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La conclusion préliminaire qui se dégage de l’analyse de l’emploi de la formule πρὸς ἀργύριον est donc qu’on ne saurait nullement considérer a priori que son emploi doive nécessairement renvoyer à une pesée à l’aide de monnaies, même s’il est vrai que, dans le cas des inventaires de sanctuaire, la formule mérite de recevoir une jutification détaillée. En fait, le mot ἀργύριον signifie certes “argent” (donc peut renvoyer à de l'argent monnayé), mais tout aussi bien “étalon”[886].

ΠΡΟΣ ΑΡΓΥΡΙΟΝ DANS LES DOCUMENTS ATHÉNIENS

On commencera ici volontairement par le document chronologiquement le plus tardif. Il s'agit d'un passage du décret sur les poids et mesures datant du dernier quart du iie s. a.C. Ce document fait apparaître la formule προς άργύριον dans un contexte de pesée[887] : § 4, 1. 29-33 ἀγέτω δὲ καὶ ἠ μνᾶ ὴ ἐμπορική στε[φανηφ|όρου δραχ|μὰς ἐκατὸν τριάκοντα κ[αὶ] ὀκτὼ πρò[ς] τὰ στάθμια τὰ ἐν τῶι ἀργυροκοπίωι [κ]αὶ | [ῥοπ]ὴν σ[τε]φανηφóρου δραχμὰς δεκαδύο, καὶ πωλε[ίτ]ωσαν πάντες τἆλλα πάντα ταύ|[τηι] τῆι μνᾶι πλὴν ὅσα πρòς ἀργύριον διαρρήδην εἴρηται πωλεῖν, ἱστάντες τòν πῆχυν τοῦ ζυγ[οῦ | ἰσόρ]ροπον ἄγοντα τὰς ἐκατὸν πεντήκοντα δραχ[μὰ]ς τοῦ σ[τεφανηφ]όρου. On donnera de ce passage la traduction suivante : “Que la mine commerciale pèse cent trente huit drachmes portant une couronne en fonction des poids de l’atelier monétaire, avec un supplément de douze drachmes portant une couronne, et que tout le monde vende toutes les denrées sur la base de cette mine (sauf pour ce dont il est précisé expressément que la vente doit se taire selon l'unité de poids de l'argent) en plaçant le fléau horizontalement pour l'équivalent de cent cinquante drachmes portant une couronne.” Remarquons au passage, si besoin était, que bien que l'on définisse la mine commerciale par référence à la mine monétaire, il est parfaitement clair dans le passage cité qu’on utilise des poids, στάθμια, pour effectuer la pesée : les στεφανηφόρου δραχμαί dont il est question ici ne sont pas des pièces, mais bien un étalon, celui qui est utilisé aussi bien pour les pièces du Nouveau Style que pour les poids de l’atelier monétaire (où bien évidemment on ne pesait pas les monnaies avec des monnaies mais avec des poids étalonnés). Surtout, M. Lang a clairement expliqué la signification de ces lignes. A Athènes, on distinguait étalon de poids et étalon monétaire. Solon avait fixé la mine commerciale à 105 drachmes monétaires[888]. J. H. Kroll a ainsi publié deux poids attiques (qu’il date du ive s.) en bronze et pouvant donc servir de référence (car moins susceptibles de variations que les poids “ordinaires” en plomb des commerçants), portant la légende δημό(σιυν) et la contremarque officielle de la cité (chouette dressée de face entre deux branches d’olivier, avec les lettres [Θ]ΑΕ) : or, ces deux poids sont respectivement marqués “26 dr. 1 1/2 ob.” et “13 dr. 3/4 ob.”, et correspondent donc à un quart et à un huitième d’une mine commerciale solonienne à 105 dr. d’argent[889]. Plus tard, la mine commerciale évolue encore, pour passer à 110 drachmes[890], puis à 138 drachmes monétaires, avant de connaître une nouvelle mutation (décret de la fin du iie s. a.C.) pour peser 150 drachmes monétaires[891]. Le décret distingue donc le commun des marchandises, qui devait être pesé selon l'étalon de la mine commerciale[892], et une liste fixée de marchandises (or et argent naturellement, mais aussi vaisemblablement liste limitée d'autres marchandises précieuses ou semi-précieuses), qui, elles, devaient être pesées selon l'étalon de l'argent, d’où la traduction de πρὸς ἀργύριον proposée : “selon l'unité de poids de l'argent”, i.e. selon “l'étalon de l'argent”. On voit combien il était important de préciser selon quelle unité se faisait la pesée.

Deux autres documents athéniens, chronologiquement antérieurs au décret de la fin du iie s., font mention de pesée πρòς ἀργύριον. L'inventaire du sanctuaire d'Athéna IG, II2, 1407+1414. 1. 6-7 (385/384 a.C.). dans un contexte malheureusement très mutilé, signale que des objets (travaillés ?) d'ivoire (à la différence d’autres produits comme le bronze) avaient été pesés selon l'étalon de l’argent. Le passage a reçu une intéressante proposition de restitution de A. M. Woodward (ces dernières ici en italiques) : ---] χαλκῆν τὴν ἐν τῷι Παρθενῶνι [ὁμ]ολογόμενον [τό χρυσίον καὶ τòν] | ἐλέφαντα παρέδομεν πρὸς ἀργύριον τὰ στα[θμία ἀντιστήσαντες][893]. Pour A. Μ. Woodward, il s agissait d’une allusion au processus de pesée des différentes parties de la statue chryséléphantine d’Athéna Parthénos[894].

Le second document est un inventaire de l'Asclépiéion. IG, II2, 1534A, réédité par S. Aleshire[895], nº IV, 1. 121, daté par elle de 274/273 a.C. Cet inventaire fait le bilan des offrandes du sanctuaire, en indiquant éventuellement le poids des offrandes vérifié après pesée (parfois en précisant entre les mains de qui se trouvaient les objets manquant), avec si nécessaire les différences d'avec le poids d'un inventaire précédent que les contrôleurs avaient en effet manifestement sous les yeux et qui leur permettait de faire des contrôles et des pesées de vérification[896]. Aux 1. 120-121, l'inventaire nº IV indique donc : [κ]ανοῦν, σταθμὸν : Н НННΔΔΔΔΓ├ : ἀπó τούτου ἐλλείπ ει : ’Ονήτωρ τò ἀνθέμιον : σταθμὸν Δ[.] | [-- c. 15 --] σ[ταθμ]òν πρòς ἀργύριον ἀπήγαγεν : ΓІІІ κτλ. Pour la lacune du début de la ligne 121, dans son apparat critique mais pas dans son texte, S. Aleshire a proposé de restituer [ἀντιστήσαντος τò] σ|ταθμ]òν ?[897] en se fondant, sur la restitution précitée de Woodward pour IG. II2. 1407+1414. 1. 7, et a traduit : “Sacrificial basket, weight 945 dr. ; from this is missing the floral ornament : weight 10+ ( ?) dr. ; Onetor (has it)[898]. There is a déficit in weight. [when *counterweighed] against silver, of 5 dr. 3 ob.” S. Aleshire ne tenait donc pas pour certaine la restitution ἀντιστήσαντος. Même si naturellement le verbe ἀνθίστημι convient à un contexte de pesée[899], il reste qu’il est sans parallèle dans les inventaires d'Asclépios, et surtout peut-être inutile puisqu'ici comme ailleurs il est d’emblée évident qu’on a affaire à une pesée de contrôle. Néanmoins, le parallèle avec l’inventaire athénien reste très instructif en ce qu’il invite à se poser la question de la matière dont était laite la corbeille sacrificielle – ou la partie de la corbeille, en distinguant peut-être le corps de la corbeille de la décoration florale – à laquelle il devait être fait allusion dans la lacune et qui pesait le poids assez considérable de 945 dr.[900] Souvent, de telles corbeilles étaient confectionnées avec l’argent des offrandes qu’on pouvait périodiquement refondre[901]. Mais l’inventaire d’Athéna IG, II2, 1407+1414. 1.21 mentionne un [κα]νοῦν χρυσοῦν ὑπóχαλκον, par quoi il faut sans doute entendre “une corbeille de bronze doré”, comme l’étaient sans doute les στέφανοι ὑπόχαλκοι de l’inventaire d’Asclépios nº III (IG, II2, 1533), 1. 28, de S. Aleshire[902]. En revanche, on relèvera aussi qu’on connaît à Délos des corbeilles en or, mais qui là encore aussi peuvent être composites[903]. Dans l’inventaire de l'Asclépiéion, vu la structure de la phrase, en tenant compte du fait que les autres offrandes peuvent être dans les matières les plus diverses (or, argent, bronze, fer, chalcédoine, cristal) et avec le parallèle de l'inventaire d’Athéna du siècle précédent, plutôt qu’ἀvτιστήσαvoς, on attendrait sans doute davantage la mention d’une autre matière que l’argent dont il fallait préciser qu’elle avait été pesée πρòς ἀργύριον.

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886

Giovannini 1978, 38-41, qui oppose ἀργύριον et νόμισμα, ce dernier terme désignant à proprement parler le numéraire (voir cependant aussi infra pour un sens différent de νόμισμα que révèlent entre autres les inventaires de Didymes).

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887

IG, II2, 1013, 1. 29-33 (Viedebantt 1916 ; Pleket, Epigraphica, I. 14) ; trad. Austin 1981, nº 11 1 ; cf. Habieht 1995, 291-292 et n. 51, avec biblio.. qui rappelle que le commissaire Diodôros fils de Théophilos, du dème d'Halai, mentionné 1. 39 est connu pour avoir été commissaire du port (ἐπιμελητὴς ἐπὶ τὸν λιμένα) en 112/111 (IG, IL. 1012, 1. 19-29 ; sur le personnage, cf. LGPN, III. s.v. nº 73, et sur lui et sa famille, cf. Geagan 1983, 158-161) et rappelle que l’un des points en discussion pour ce texte est la question de savoir si la nouvelle législation a été ou non prise sous l'influence de Rome (Viedebantt 1916, 137, sur la base 1 dr. mon. = 4.353 g. considérait que la nouvelle mine commerciale devait peser 653 g, i.e. le poids de deux livres romaines à 326-327 g).

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888

Cf. Arist., Ath. pol., 10.2. Sur ce passage difficile, cf. le comm. de Rhodes 1981. 164-168

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889

Kroll 1971.

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890

A la fin du ve s. selon K. Hitzl, ce qui ne correspond pas à ce qu’on vient de voir pour la chronologie des poids commerciaux publiés par J. H. Kroll.

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891

Nous synthétisons ici les positions de M. Lang in Lang & Crosby 1964, 3-5 et Hitzl 1997.

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892

Kroll 1971, que nous suivons ici en tout point, sauf (p. 89) sur l’idée que l’ajustement des poids se serait fait avec des pièces, ce que le décret de la fin du iie s. permet de démentir formellement, puisque, on l’a vu, ce document précise que l’ajustement de la nouvelle mine se fait πρò[ς] τὰ στάθμια τὰ ἐν τῶι ἀργυροκοπίωι.

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893

Woodward 1940. 381 (ταστα ΙG), qui ajoutait à propos de ἀντιστήσαντες : “or perhaps δοκιμάσαντες or ἐξισώσαντες”, en renvoyant à la liste des synonymes liés au processus de pesée par Pollux 4.171-172. L’inscription est fort mutilée et toute restitution doit être avancée avec prudence. On pourrait songer aussi à restituer τὰ στα[θέντα κτλ.. qui conviendrait bien à un contexte d’inventaire (cf. IG, II2. 1534A = Aleshire 1989. inv. nº iv, 1. 119 ; ID, 1432Ab, II 1. 27-28 ; 1441A. II, 1. 72 ; 1442B. 1. 68), même si la construction de la phrase deviendrait peut-être plus problématique.

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894

Woodward 1940. ibid. : “weighing them against silver”.

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895

Aleshire 1989. Inventory IV, p. 177-248, qui constitue maintenant l'édition de référence.

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896

Sur le système des ἐξετασμοί successifs, cf. Aleshire 1989, 221. Sur les pesées de contrôle à Athènes et à Délos, voir aussi Tréheux 1965, 56-57.

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897

Aleshire 1989. 242.

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898

Onetor semble avoir été prêtre peu d’années avant l'inventaire de 274/273, cf. Aleshire 1989, 212 et 221.

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899

Cf. ἀνθίστημι, dictionnaire LSJ, I.1.

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900

L'inventaire Aleshire nº V (IG, II2, 1534B+1535), 1. 200 mentionne aussi cette corbeille, qui faisait donc partie de la vaisselle du sanctuaire d'Asclépios. Sur ces corbeilles cultuelles, cf. Schelp 1975 (mais seulement sur les aspects religieux généraux et qui ne traite pas la question de la fabrication des corbeilles en métal précieux).

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901

Ct. la fabrication dune corbeille d'argent avec des offrandes d'argent usagées au Thesmophorion de Délos en 146/145 a.C., ID, 1442B, 1. 71-73, avec le commentaire de Linders 1972, 52-53.

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902

Pour le sens de ὑπόχαλκος, cf. Aleshire 1989, 156.

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903

Nous prendrons un seul exemple, celui de l'inventaire IG, XI.2, 161 B, 1. 34-35, de 278 a.C. : κανοῦν χρυσοῦν λεῖον ὦτα καὶ πυθμένα ἀργυρᾶ ἔχον, ἐπ[ι]|γέγραπται όλκὴ τοῦ χρυσίου δραχμαὶ ΧΗΔΔΔΔ├├├. tοῦ ἀργυρίου όλκὴν ΗΗΗΔΔΔΓ├. Le même inventaire fait apparaître, 1. 37-38, un κανοῦν ὀρθηλòν ἐπίχρυσον dont le poids est indiqué, et 1. 99 un κανοῦμ μέγα χαλκοῦν, sans indication de poids.