En tout état de cause en effet, on ne doit pas considérer que le grain reçu aurait été divisé en deux parts, l’une qui aurait “suffi” aux besoins des Athéniens, l'autre dont ils auraient pu disposer librement, et qu’ils auraient même pu réexporter. Le présupposé implicite qui est sous-jacent à cette vision des choses est nécessairement que la partie qui aurait été “suffisante” aurait été distribuée gratuitement, tandis que l'autre aurait été vendue, et dans cette hypothèse on est donc conduit à songer à une réexpédition en dehors d’Athènes, puisqu’on a posé au départ que les besoins des Athéniens avaient été satisfaits. En fait, la rhétorique de Démosthène ne consistait pas à opposer deux utilisations différentes qui auraient été faites du grain de Leukôn mais à insister sur le fait que non seulement les Athéniens avaient pu disposer d'un approvisionnement dans une période de disette, mais qu'en plus le grain de Leukôn qui ne leur avait rien coûté leur avait rapporté de l’argent. C'était là un excellent argument dans un plaidoyer où il s’agissait de s’opposer à la ladrerie de ceux qui, sous prétexte de faire gagner de l’argent à la cité, voulaient supprimer les privilèges qu'elle avait consentis à des bienfaiteurs comme Leukôn, l'archonte du Bosphore.
Pour le don de Leukôn, la meilleure comparaison est celle que l’on peut faire avec le grain de la taxe de Lemnos, Imbros et Skyros. On a vu que, sur lu base de 31 000 médimnes de froment et d'orge, on pouvait raisonnablement penser à un profit sur la vente d'environ 10 talents. Sur des bases analogues – même si le calcul a évidemment une large part d’arbitraire puisqu’on ne sait pas à quel prix fut effectivement vendu le grain de Leukôn –, on voit que ce seraient alors environ 45 000 médimnes, soit la cargaison de 15 navires transportant chacun 3 000 médimnes, qui auraient été envoyés par Leukôn. Ce don considérable, représentant hypothétiquement une fois et demi le produit de la taxe en nature des trois îles athéniennes, ne peut cependant à lui seul avoir rassasié les Athéniens si l'on était en période de disette. On voit aussi pourquoi l’hypothèse selon laquelle les 15 talents (et les 45 000 médimnes que nous avons supposés) ne correspondraient qu’au “grain excédentaire” est irréaliste : elle présupposerait que Leukôn aurait expédié gratuitement des centaines de milliers de médimnes, alors que Démosthène signale (C. Leptinès, 32) que la quantité de grain du Bosphore arrivant habituellement à Athènes (il s'agissait naturellement de grain acheté par des commerçants privés) était de 400 000 médimnes. Il faudrait donc supposer que, l’année de disette à laquelle il est fait allusion, tout le grain reçu du Bosphore l’aurait été sous forme de don, ce qui n’est manifestement pas le propos de Démosthène. On comprend mieux le sens du plaidoyer si l’on admet que, à l’instar de ce que prévoyait la loi de 374/373, le grain envoyé par Leukôn fit l’objet d'une vente, et à un prix raisonnable.
On remarquera enfin que le don de froment fait par Psammétique aux Athéniens en 445/444 se montait à 30 000 médimnes (selon Philochore[811]) ou 40 000 médimnes (selon Plutarque[812].) Le montant des taxes en nature sur la production des îles de Lemnos, Imbros et Skyros (sans doute c. 31 000 médimnes de froment et d’orge) était donc de l’ordre du montant des dons exceptionnels qui marquèrent la mémoire collective des Athéniens, celui de Psammétique au ve s. (30 000 ou 40 000 médimnes de froment), celui de Leukôn au ive s. (peut-être c. 45 000 médimnes de froment et d'orge). On notera qu'en 299/298, les Athéniens ne reçurent que 10 000 médimnes de froment du roi Lysimaque (il est vrai suivi d’un don de 130 talents d’argent en 285), et, en 281, de Ptolémée II, 20 000 médimnes de froment mais aussi une somme de 50 talents[813]. En mettant en place ces taxes sur le grain des îles, les Athéniens prévoyaient donc de se faire chaque année à eux-mêmes un cadeau du niveau de ceux qu'il ne leur arrivait que de manière exceptionnelle de recevoir de la main de certains princes étrangers. Le processus de revente, attesté pour le grain des îles et, du moins, pour le grain de Leukôn, montre au demeurant que les procédures institutionnelles de mise à disposition du grain étaient de même nature.
Chapitre X. Unités de pesée et poids des offrandes dans les sanctuaires grecs
Le poids des phiales répertoriées dans un inventaire d’Amos (Pérée rhodienne) du milieu de l'époque hellénistique n’est pas donné en chiffres ronds. Ce fait qui pourrait être une curiosité d'intérêt purement anecdotique soulève pourtant de redoutables problèmes dès qu’on s’aventure à vouloir en rendre raison. C'est ainsi qu'on vient récemment de tenter de l’expliquer, comme on l'avait fait ailleurs pour des documents posant des problèmes similaires, par la thèse du recours à des monnaies comme instrument de pesée. Une analyse détaillée des questions soulevées non seulement par l’inventaire d’Amos mais aussi par ceux d’Athènes, Délos et Didymes conduit à une vision des choses bien différente. Pour asseoir de nouvelles conclusions, ce sont en fait aussi bien les modalités de fabrication des offrandes que certaines spécificités du formulaire et du mode de rédaction des inventaires qu’il faut dégager. Au-delà, sans qu'il soit pourtant nécessaire d’avoir recours en quoi ce soit aux théories modernistes, ce sont encore les dangers d'une approche primitiviste de la cité grecque qui apparaissent au grand jour.
Le point de départ de la discussion est donc un inventaire provenant du dème rhodien d’Amos, dans la partie est de la Chersonnèse, qui faisait partie de la “Pérée intégrée” de Rhodes. L’inscription date du milieu de l’époque hellénistique[814]. La stèle qui la porte est mutilée et le texte est de lecture difficile. Cependant plusieurs chiffres peuvent se lire de manière partielle ou complète.
Peraea, 11a, sans illustr. (SEG, 14, 1956, 687a ; Pérée, 48) ; IK, 38-Rhodische Peraia, 355, sans illustr.
Cf. J. Pouilloux, AC, 24, 1955, p. 239 (corr. 1. 34) ; J. et L. Robert, Bull. ép., 1955, 214 ; P. Debord, Aspects sociaux et économiques de la vie religieuse dans l'Anatolie grécoromaine, Leyde, 1982, p. 223 et n. 105 p. 424.
--- | [φιάλαν ἄν ἀνέθηκαν--- ---]|κλεῦς [---] | Ἀριστογέν[--- ---] |4 Σ[...]νος Ἀπ[--- ---] | [.]ε[.]ης Δαμοσ[---] | ‘Ạγελόχου Τιμο[--- ---]|τευς, ἄγουσαν Γ[---] |8 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Δαμο[---] | Δαμαινέτου, Ἁγησικλῆς [---]|σάνδρου, Σωκράτης Σωκρα[τίδα], | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔ[..]├ |12 φιάλαν [ἃν] ἀνέθηκαν Ἐμφάνης | Θευφ[ά]νευς, Ἁγέλοχος Παγκρ[ά]|τευς, Πραξίχαρις Πασικράτευς, | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔ[---] |16 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Πάνταινος | Τιμαῖος Ἀλεξίων, ἄγουσ[αν] | ΓΔΔΔ | φιάλ[α]ν ἂν ἀνέβηκαν Ἐμφάνης |20 Θευφάνευς, Ἁγίας Ἁγεστράτου, | Τιμαῖος Σωσιθέου, Τιμόκριτος | Φαιναγόρα, Σ[.......] Διογέ|νευς, Εὐάρατọς Ἐπαγάθου |24 [..]ακ[...]τος ’Ạλ[κ]εσιδάμου, | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔΓ├├├ | φιάλαν ἄν ἀνέθηκαν Χαιρήμων | Χάρμιος, Σῖμος Ἀκέστορος, |28 Ἁγησίδωρος Ἀριστοδάμ[ου], | Θαλ[ήτα]ς Ἀριστοδάμου, | Ξεναγόρας Λεωνίδας, Ἐπικρ[---], | ἄγουσαν ΗΔΔΔΔΓΕ├├ |32 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Χαιριππίδα[ς] | Διογένευς, Διότιμος Ἁγεστ[---], | Παγκλείδας Πασικράτευ[ς], | [Ἐ]πίχαρμος Ἁ[....ά]νακτο[ς,---]|36πος Ν[ικ]αίου, Α[....]κρατίδα[ς ---]- | [.]ο[.], Ξενόκριτος, ἄγουσαν | ΓΔΔΔΔΓ├├|||| | [φι]άλαν [ἃ]ν ἀνέθηκαν Ἀνταγ[όρας] |40 Ἀντι[γέν]ευς, Κριτίας Δαμ[---], | Τιμακλῆς Σωπάτρου, [---] | α[..]ικλου, Ἀριστόβο[υλος ---], | Καλλίμαχος [---], |44 [---] | ---
812
Plut.,
813
Don de froment de Lysimaque :