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La fabrication des phiales

La question du déficit du poids effectif des offrandes par rapport à leur poids nominal est en réalité un problème classique[858]. Pour D. M. Lewis, faire la dédicace d’une couronne d’or de 500 drachmes (d’argent) signifiait qu'on avait dépensé 500 drachmes, et non pas que la couronne devait peser 500 drachmes d’or[859]. C’est ce principe qu’il a appliqué aux offrandes en or des inventaires athéniens pour calculer le rapport or/argent à Athènes aux ve et ive s. Il est vrai que, quelles que soient les déductions à faire à la somme libellée en argent (dans son article de 1968 D. M. Lewis ne signalait lui-même que le salaire de l'artisan), elles s’appliqueraient uniformément à la série d’objets considérés et ne modifieraient donc pas la courbe d’évolution du rapport/argent[860]. Valable en ce qu’il souligne qu’il s'agit bien d'une dépense de 500 dr. (d'argent) et non d'un poids en or, le principe selon lequel une offrande d’un poids de x drachmes correspondait à une dépense de x drachmes ne peut cependant être accepté à la lettre, comme le cas des phiales d’Amos le montre de manière éloquente. Si l'on l’appliquait aux “phiales de 100 drachmes” d’Amos (qui en réalité pouvaient peser par exemple 97 dr. 4 ob., 1. 37, ou 98 dr., 1. 25), on devrait considérer que la dépense des dédicants aurait été de 100 dr. seulement. Or trois éléments, dont deux ont été mis en évidence par D. M. Lewis lui-même, montrent qu'il ne peut en avoir été ainsi.

• Le premier point est celui du salaire de l'artisan. Malgré M.-Chr. Marcellesi, on doit relever qu'il n'est pas exact d'affirmer que l'on n'ait aucune idée du salaire des artisans orfèvres. Pour Athènes, avec beaucoup de prudence il est vrai, D. M. Lewis a retenu des coûts de fabrication à c. 6-7 % de la valeur de l'objet[861]. A Délos, l’inventaire IG, XI.2, 161A (279 a.C.) évoque directement des salaires d'artisan, comme l'a bien vu M. Vickers[862]. L'orfèvre Aristarchos est payé 2 dr. pour fixer une anse d'un cratère d'argent qui s'était détachée[863], 1 dr. 1 ob. 1/2 pour réparer des coupes[864], enfin 1 dr. pour réparer le pied d'un côthôn de bronze (une grande coupe à boire)[865]. Certes, on ne connaît pas le niveau des prix et des salaires à Rhodes à la fin du iiie s. ou au début du iie s. et rien ne dit qu’ils aient été les mêmes qu'à Délos au début du iiie s. Cependant, toutes choses égales, on peut tout de même estimer que s'il fallait 2 dr. pour réparer une anse, en y ajoutant en outre les quelques oboles du charbon de bois nécessaire à l’opération comme le montrent les parallèles déliens[866], même à Rhodes au début du iie s. le coût de la fabrication d’une phiale devait nécessairement dépasser les deux drachmes. Pour une phiale de 100 dr., un coût de fabrication de c. 6-8 dr., compte tenu des fournitures annexes, paraît donc une estimation raisonnable.

• Le second point est celui de la perte à la fonte et au travail de l'objet. Même avec des techniques modernes, il semble qu'on ne puisse aujourd'hui tomber en dessous de 1 %, ne serait-ce que par sublimation du métal. Dans un cas de refonte à Athènes, on constate une perte de l'ordre de 10 %[867], dans un autre de 6 %[868]. Il est impossible de connaître avec exactitude le coefficient de perte à la fonte et au travail à Rhodes, mais on ne voit guère comment il aurait pu être inférieur à c. 4-5 %.

• Un troisième point, négligé cette fois par D. M. Lewis, doit encore être évoqué : celui du poids effectif des monnaies. Comme on l’a vu précédemment, ces monnaies n'avaient pas toutes le poids qu'elles auraient dû avoir. Même s'il est vrai qu'à Rhodes la divergence d'avec le poids nominal paraît avoir été moins grande que dans d’autres cités, elle ne contredit pas la règle, qui vaudrait seulement ailleurs avec plus de force, selon laquelle les didrachmes et les drachmes des cités hellénistiques étaient frappés à moins de la moitié ou du quart du tétradrachme[869]. Ensuite, leur circulation plus ou moins longue leur faisait perdre une fraction supplémentaire, même très faible, de leur poids standard (c’est la question du frai des monnaies[870].)

On peut maintenant tenter de reconstituer le processus de fabrication et le coût d'une phiale d'Amos, qui devait peser “environ 100 dr.”, et non pas correspondre à une dépense de 100 dr. pour les dédicants, comme le montre par exemple un décret attique du dème d’Acharncs qui signale qu'un magistrat a fait fabriquer une phiale “pesant une mine d'argent, selon la loi” ([φ]ιάλην πεπόηται μ[ν]ᾶν ἄγουσα|ν ἀργυρίου [κ]ατὰ [τὸν νόμον], Steinhauer 1992, 1. 7-8). Il fallait d'abord réserver 6 à 8 dr. comme salaire de l’artisan. Ensuite, on devait tenir compte de la perte à la fonte et du poids nécessairement mal ajusté des monnaies. On peut imaginer que les dédicants faisaient peser, pour un poids convenu, les pièces qu’ils remettaient – ils avaient donc intérêt à remettre des tétradrachmes, d'un poids mieux ajusté que celui des didrachmes et des drachmes, limitant ainsi la perte en valeur monétaire à 1 ou 2 dr. peut-être[871]. Le poids de métal convenu avec l'artisan était nécessairement supérieur au poids-objectif de 100 dr., peut-être majoré forfaitairement de 5 dr., à charge pour l’artisan de contenir la perte à la fonte dans des limites qui vraisemblablement étaient fixées par avance dans le contrat de fabrication, sous peine de pénalité, cela pour éviter la fraude : une pesée de contrôle lors de la remise de la phiale par l’artisan devait permettre d'en apporter la preuve. Au total, pour une “phiale de 100 dr.”, la dépense effective ne peut guère avoir été inférieure à c. 113-115 dr.

Ainsi s’explique au mieux la différence entre poids nominal et poids effectif. Les “phiales de 100 dr.” d’Amos, Didymes, Myonte, Bargylia, Mylasa, etc., relèvent du même processus de fabrication, de même que plus généralement, dans toutes les cités, toutes les offrandes dont le poids était rituellement fixé à l’avance[872]. Le poids effectif était en général légèrement inférieur au poids-objectif. Mais ce n'était pas toujours le cas. C’est ainsi qu’on peut expliquer comment, à Athènes au ive s., sur les vingt premières hydries d'argent du sanctuaire d’Athéna d’un poids nominal de 1 000 dr., 18 aient un poids légèrement inférieur au poids-objectif, mais deux d’entre elles aient un poids supérieur à celui-ci[873]. Cette donnée resterait tout à fait inexplicable en dehors de la théorie du “poids-objectif” précédemment exposée[874].

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858

Cf. Lewis 1968 et 1986 (= 1997, 40-50).

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859

Lewis 1968, 107.

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860

Lewis 1968, ibid.

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861

Lewis 1968, 108, et 1986, 79, en se fondant sur IG, II2, 839, 1. 80-88, 221/220 a.C. (salaire de 12 dr. pour une œnochoé d'un poids de 183 dr. et 3 ob., soit 6,5 %). Sans doute une recherche ponctuelle permettrait-elle de tirer davantage de choses de la question du salaire des artisans orfèvres.

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862

Vickers 1992, 69.

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863

IG, XI.2, 161 A, 102.

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864

IG, XI.2, 161 A, 107 : “for making a cup” Vickers. loc. cit., mais avec ποτήρια ἐπισκευάσαντι Ἀριστάρχωι c’est bien de réparation qu’il s'agit.

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865

IG, XI.2, 161A, 111 : “repairing the handle of a bronze cothon” Vickers, mais avec πυθμένος ἀπυπέσοντος c'est bien du pied du vase qu'il s'agit.

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866

IG, XI.2, 161 A. 107 : 3 ob. de charbon ; 111-112 : I dr. de charbon et 1 de cire.

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867

Dunant & Pouilloux 1952, 54-55 (cf. aussi Lewis 1986, 79 = 1997, 49-50), qui se fondaient sur IG, II2, 1495 (ive s.) et sur des parallèles modernes, considéraient que le taux de perte à la fonte et au façonnage (variable selon le type d’objet fabriqué : il était sans aucune doute plus important pour des couronnes que pour des phiales) ne pouvait guère être inférieur à 10 % (mais pour l’explication de la notion d'ὰπουσία, voir Picard 1988).

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868

Lewis 1986, 79 (= 1997, 49-50), encore d’après IG, II2, 839, 1. 80-84 (apousia à la fonte de 12 dr., sur des objets fondus pesant 216 dr., soit exactement 5,5 %).

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869

Sur cette règle, cf. Ashton 1994a, 160 et 1994b, 60 (ainsi que plus généralement Picard 1988, 99, sur l’écart très fréquent en Grèce ancienne entre poids des pièces frappées et étalon théorique).

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870

Voir Delemare 1994, part. 165-185 pour le frai des monnaies hellénistiques (monnaies ptolémaïques et alexandres), même si la réflexion devra sans doute être poursuivie.

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871

L'hypothèse peut être testée. Pour obtenir un poids nominal de 100 dr. (obtenu idéalement avec 25 tétradrachmes d'un poids standard de 13,5 g), soit 337,5 g. si à Amos on avait déposé la somme en didrachmes ou en drachmes, on aurait eu les déviations suivantes :

TotalDéviationÉquivalence— 50 diedrachmes d'un poids moyen de 6,55 g :327,5 g10 gc. 3 dr.— 100 drachmes d'un poids moyen de 3,2 g :320 g17,5 g5 dr. et 2 ob.Sur la manière dont était déterminée l' apousia, la différence entre la valeur théorique d’un lot de monnaies et son poids réel, voir l’exposé d’O. Picard (1988) à propos des comptes de Delphes du ive s.

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872

Myonte : Herrmann 1965, p. 91, a 1. 4-6 ; Bargylia : AE, 1994, 1706a = SEG, 44, 1994, 867A, 1. 11-12 ; Mylasa : IK, 34-Mylasa, 301, 1. 7-15.

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873

On trouvera le tableau des sources rassemblé dans Tréheux 1965, 52.

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874

Pour illustrer la notion de poids-objectif, on évoquera aussi par exemple la fondation de C. Vibius Salutaris à Éphèse (104 p.C.), qui ordonne la confection et la dédicace d'une série de statues dont le poids est prévu à l'avance (IK, 11. 1a-Ephesos, 27, passim, en part. 1. 150 sq.).