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Il est vrai que, selon certains auteurs, les Grecs auraient été incapables de pesées ayant une quelconque précision et d'ordinaire n'auraient même pas fait usage de poids[834]. Cette thèse est totalement démentie par les témoignages épigraphiques et archéologiques. Ainsi, la loi délienne sur le commerce du charbon de bois indique explicitement que l’une des tâches des agoranomes était de remettre aux commerçants qui étaient en règle de leur déclaration de prix la balance et les poids et mesures dont ils devraient se servir dans les échanges[835] ; de même, le décret athénien sur les poids et mesures de la fin du iie s. enjoint explicitement aux magistrats responsables[836] de fabriquer des copies des poids-étalons pouries remettre aux commerçants et interdit l’usage de tout autre poids ou mesure[837]. On ne doit pas douter qu’il en allait plus ou moins de même partout et que c'est la raison pour laquelle, à Athènes ou à Olympie par exemple, on a retrouvé des centaines de poids commerciaux, qui étaient remis aux utilisateurs par les magistrats.

Sans aller aussi loin[838], M.-Chr. Marcellesi considère qu'alors que, par la pesée à l'aide de monnaies, “les subdivisions de la drachme permettaient d'obtenir une grande précision... au contraire, les poids que l'on a pu retrouver, sur l'agora d'Athènes ou à Olympie par exemple, sont rarement inférieurs à 100 ou 200g”. Et d'ajouter : “Cette rareté des poids légers est-elle duc seulement aux aléas de l'archéologie ?”[839] Ce dernier facteur a pourtant sans doute eu un rôle non négligeable : de bronze ou de plomb, des poids de module élevé ont bien plus de chance de s'être conservés – et d'avoir été identités – que des poids pesant quelques grammes, a fortiori s'il s’agit de poids pesant moins d'un gramme[840]. Mais on concédera volontiers que d'ordinaire, sur l'agora, les marchands avaient bien davantage besoin de poids de plusieurs dizaines et centaines de grammes ou davantage (la mine et ses subdivisions ou ses multiples), plutôt que de poids d'une drachme ou moins, dont l'usage ne pouvait intéresser que des spécialistes de produits de valeur (pierres ou métaux précieux en particulier). A Athènes, il existait en fait une série de modules allant de 100 à 1 dr., en particulier entre 10 dr. et 1 dr., chaque module étant connu par un nombre suffisant d'exemplaires pour qu’on ne puisse douter que de tels poids étaient non seulement connus mais d'usage courant[841]. En outre, il existait même des poids de 4, 3, 2 et 1 obole, comme le montrait déjà le catalogue de Pernice en 1894[842].

Module (en ob.) No Pernice Symbole Poids (g) Poids rapporté à 1 dr. att. (4,366 g théor.)
4 556-557 556 : T 2,85 - 2,72 4,28 - 4,08
3 558-559 558-559 : ||| 2,07 - 2,04 4,14 - 4,08
2 560 560 :.· 1,55 4,65
1 561-562 561 : | 0,665 - 0,65 3,99 - 3.90

On voit que l'ajustement de ces poids n'est pas parfait, l'écart par rapport au poids standard oscillant entre 2 % (pour un poids rapporté à la drachme de 4,28 g, nº 556) rapporté à une drachme et près de 11 % (pour 3,90 g, nº 561). Cependant, s'agissant de faibles modules et pour des poids de bronze ou de plomb, il est hors de doute que l'erreur liée aux conditions de conservation de l'objet (usure ou oxydation) a joué un rôle significatif pour le niveau des poids que nous pouvons observer, en proportion plus important que pour des poids de grand module, d’autant que la variation de poids porte sur quelques dixièmes de gramme seulement : par comparaison avec des pièces de métal inaltérable, or ou argent, c'est un facteur dont on doit absolument tenir compte dans l'évaluation des poids que l'on peut observer aujourd'hui. Il est vrai cependant aussi que le degré de précision que l'on pouvait atteindre pour les poids officiels de petit module reste un problème qui mériterait un nouvel examen. On se gardera néanmoins de conclure qu'en la matière régnaient amateurisme et imprécision et il paraît plus réaliste de considérer que, au moins pour les pesées de précision, les magistrats disposaient effectivement de poids convenablement réglés, avec une variation par rapport au poids défini inférieure à 1 %. Au reste, c'est précisément à Rhodes en ces années de la fin du iiie et du début du iie s., que l’on voit comment la cité pouvait jouer sur la valeur de l'unité monétaire, produisant d’abord des drachmes à c. 3,2 g, puis des drachmes légères à c. 2,70 g, puis établissant le niveau des drachmes plinthophores à c. 3 g ou un peu plus[843]. Il n'y a donc aucun doute que, au moins dans les ateliers monétaires, il existait des spécialistes et des instruments capables de faire des pesées d’une précision de l'ordre du dixième de gramme ou moins[844]. De la sorte, au ve s., on trouve dans certaines cités des pièces d’argent, subdivisions de l'obole, qui ne pèsent pas plus de c. 0,20 g (et parfois moins), ce qui prouve que l'on savait parfaitement établir des modules sur des subdivisions de l'obole[845]. La pharmacie grecque, d'époque romaine il est vrai, connaissait aussi des poids allant jusqu'à la subdivision de l'obole[846].

Certes, l'imprécision jouait lorsqu'il s'agissait de produire en série des dizaines ou des centaines de milliers de pièces fixées à un même module[847] – et c'est précisément la raison pour laquelle la pesée à l'aide de monnaies n'aurait pu être que fort imprécise –, l'erreur relative devenant d'autant plus importante que le module était faible. En revanche, pour la fixation de l'étalon de référence lui-même, il ne devrait pas faire de doute que la technologie des Grecs leur permettait de fixer avec une précision satisfaisante des modules inférieurs à la drachme, et même à l'obole. Plus généralement, même s'il ne peut être question de s'étendre sur le sujet, affirmer que, même pour les métaux précieux, les Grecs auraient disposé de techniques de mesure trop imprécises pour qu'ils aient pu tenir compte de poids de l'ordre de la dizaine de grammes ou du gramme, et même du dixième de gramme, relève donc à coup sûr d'une conception erronée. Dans l'antiquité comme de nos jours, toutes les pesées ne se faisaient pas avec le même souci de précision : l’épicier n’a pas à atteindre le même degré de précision que le bijoutier. En outre, s’agissant des pesées de précision, on doit veiller à ne pas confondre deux niveaux : 1) La réalité, c'est-à-dire des pesées dont l’exactitude devait au reste être variable, avec des erreurs relatives qui selon les cas devaient fréquemment être de l'ordre du 1/100 (i.e. 1/100 ou plus), mais parfois atteindre un degré de précision supérieur à 1/100 – 2) La conscience qu’on avait de cette réalité, c'est-à-dire du degré d'exactitude ou d’inexactitude de ces pesées[848]. Lorsqu'on pesait des objets précieux, on avait le souci d'atteindre un degré de précision jusqu'à l'obole, c'est-à-dire jusqu'à moins d'un gramme (une obole attique d'époque classique pèse théoriquement 0,722 g. une obole rhodienne du iiie s. c. 0,56 g) : c'est ce que montrent les chiffres des inventaires d'Athènes, de Délos, de Didymes, d'Amos ou d'ailleurs. Il est vraisemblable que pour des objets de plusieurs centaines de grammes un degré de précision de l'ordre du dixième de gramme était rarement atteint. En revanche, affirmer qu'on ne recherchait pas cette précision serait une profonde erreur. Ainsi, à Délos, on voit qu'on a le souci d'utiliser une “petite balance” – on dirait aujourd'hui une balance de précision – pour certaines pesées d'objets en argent[849]. En outre, on a trouvé à Délos une série de fragments de balances, à deux plateaux ou du type “balance romaine” avec fléau gradué, ainsi que de nombreux poids de pierre ou de métal[850]. On est pour le moment plus mal renseigné sur Rhodes hellénistique, mais, à Lindos, les couches archaïques et classiques du sanctuaire d’Athéna sur l’acropole ont livré plusieurs exemplaires de poids de bronze ou de plomb, ainsi que des plateaux de balance de petit diamètre (6,5 cm), munis de trois petits trous de suspension[851]. Nul doute donc que, dans une cité donnée, l'usage de la même balance et de poids officiels (et non pas de pièces de monnaie) permettait de limiter les erreurs de pesée[852].

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834

C’est le fond de la thèse de Grayson 1974, mentionnée par Lewis 1986, 73 (= 1997, 42-43). Pour ce dernier, les Grecs ne savaient pas véritablement mesurer des poids. Tout au plus se contentaient-ils de comparer des objets deux à deux, sans d’ordinaire faire usage de poids étalonnés. On s'étonnera alors de l’existence des milliers de poids étalonnés qu’ont révélé les fouilles archéologiques. Tout indique au contraire que leur usage était parfaitement courant. Les vraies questions sont d’une part celle du degré de précision auquel on pouvait parvenir avec les balances antiques, d'autre part celle du soin que l'on pouvait mettre pour fabriquer un poids, en fonction de l’usage que l'on pouvait en attendre. A ce sujet, voir Hitzl 1997, 109-1 13, qui publie un poids d’Érétrie (sans doute d’usage privé) de “26 kg" (mais en l’occurrence il faut manifestement tenir compte également des imprécisions de la pesée moderne, qui n’a pas été effectuée avec une balance de précision), quand le talent attico-euboïque avait théoriquement le poids de 26,196 kg, ce qui montrerait une déviation de 0,196 kg. par rapport au poids attendu, soit une erreur relative de moins de 1 % (c. 0,75 %), à supposer que le poids actuel n'ait subi aucune altération depuis l’antiquité (point il est vrai admis par Hitzl 1997, 110-111) – ce que le caractère inhabituel pour un poids de bloc de pierre informe n'aide pas à déterminer.

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835

ID, 509 (Syll.3, 975 ; Pleket, Epigraphica, I, 10), 1. 38-40.

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836

IG, II2, 1013, 1. 4, 6 et 64 : οἱ ἄρχοντες ; 1. 11 et 66 : αἱ ὰρχαί ; 1. 7 : αἱ δὲ ἀρχαὶ αἶς οἰ νόμοι προστάττουσιν ; 1. 27 : ἡ ἀρχὴ ὑφ’ ἣν ἂν τ[εταγμένος ἦι]. Sur le caractère volontairement très général de ces désignations, cf. Ehrenberg 1932, 1487-1487. Sur ce décret, voir plus généralement infra 216, n. 31 et 225, n. 74.

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837

IG, II2, 1013,1.7-11.

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838

M.-Chr. Marcellesi ne semble pas avoir pris connaissance de la thèse de Grayson, mais quoique différents, ses arguments vont dans le même sens.

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839

Marcellesi 1998, 45 et n. 44. A Olympie, cf. le catalogue de Hitzl 1996. nº 404-445, la série des poids de plus petit module est celui du l/8e de mine, autour de 60 g. Les deux exceptions sont le nº 471, de 12 g, sans doute un didrachme, et le nº 472, un poids en argent légèrement mutilé de 27 g, sans doute originellement de c. 31,5 g (sur ce poids, cf. infra 230-231).

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840

Sur l’intérêt inégal des fouilleurs à l’égard des poids, cf. brièvement Weiss 1997, 153-154, à propos de Milet. Sur l’existence de poids de petit module à Milet, voir aussi infra 238, n. 138.

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841

Le catalogue de Pernice (p. 83 sq.) en fournit plusieurs dizaines d’exemplaires. On relèvera que le module le plus fréquent était celui du tétradrachme. On devra encore souligner que ces poids sont réglés sur l’étalon de la drachme monétaire et non sur l’étalon pondéral (pour cette distinction à Athènes, entre la mine pondérale et la mine monétaire (et aussi sur les évolutions de la mine), cf. infra 225-226.

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842

Provenance d’Athènes certaine pour la plupart des poids mentionnés, probable pour les autres. On ajoutera à ce tableau le nº 563 (0.58 g) du catalogue de Pernice, qui présente d'une part le symbole de l’obole | et d'autre part le symbole ├ pour “1 drachme”, donc ici une drachme légère. Pour la définition du poids de la drachme attique, nous suivons G. Le Rider (1992, 243), qui a calculé que le poids des tétradrachmes d'Alexandre de la première période était de c. 17,35 g (donc avec une drachme à c. 3,337) et en dernier lieu K. Hitz1 (1997, 111 : 4,366 g), dont les chiffres sont tout à fait convergents. On notera au passage que la précision des chiffres au millième de gramme doit être tenue pour purement conventionnelle.

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843

Ashton 2000, à paraître.

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844

Le décret attique IG, II2, 1013,1. 30, signale au reste que la pesée de référence pour l’établissement de la nouvelle mine commerciale doit se faire πρὸς τὰ στάθμια τὰ ἐν τῷι ἀργυροκοπίωι, ce qui montre que l’atelier monétaire disposait de poids qui pouvaient faire référence (sur ce décret, cf. infra 225-226).

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845

Parmi les nombreux exemples possibles, voir le cas de Thèbes de Béotie au Ve s. : SNGCop, III Thessaly to Aegean Islands, hémioboles (c. 0,45-0,50 g) : 246, 255-256, 264, 291-293 ; tetartèmoria (c. 0,20-0,25 g) : 247, 257-259, 265-266, 277, 294-297, 300-301.

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846

Sur le θέρμος (2/3 d'obole), le κεράτιον (1/3 d'obole), et le χαλκός (1/8 d'obole), cf. Ps-Galien, Sur les poids et mesures, 60.1-4, et passim.

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847

Voir sur ce point Le Rider 1989, 163, qui rappelle les problèmes techniques soulevés par la frappe, évoque des écarts atteignant couramment 2 % et plus par rapport au poids nominal, et souligne que “les anciens Grecs observaient une large tolérance à l'égard du poids de leurs monnaies”.

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848

Sur la thèse de Grayson, voir déjà les doutes de Lewis 1986, 73 (= 1997, 42-43).

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849

IG, XI.2, 287B (250 a.C.), 1. 142-143 : pesées ἐν τῶι ζυγῶι τῷι ἐλάττονι τῶι ἐν τῶι ἀγορανο|μίωι (cf. infra 229-230 pour l’analyse du passage) ; allusion à des pesées ἐν τῶι μικρῶι ζυγῶι ID, 442Β, 1. 27 (178 a.C.), cf. ID, 455Ba, 1. 27 (173 a.C., restitution).

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850

Deonna 1938 (EAD 18), 139-149, ainsi que quelques poids chez Bruneau et al. 1970 (EAD 27), 228-229. Le poids des poids n’est malheureusement pas indiqué dans ces publications.

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851

Blinkenherg 1931,1.1, col. 156-157. S'agissait-il de balances destinées à des pesées de précision ?

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852

Pour l’Occident romain, voir Feugères et al. 1996 sur les balances à tare fixe servant à peser les monnaies. De la lin de la République à l’époque tardo-impériale, A. Hochuli-Gysel (1997) a publié une balance à tare fixe du Haut-Empire provenant du site d'Aventicum (Avenches, Suisse) qui semble avoir été spécialement destinée à tester les deniers. Ainsi, sinon dans un contexte grec, du moins dans un contexte romain, on avait clairement le sens du caractère approximatif du poids des monnaies : si éventuellement on les pesait pour vérifier leur poids, on ne les aurait pas utilisées comme étalon pondéral.