On voit qu’on n’a nul besoin d’avoir recours à la thèse de la “pesée par les monnaies” pour expliquer le déficit pondéral des offrandes par rapport à leur poids nominal. Malgré tout, dans la mesure où l’on a pensé pouvoir s'appuyer sur certains formulaires des inscriptions de Délos et de Didymes pour justifier cette thèse, il convient donc encore de lever ces objections censées avoir une valeur décisive, la première étant la mention de pesées πρὸς ἀργύριον à Délos, la seconde celle de mentions d'objets sans précision d'ολκῆς καὶ νομίσματος dans les inscriptions de Didymes.
Le sens de la formule πρὸς ἀργύριον, qu’on trouve à de nombreuses reprises dans la littérature, les incriptions et les papyri, mérite d’être examiné en détail. Lorsqu’elle n'indique pas qu'une action est accomplie “dans le but” d’obtenir de l’argent (sens du dictionnaire LSJ, III.3)[875], elle signale d’ordinaire une “estimation de valeur en argent” (LSJ, III.4), donc, par elle-même, elle n'implique en aucune façon le recours physique à des pièces pesées ou comptées. Retenons quelques exemples significatifs. Ainsi. Isocrate rappelle que les hommes du temps passé, ceux de la génération des Guerres Médiques, “ne mesuraient par leur bonheur à l’argent” (οὐδὲ πρὸς ἀργύριον τὴν εὐδαιμονίαν ἔκρινον)[876]. De même, Denys d'Halicarnasse signale que le roi de Rome Servius Tullius “ayant pris ces dispositions, ordonna que tous les Romains fassent la déclaration de leurs biens et leur estimation en argent, après avoir prêté le serment légal” (ταῦτα καταστησάμενος ἐκέλευσεν ἅπαντας Ῥωμαίους ἀπογράφεσθαί τε καὶ τιμᾶσθαι τὰς οὐσίας πρὸς ἀργύριον ὀμόσαντας τὸν νόμιμον ὅρκον)[877]. On s'approche encore davantage du concret avec Théophraste qui, de deux variétés de “baume de la Mecque”, signale que “l'une était vendue pure à deux fois son poids d'argent, l'autre en proportion du mélange” (πωλεῖσθαι δὲ τὸ μὲν ἄκρατον δὶς πρὸς ἀργύριον τὸ δ’ ἄλλο κατὰ λόγον τῆς μίξεως)[878]. Plutarque mentionne que, au moment de la campagne d'Antoine contre les Parthes, “on dit que le boisseau attique de blé se vendait cinquante drachmes et que les pains d’orge se vendaient leur pesant d’argent” (λέγεται δὲ χοῖνιξ Ἀττικὴ πυρῶν πεντήκοντα δραχμῶν ὤνιος γενέσθαι, τοὺς δὲ κριθίνους ἄρτους πρὸς ἀργύριον ἰστάντες ἀπεδίδοντο)[879]. A supposer qu'il ne s’agisse pas seulement d'une image (ce qui est en réalité le plus probable), on voit que même dans le cas où il faudrait prendre ces formules en un sens littéral, il est clair que rien n'obligerait à admettre une pesée au moyen de monnaies.
Sur les dizaines de mentions de l’expression πρὸς ἀργύριον qui toutes entrent dans l'une des deux catégories précitées, il ne reste à notre connaissance qu'un seul cas qui puisse faire directement allusion à une pesée de monnaies. Il s'agit d'une pratique cultuelle qui nous ramène en Égypte. Hérodote (2.65) signale : “Les habitants de ces villes s'acquittent chacun de leurs vœux en priant le dieu auquel l'animal est consacré ; pour cela, ils rasent la tête de leurs entants, soit en totalité, soit à moitié, soit au tiers, et ils pèsent les cheveux au poids de l’argent ; l'argent pesé, ils le donnent à la gardienne des animaux, qui en échange de cet argent, fournit à ses bêtes des poissons coupés par ses soins. Telle est la nourriture qu'il reçoivent” (οἱ δὲ ἐν τῇσι πόλισι ἕκαστοι εὐχὰς τάσδε σφι ἀποτελέουσι εὐχόμενοι τῷ θεῷ τοῦ ἂν ᾖ τὸ θηρίον ξυροῦντες τῶν παιδίων ἢ πᾶσαν τὴν κεφαλἠν ἢ τὸ ἥμισυ ἢ τὸ τρίτον μέρος τῆς κεφαλῆς, ἱστᾶσι σταθμῷ πρὸς ἀργύριον τὰς τρίχας· τὸ δ’ ἂν ἑλκύσῃ, τοῦτο τῇ μελεδωνῷ τῶν θηρίων διδοῖ · ἡ δ’ ἀντ’ αὐτοῦ τάμνουσα ἰχθῦς παρέχει βορὴν τοῖσι θηρίοισι. Τροφὴ μὲν δὴ αὐτοῖσι τοιαύτη ἀποδέδεκται)[880]. Cette fois-ci, il ne fait aucun doute qu’on a bien affaire à une pesée d'argent. A l’époque d’Hérodote, il ne s’agit probablement pas encore d’argent monnayé, même si les Grecs l’introduisirent en Égypte depuis le tournant du vie et du ve s. En l’occurrence, l'argent servait à acheter du poisson et servait donc indubitablement d'instrument d’échange.
C'est à la même pratique que fait allusion Diodore (1.83.2) et le changement dans le détail de l’expression mérite d'être relevé : “Les habitants de l'Égypte font des vœux aux divinités pour leurs enfants sauvés de maladie. Après leur avoir rasé les cheveux et pesé leur poids d’argent ou d’or, ils donnent le montant du numéraire aux gardiens des animaux précédemment évoqués” (ποιοῦνται δὲ καὶ θεοῖς τισιν εὐχὰς ὑπὲρ τῶν παίδων οἱ κατ’ Αἴγυπτον τῶν ἐκ τῆς νόσου σωθέντων· ξυρήσαντες γὰρ τὰς τρίχας καὶ πρὸς ἀργύριον ἢ χρυσίον στήσαντες διδόασι τὸ νόμισμα τοῖς ἐπιμελομένοις τῶν προειρημένων ζῴων)[881]. Cette fois-ci, la monnaie étant devenu d'usage courant en Égypte, il est normal que Diodore évoque le νόμισμα, qui est ici sans aucun doute possible du numéraire. Pour autant, s’agit-il de “pesée par les monnaies” ? En aucune façon : en effet, on voit que ce n’est pas le poids des cheveux qui est déterminé par le montant en numéraire, mais bien le poids du numéraire qui est déterminé par le poids des cheveux, ce qui est radicalement l’inverse d’une “pesée par les monnaies”. En d’autres termes, on ne se soucie pas de peser les cheveux : pour cela, on n'aurait nullement eu besoin de pièces de monnaies. Il s’agit en tait, dans le cadre d’une procédure rituelle, et non pas d'une procédure technique, de “rendre” au dieu en argent autant que ce qu'il a accordé à l’enfant en le sauvant de la maladie. On remarquera que, en la circonstance, par la procédure de la pesée, le numéraire est traité comme du métal non monnayé, même si pour le destinataire final. i.e. le gardien des animaux sacrés, il y avait naturellement avantage à recevoir un poids donné d'argent sous forme de numéraire plutôt que sous forme de métal non monnayé. Or, on sait que c’était une pratique courante, dans la tradition égyptienne et orientale, de peser le métal précieux[882].
Relevons enfin que dans les papyrus égyptiens d'époque ptolémaïque on trouve à de nombreuses reprises (plusieurs dizaines de fois) l’expression πρὸς ἀργύριον pour signaler que des sommes doivent être comptées “selon l’étalon d’argent”. En effet, après l’introduction de la monnaie de bronze, un agio de c. 10 % devait être payé en sus si la somme était versée en monnaie de bronze et non en argent, comme le précise un document de 245 a.C.[883] Ainsi, pour le paiement d’une taxe, on mentionne χαλκοῦ πρὸς ἀργύριον (δραχμὰς) πέντε[884]. L’expression signifie donc alors clairement “selon l’étalon d’argent, sans qu’il soit en aucune façon jamais question de pesée[885].
875
Pour ce sens, cf. par exemple Dém.,
878
Théophraste,
880
Sur les aspects religieux généraux, cf. Lloyd 1976, 295-297, mais dont le commentaire n'évoque pas la pesée des cheveux. A Athènes, lors des Apatouries, les jeunes gens se coupaient les cheveux au jour dit
881
La traduction CUF admet implicitement que ce sont “les Égyptiens” (donc les parents) qui se rasent le crâne, ce que le texte n’oblige pas à admettre et que le parallèle d'Hérodote incite à rejeter.
882
Glanville 1935/6 et 1936 (Égypte pharaonique) ; Joannès 1994 (Babylonie jusqu'à l'époque hellénistique incluse).
883
885
Citons encore