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Ajoutons encore qu'il semble bien que ce soit un personnel spécialisé qui accomplissait ces pesées ; ainsi, dans le sanctuaire d'Artémis à Éphèse, c'était un ζυγοστάτης esclave sacré de la déesse qui tout à la fois accomplissait ces pesées et manifestement en était responsable, avec toutes les sanctions que pouvait encourir un esclave en cas de manquement[853].

Il n’est donc pas vraisemblable que non seulement à Amos (qui n'était nullement un obscur village arriéré, comme il est souligné ci-après), mais aussi à Athènes ou à Délos par exemple on n'ait pas disposé d'instruments de mesure satisfaisants (balance et poids) pour peser des offrandes d’or ou d'argent. Admettons cependant par hypothèse que, par exemple par commodité, l'on ait opéré ces pesées à l’aide de monnaies. On doit aussi se poser la question de la portée, de la raison, de la signification de ces pesées dont le résultat était soigneusement relevé : on sait qu'il s'agissait d'évaluer la richesse du “propriétaire” du dépôt, d'ordinaire une divinité, sous forme d'un bilan à conserver dans les archives mais souvent en outre gravé sur pierre pour le mettre à la vue de tous[854]. Autant que faire se pouvait, on avait donc intérêt à disposer de chiffres établis sur une base aussi incontestable que possible. L'imprécision liée à l'usage des monnaies, dont on savait qu’elles étaient de poids variable, n'aurait guère permis d’obtenir ce résultat.

Admettons encore néanmoins que l'hypothèse de la pesée à l'aide de pièces soit la bonne et suivons maintenant dans le détail le raisonnement qui nous est proposé : “Pour une phiale de 430 g, si la pesée est faite avec des monnaies attiques à fleur de coin de 4,3 g en moyenne, le poids indiqué sera de 100 drachmes. Si la pesée est faite avec des monnaies usées, de 4,25 g en moyenne, le poids obtenu sera supérieur à 101 drachmes. A Amos, les poids étant le plus souvent inférieurs à un chiffre rond, on peut en déduire que les monnaies utilisées pour la pesée sont des monnaies à fleur de coin. Il y en aurait donc eu, dans la caisse des trésoriers, au moins 150 drachmes ou l’équivalent, par exemple 75 didrachmes, en bon état, ayant peu circulé”[855]. Comme, toujours selon cette hypothèse, Amos aurait été un endroit où les échanges auraient été peu intenses et la circulation monétaire faible, il ne serait pas étonnant qu'on ait conservé de telles monnaies à fleur de coin dans les réserves du sanctuaire. On constate en effet que les chiffres donnés dans les inventaires d’Amos sont tous (sauf le poids de “80 drachmes” sur lequel on verra le commentaire proposé ci-après) inférieurs à un chiffre rond, 100 (4 occurrences certaines, peut-être – vraisemblablement – davantage) ou 150 drachmes (1 occurrence certaine et pas davantage). Dans l'hypothèse qui nous est proposée, à supposer qu'une phiale ait pour de bon pesé 100 drachmes, pour parvenir à des chiffres inférieurs à 100 drachmes il faudrait donc admettre que les pièces ayant servi à la pesée aient été non seulement a fleur de coin, mais que, prises ensemble, les 100 pièces de 1 drachme, 50 didrachmes ou 25 tétradrachmes aient eu en moyenne un poids supérieur au poids standard. Il est bien peu probable qu’il en ait été ainsi. Il semble que le détail du raisonnement ne vaille pas d’être poursuivi (si l'on admet que c'étaient les pièces qui avaient exactement le poids voulu, comment expliquer le déficit présenté par les phiales ?). Telle est l'impasse à laquelle on se condamne si l'on n'admet pas au départ une pesée avec un étalon de référence : on ne saurait peser l'un par rapport à l'autre deux éléments dont le poids de l'un n'a pas été préalablement défini et ne peut servir d'étalon.

Un point de détail vient ajouter à la difficulté que l'on ressent à accepter l’hypothèse de la pesée à l’aide de monnaies. L’un des chiffres de l’inventaire d’Amos comporte la mention de 4 oboles. Or, selon M.-Chr. Marcellesi, à la fin du iiie s. ou au début du iie s. Rhodes ne possédait pas de monnaies d'argent de valeur inférieure à l'hémidrachme. Comment aurait-on donc pu calculer cette valeur d'une obole d'argent ? M.-Chr. Marcellesi considère que les monnaies de bronze avaient un poids trop fluctuant pour qu’on puisse les utiliser comme instrument de pesée et elle suppose que le texte de l'inscription doit être corrigé : il faudrait lire 3 oboles et non 4. Mais ces arguments sont désespérés. Tout d'abord, on doit relever qu'il existait bien à Rhodes des dioboles d’argent, et cela du ive au iie s. a.C. Ensuite, s’agissant des monnaies de bronze, ce n'est pas leur poids fluctuant qui aurait interdit d'utiliser des monnaies dans des pesées, mais tout simplement le fait que, leur métal ayant une valeur plus faible que celui des monnaies d'argent, elles avaient un poids qui les faisait entrer dans une autre série de modules pondéraux que les monnaies d'argent : déterminer le poids d’une obole d'argent à c. 0,55 g (en admettant qu’il s'agissait de l'étalon du iiie s. à c. 3,375 g) à l'aide de pièces de bronze pesant plusieurs grammes est une opération qui n'a pas de sens[856]. Cette simple mention d'un chiffre de 4 oboles, que rien n’invite à corriger, suffit à faire douter de l'hypothèse qui nous est présentée.

Contre la théorie de la “pesée par les monnaies”, ajoutons encore qu’utiliser des pièces comme instrument de référence aurait inévitablement conduit à une surévaluation systématique des pesées. A la fin du iiie s., les tétradrachmes rhodiens avaient un poids de c. 13,5 g, et les didrachmes un poids moyen de 6,60-6,65 g, tout proche de leur poids nominal de 6,75 g (déviation de 2 % par rapport à la moitié du tétradrachme). Le poids des drachmes de la même époque paraît cependant avoir été réglé autour de 3,2 g, donc avec une déviation supérieure (plus de 5 % par rapport au quart du tétradrachme). On a rappelé plus haut que la plage de variation des pièces – y compris des pièces neuves – était importante : ainsi, les didrachmes rhodiens, qui étaient la pièce la plus répandue au iiie s., avaient un poids qui en général pouvait varier entre c. 6,20 et 6,89 g[857]. Que par malchance, sans le savoir, on ait utilisé pour les pesées une série de pièces de module sensiblement inférieur à la norme, par exemple une série de didrachmes autour de 6,3 g, et l’on aurait d’emblée atteint une déviation de 6 % par rapport au poids canonique attendu de 6,75 g, et encore une déviation de 5 % en utilisant des drachmes qui en moyenne auraient eu leur poids standard de 3,2 g. On aurait eu là une source d’erreurs de pesée (surestimation des poids) qui aurait été insupportable.

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853

IK, 11. 1a-Ephesos, 27, 1. 200 et 481 (104 p.C.). Cf. Debord 1982. 95 et n. 161 p. 362. Pour un exemple de châtiment d’esclave publie (peine du fouet), cf. la loi de 375/374 sur la monnaie athénienne, Stroud 1974 (SEG, 26, 1976-1977, nº 72), 1. 13-16 et 30-32.

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854

Cf. déjà Picard 1984, 679-681.

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855

Marcellesi 1998, 45-46.

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856

Dioboles d’argent rhodiens : SNGKeckman 430-432 (ive s. a.C.) ; 511-529 (milieu du iiie s. a.C.) ; 617-620 (fin iiie - début iie s.a.C.) ; 693-701 (iie s.a.C.) ; module des bronzes rhodiens du iiie s., Ashton 1986 et 1988.

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857

Ashton 1989, 6 (avec quelques exemplaires encore plus loin de la norme).