè du grain – le grain importé en général, pas seulement le grain des îles – trouvait naturellement sa place dans une loi dont l'essentiel était consacré à la vente de la ferme du grain des îles. La pentèkostè sitou était donc la taxe en argent connue sous le nom de “cinquantième du grain”, et non “the 2 % tax in tenus of grain”, comme l'aurait voulu R. S. Stroud (trad. p. 9 et comm. p. 38-39).
Mais, pour ce qui est de la dôdekatè, E. M. Harris l'identifie avec une taxe (en argent également) qui aurait été exigée par les Athéniens sur les cargaisons en transit dans les îles, ce qui aurait encouragé les marchands à approvisionner le marché local, puisqu'ils auraient fait un bénéfice en payant seulement la pentèkostè au lieu de la dôdekatè. Cette notion de “taxe de transit” et ce raisonnement sur un différentiel de taux de taxe paraissent cette fois difficiles à soutenir. Le but des Athéniens était d'approvisionner les marchés d'Athènes et du Pirée, celui des îles étant de tout façon a priori largement excédentaire. En outre rien n'indique que le blé en provenance des îles à clérouques ait pu légalement avoir une autre destination à l'exportation que le marché athénien. En fait, cette vision des choses enlève toute cohérence au texte. Même si les sources athéniennes d’époque classique évoquent quant à elles des rentes en nature,[799] il faut apparemment remonter à l’époque archaïque pour trouver mention de taxes en nature (ainsi, selon Philomnestos, qui explique ainsi l'origine du mot sycophante, les amendes et les impôts étaient originellement payés en nature, en figues, vin et huile[800]. On relèvera cependant qu'à Abydos, selon le Ps-Aristote, la cité promit après une guerre civile un remboursement direct, nécessairement en nature, aux métèques qui prêteraient aux cultivateurs en difficulté un capital pour les aider à reprendre leurs activités[801]. Surtout, E. M. Harris n'a pas connu le parallèle de la la loi samienne sur le “vingtième” du grain d’Anaia, qui fournit le parallèle souhaité, aussi bien pour la procédure que pour le formulaire[802]. Pour ce qui est de la dôdekatè sur le grain des îles, il faut donc revenir intégralement à l’analyse de R. S. Stroud.
Le grain des îles devait être vendu à un prix fixé par la cité (cf. 1. 44-46), qui devait tenir compte des intérêts contradictoires des citoyens considérés d'une part en tant que consommateurs et d’autre part comme destinataire collectif des sommes qui seraient versées dans le fonds des stratiôtika[803]. Pour ce qui est des quantités produites par les taxes, les prudentes estimations de Stroud aboutissent aux chiffres de (au moins) 6 200 médimnes de froment et 24 800 d’orge[804]. Pour ce qui est des sommes que pouvait représenter le produit de la vente, R. S. Stroud prend comme base les prix de l'aparchè d'Éleusis de 329/328, soit 6 dr. pour le froment, 3 pour l’orge[805]. Il aboutit aux chiffres de 6 200 x 6 = 37 200 dr. + 24 800 x 3 = 74 400 dr., soit un total de 111 600 dr. ou 18 talents et 1/2[806].
Cependant, les prix de 329/328 sont sans doute un peu trop élevés pour être pris comme base d’estimation. Il ne saurait être question d’entrer ici dans une discussion détaillée sur le niveau des prix qui ne pourrait trouver place que dans une étude spéciale. On a vu que, au début des années 320, le prix du froment dans la partie inférieure de la courbe d'un cycle annuel était de 5 dr. le médimne. En tendance cependant, il s’agissait certainement d’une période de prix déjà élevés (si l'on songe à l’effet inflationniste provoqué par la mise en circulation des trésors de Delphes par les Phocidiens, aux grandes frappes macédoniennes et au premier contrecoup de la monétisation des trésors sur lesquels Alexandre avait mis la main). Pour donner un ordre de grandeur du profit effectué par les Athéniens, nous préférerions donc suggérer un prix de 3 dr. le médimne pour le froment, et. pour l’orge, soit 1 dr. et 3 ob., soit 2 dr.[807] On aurait donc des rentrées respectivement de 18 600 dr. (froment) et 37 200 ou 49 600 dr. (orge), avec un total soit de 55 800 dr. ou 9 talents et 1 800 dr., soit de 68 200 dr. ou 11 talents et 2 200 dr. On pourra retenir un rapport plutôt autour de 10 talents dans les années 370, le chiffre pouvant varier d’année en année en fonction des arrivages, des prix, etc., et n’atteignant un montant de l’ordre de 18 talents que dans les années 320, si les taxes furent maintenues jusqu’à cette date.
Ce chiffre de l’ordre de 10 talents doit alors être rapproché du gain de 15 talents que, selon Démosthène C. Leptinès, 33, les Athéniens auraient fait sur la vente du grain offert par Leukôn dans une année difficile, en 357[808]. L’interprétation du passage mérite qu’on s'y arrête car, semble-t-il, on n'a pas perçu de manière exacte le propos de Démosthène. Dans la série des bienfaits de Leukôn, l’archonte du Bosphore, est en effet signalé entre autres : ἀλλὰ πρωπέρυσιν σιτοδείας παρὰ πᾶσιν ἀνθρώποις γενομένης οὐ μόνον ὑμῖν ἱκανὸν σῖτον ἀπέστειλεν, ἀλλὰ τοσοῦτον ὥστε πεντεκαίδεκ’ ἀργυρίου τάλαντα, ἃ Καλλισθένης διῴκησε, προσπεριγενέσθαι “Mais il y a deux ans, lorsque survint cette disette qui frappa tout le monde, non seulement il vous expédia une quantité de grain considérable, mais en une quantité qui vous permis de tirer de surcroît un bénéfice de quinze talents, dont Callisthénès eut la gestion.” Cette traduction, et l’interprétation qui lui est liée, est différente de celles qui ont été proposées jusqu’ici. Tout d’abord, on doit tenir pour certain que ἀποστέλλω correspond bien à un don spécifique expédié par Leukôn, distinct des privilèges qu’il avait consentis jusqu’alors aux Athéniens (privilège de préemption, exemption de droit de douane à l’exportation du grain, accès non seulement à Bosporos mais aussi au nouvel emporion de Théodosia[809].) En outre, on a compris jusqu’ici qu’Athènes aurait reçu de Leukôn du grain en quantité non seulement “suffisante” (c’est le sens attribué à ἰκανός) pour satisfaire les besoins de la cité, mais avec un “excédent” dont la vente aurait permis de rapporter quinze talents[810]. Cependant, le sens courant de “important”, “considérable” (cf. dict. LSJ II.1) de l'adjectif ἰκανός est mieux adapté dans le contexte.
798
Harris 1999, 270-271 ; cf., après R. S. Stroud mais avec une interprétation différente, le parallèle de Ps-Dém.,
801
Ps-Arist.,
802
807
Voir Reger 1993, 306-308, sur le rapport du prix du froment et de l’orge, qui n’avait pas toujours un rapport fixe de 1 à 2.
810
Cf. la traduction CUF : “Il vous envoya une quantité de grain suffisante à vos besoins, mais telle qu’il vous resta un bénéfice de quinze talents”.