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Comme l'avaient bien vu J. et L. Robert, un collège de magistrats d’Amos, à sa sortie de charge, devait rituellement consacrer une phiale[815]. L'état de la stèle ne permet pas de lire le montant de tous les poids. On peut néanmoins reconnaître :

L. 7 : Plus de 50 dr.

L. 11 : 90 + x dr., avec x compris entre 2 et 9 : le parallèle des 1. 25, 31 et 37 suggérant un chiffre supérieur à 95, en restituant au moins | dans la lacune.

L. 15 : 90 + x dr., mêmes remarques que précédemment.

L. 18 : 80 dr. mais toutes les lettres sont de lecture difficile.

L. 25 : 98 dr.

L. 31 : 147 dr.

L. 37 : 97 dr. 4 ob.

Sauf pour le chiffre de 80 dr. de la 1. 15, mais qui pose sans doute des problèmes particuliers[816], on constate un déficit en poids par rapport aux chiffres ronds qu'on aurait pu s’attendre à trouver, soit manifestement à quatre reprises 100 dr. (1. 11, 15, 25, 37) et une fois 150 dr. (1. 31). Comment en rendre raison ?

P. Debord avait proposé de voir dans cette différence le salaire de Partisan. Sans avoir argumenté de nouveau la question, nous nous étions rallié à ce point de vue dans notre Pérée (ad loc.), mais avec une légère réserve (nous indiquions seulement d’une phrase qu'il s’agissait “apparemment” de la bonne solution).

Dans une étude d’ensemble des problèmes posés par ce document, M.-Chr. Marcellesi fait justice d’une analyse malheureuse de M. Vickers[817]. Est repoussée aussi, à juste titre, l’hypothèse d’une usure des phiales. En outre, tout en acceptant notre point de vue sur l’origine des drachmes mentionnées, qui ne sauraient être que des drachmes rhodiennes, M.-Chr. Marcellesi critique également l’hypothèse du salaire de l'artisan : selon elle, on voit mal pourquoi ce salaire, qui aurait été prélevé sur la somme fournie par les magistrats ou prêtres sortant de charge, aurait varié d’une coupe à l’autre – argument incontestablement tout à fait recevable ; au demeurant, on n’aurait aucune idée de ce que pouvait être le salaire d'un artisan pour un travail de ce type.

M.-Chr. Marcellesi propose donc une autre explication, dont elle considère qu'elle serait corroborée par les inscriptions de Didymes et de Délos. Selon elle, la solution résiderait dans le fait que, faute de disposer de poids de petites dimensions permettant une pesée de précision, on aurait tout simplement utilisé des pièces (en fait, des pièces à fleur de coin) pour opérer la pesée des offrandes : “Le bon état des monnaies pourrait s’expliquer par le fait qu'Amos, petite localité de Carie, n’est pas un lieu d’échanges très intenses et que les monnaies frappées récemment à Rhodes arrivent rapidement dans les caisses publiques ou sacrées, vraisemblablement parce qu'elles sont peu utilisées dans les échanges quotidiens. Il est possible aussi que les trésoriers du sanctuaire aient pris soin de réserver à la pesée des offrandes des monnaies à fleur de coin”[818]. D’où apparemment la diversité des poids relevés.

La thèse de la “pesée par les monnaies”

La pesée d'offrandes au moyen de pièces de monnaies – dans un plateau de la balance les offrandes, dans l’autre des pièces servant comme instrument de mesure –, est une idée qui a cours depuis longtemps et qui a déjà été soutenue à propos des inventaires soit de Délos, soit de Didymes, soit des deux sanctuaires, par Th. Homolle[819], J. Coupry[820], C. H. Grayson[821] (et à sa suite par D. M. Lewis, M. Vickers et T. Linders[822],) L. Migeotte[823] et O. Picard[824].

Disons d’emblée que cette hypothèse d'une pesée à l'aide de pièces de monnaies ne peut être tenue pour satisfaisante. On sait en effet que les cités considéraient comme indispensable d'avoir des mesures étalons pour les produits de l'agora, liquides ou solides, huile, blé, noix ou autre, mais aussi pour les amphores ou pour les tuiles[825] ; qu'à Athènes on jugeait nécessaire d'avoir des magistrats spécialisés, les métronomes, pour contrôler les poids et mesures[826], la charge incombant ailleurs à d’autres magistrats du marché, en général les agoranomes[827] (et aussi, surtout à l’époque impériale et byzantine, aux ζυγοστάται[828],) qu'enfin on prenait un soin particulier à vérifer les pesées sur l’agora, comme le prouvent les grandes quantités de poids retrouvées sur tous les sites où on se livrait à des transactions[829]. Dans ces conditions, comment admettre que, s'agissant de métaux précieux, donc de produits d'une valeur bien plus considérable, on ait laissé régner flou et approximation, comme s'il s'était agi de questions sans importance ? Quand on sait que dans les sanctuaires – et aussi à Amos – on pouvait tenir des comptabilités allant jusqu’à l’obole ou à la fraction d'obole, il paraît difficile de croire que la pesée des objets précieux ait fait l'objet d'un traitement aussi négligent. Comment aurait-on pu être si rigoureux sur l'agora au profit de l’acheteur d'une mesure de blé, pour prévenir une éventuelle fraude représentant une valeur de quelques fractions d’oboles, et si laxiste dans les sanctuaires quand il s'agissait de peser des métaux précieux, argent ou or, pour servir les intérêts de la divinité, et pour des sommes pouvant aller jusqu'à plusieurs drachmes ou plusieurs dizaines de drachmes ?

En effet, le commun des mortels ne pouvait ignorer que toutes les pièces n'étaient pas exactement du même poids[830]. A fortiori, les manieurs d'argent et les spécialistes des finances devaient avoir l'expérience des légères différences entre les pièces. Pour cela, le calcul du poids exact de la pièce n'était même pas nécessaire. Il suffisait de peser deux pièces l'une par rapport à l'autre pour constater que les deux plateaux de la balance ne s'équilibraient pas : le fait que, dans l'usage quotidien, on ait non pas pesé mais compté les pièces[831] ne signifie pas qu'on n'ait pas perçu cette donnée élémentaire. Or, les spécialistes des comptes ne pouvaient ignorer qu'utiliser des poids de référence inférieurs à la norme aurait conduit à gonfler artificiellement le montant des sommes calculées : pour un objet pesant autour de 100 drachmes, comme c'est le cas pour la majorité des phiales d'Amos, qui étaient en argent, l'erreur aurait très vite atteint plusieurs drachmes[832]. Pour le même objet mais cette fois en or, la même erreur de quelques drachmes sur le poids se serait soldée par une erreur de plusieurs dizaines de drachmes en équivalent argent[833]. Une erreur d'une telle ampleur ne laisserait pas d'étonner et, au minimum, nécessiterait quelque justification supplémentaire.

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815

Selon J. et L. Robert, à l’exception de la sixième dédicace, le poids était de 80 ou 90 drachmes.

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816

Sur cette ligne, voir infra § “Retour à Amos”.

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817

Vickers 1992 (les phiales d’Amos auraient été en or et le compte devrait être lu d’après la conversion des sommes en dariques). Au demeurant, les chiffres sur lesquels s’appuie M. Vickers sont partiellement inexacts (il n'a pas connu le compte-rendu de Peraea fait par le Bull. ép.).

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818

Marcellesi 1998, 46 part.

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819

Homolle 1882, 140.

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820

Comm. J. Coupry (1972) à ID, 104, p. 41.

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821

Grayson 1974.

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822

Cf. Vickers 1992, 68, et disc. 71-72.

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823

Migeotte 1977, 133-134.

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824

Picard 1984, 682 et n. 29.

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825

Introduction sur cette question chez Guarducci 1967sq, II, 463-473, avec bibliographie.

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826

Sur les métronomes d’Athènes, cf. Arist., Ath. pol., 51.2, et plus généralement Ehrenberg 1932, ainsi que Vanderpool 1968 (inscription de l'agora).

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827

Voir par exemple les remarques générales de Vial 1984, 232-233, pour les agoranomes déliens.

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828

Sur cette magistrature, dont les attestations sont très fréquentes, voir un nouvel exemple à Bostra au vie s. p.C., AE, 1995, 1594.

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829

Introduction sur cette question chez Guarducci 1967sq, II, 473-485. Poids de l'agora d'Athènes : M. Lang in Lang & Crossby, 1964, 38-64 ; du sanctuaire d'Olympie : Hitzl 1996.

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830

On songera ici seulement à l’anecdote relative à l’avare de Théophraste (Caractères, 4.13) qui réclame des monnaies à fleur de coin, ce qui constituait un témoignage d’avarice poussée jusqu'au ridicule, mais en même temps prouve que nul n’ignorait que les pièces perdaient progressivement à l'usage une fraction de leur poids initial. Cf. aussi infra 216, n. 34 sur la frappe des monnaies.

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831

Cf. Picard 1984.

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832

Si, par exemple, on pèse un objet de 98 dr. avec une unité qui représente 0,98 % de la valeur théorique, on obtient artificiellement le chiffre de 100, au lieu des 98 dr. de poids réel.

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833

Sur la base d'un rapport théorique or/argent de 10 à 1 pour la haute époque hellénistique, Égypte non comprise (cf. Lewis 1968 et Cadell & Le Rider 1997, 14), on aurait ainsi une erreur de 20 dr. sur un seul objet.