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On voit donc que, comme pour les sanctuaires d'Athènes, les arguments en faveur d’une simple mention aléatoire sont les seuls que l’on puisse retenir pour en justifier l’emploi dans les inventaires de Délos. On doit d’abord souligner que, compte tenu des répétitions de formulaires au fil des inventaires pour des objets identiques, la formule apparaît rarement (en fait, compte tenu des répétitions d’un inventaire à l'autre, seulement à trois reprises). Or, Délos a longtemps été sous le contrôle d’Athènes. Sauf entre 404 et 394 et dans les premières années qui ont suivi la Paix du Roi de 386, Athènes a exercé une domination continue sur Délos depuis l’époque de Pisistrate jusqu’à 314. On doit ainsi rappeler qu’au ve s. Athènes avait pris un décret pour imposer aux cités de son empire l’usage des monnaies, mais aussi des poids et mesures attiques[909]. Il paraît donc au moins vraisemblable que, comme Athènes, Délos ait elle aussi connu une distinction entre mine commerciale et mine-argent. On sait en tout cas que ce n’est pas seulement le poids des objets d'or et d'argent qui apparaît dans les comptes et inventaires déliens, mais aussi celui d'une série d'autres denrées ou matières de nature différente : fer, étain, bronze, plomb, bois et charbon de bois, pierre, mais aussi ivoire brut, cire, résine, ocre, blanc de céruse, gomme, pourpre ou bitume[910]. Le décret délien sur le commerce du charbon de bois fait allusion à des σταθμὰ ξυληρά (1. 2) ou à des μέτρα ἀνθρακηρά (1. 40), ce qui montre l'usage d'un système de mesure particulier - mais il est vrai que le bois était un produit tout à fait spécifique[911]. Il est donc probable que, comme à Athènes dans les inventaires d’Athéna et d'Asclépios, c'était pour rappeler la distinction entre mine argent et mine commerciale qu’on mentionnait parfois pour des matières autres que l’argent qu'on avait pratiqué une pesée πρòς ἀργύριον.

— Reste le cas particulier de l’inventaire de 250 a.C., IG, X1.2, 287B, 1. 142-143, qui mentionne à propos d’une liste d'offrandes : ταῦτα ἐστήσαμεν ἐν τῶι ζυγῶι τῶι ἐλάττονι τῶι ἐν τῶι ἀγορανο|μίωι πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές. On a d’abord expliqué la formule πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὀλοσχερές par référence à une pesée au moyen de monnaies qui soit n’auraient pas subi de frai, soit n’auraient subi aucun rognage ou autre altération volontaire[912]. O. Picard est revenu sur ce point et a montré de manière convaincante qu’ὀλοσχερές renvoyait en l’occurrence à l’étalon attique plein, par rapport à l’étalon réduit que la cité pouvait utiliser dans l'usage ordinaire[913]. Mais il a encore conservé l’idée que la pesée se faisait au moyen de pièces, d’étalon attique plein en l’occurrence. Il faut en fait aller jusqu’au bout du raisonnement et se débarrasser totalement de l’hypothèse de la “pesée par les monnaies”. En réalité, l'expression a ici valeur de précision comptable et indique tout simplement qu’on avait utilisé comme référence de pesée l’étalon attique plein, et non l’étalon réduit auquel on était habitué localement. Cette mention ne prouve donc pas l'existence d'un système pondéral distinct du système monétaire, mais montre en revanche l'existence de deux systèmes d'étalon, un étalon attique réduit et un étalon attique plein.

Pesées et unités de compte

Pour répondre à toutes les objections en faveur de la thèse de la “pesée par les monnaies”, on doit encore rendre compte de l'existence à Olyntpie d'un poids d'argent d'époque classique, aujourd'hui mutilé et pesant 27 g (originellement sans doute c. 31,5 g)[914]. Ce poids est un unicum. Pour justifier de son existence, K. Hitzl évoque le décret IG. II2, 1013, 1. 29-33, et la pesée προς ἀργύριον dont il fait mention. L'existence de ce poids est ainsi justifiée de la sorte : “Es gab offensichtlich immer eine Reihe von kostbaren Waren, die nur in kleinen Mengen mit silbenen Gewichten gewogen werden durften”[915]. Le recours à un poids en argent est justifié par l'idée que, faits de ce métal, les poids pouvaient ainsi être plus exacts que les poids de bronze ou de plomb. Pour justifier de l'existence de ce poids exceptionnel, K. Hitzl donne certes une explication rationnelle : le souci de la précision. En tout état de cause, on voit qu'on est bien loin de l'à peu près de la supposée “pesée par les monnaies”. Cependant, s'il est astucieux, le parallèle avec la formule πρὸς ἀργύριον du décret attique IG, II2, 1013, ne peut emporter la conviction. Les raisons déjà évoquées sur le sens de la formule πρὸς ἀργύριον dans le décret IG, II2, 1013, qui fait allusion à un étalon et non pas, concrètement, à un recours à un poids d'argent, excluent qu'il puisse en être ainsi. Sinon, il faudrait admettre qu'en la circonstance la formule aurait eu deux significations à la fois : recours à l'étalon de l'argent et non pas à celui de la mine commerciale ; utilisation de poids d'argent dans l'opération de pesée. On voit que rien n’invite à admettre cette solution qui aurait rendu la formule plus qu'ambiguë. Au-delà de la question de l'inaltérabilité à très long terme, on voit mal également pourquoi un poids en argent aurait été plus précis qu'un poids en bronze. Reste cependant à justifier de l'existence de ce poids. On pourrait songer à une mesure étalon déposée dans un sanctuaire : le fait que ce poids soit mis sous la protection de la divinité pourrait avoir justifié qu'il soit en argent, métal précieux, donc digne d'un dieu ; en outre, comme le montre le décret IG, II2, 1013, on sait aussi qu’à Athènes existait un système de mesures-étalon, désignées sous le vocable de σύμβολα (1. 7-8), déposées à la Skias (la tholos des prytanes de l’agora), au Pirée, à Éleusis et sur l’acropole (1. 1-2 et 56-57) – mais, il est vrai, rien n’indique que ces mesures-étalon aient été en métal précieux. Sans être nullement exclusive de la précédente, une autre explication peut également être avancée : celle d’une dédicace à Zeus faite par un magistrat (ou un collège) responsable des poids et mesures, qui aurait consacré un poids en argent, montrant sa piété envers la divinité en même temps qu’il accomplissait sa tâche de fabrication de poids de référence[916]. On voit qu’il n’est nul besoin d’avoir recours à une “pesée par les monnaies” pour rendre compte de l’existence de ce poids exceptionnel.

Contre la thèse de la “pesée par les monnaies”, on doit encore évoquer la mention de chrysoi dans les relevés de poids, par exemple, entre autres, à Délos ou à Delphes. Certes, les chrysoi pouvaient être des pièces, des statères didrachmes, mais manifestement, dans les inventaires, ils n’intervenaient que comme référence comptable, de même que pour des unités supérieures on aurait compté en mines ou en talents : c’était un moyen d’écrire un poids sous une forme simplifiée et significative, cela ne signifie nullement qu’on ait opéré une pesée à l'aide de chrysoi. Ainsi, à Délos, le poids de couronnes d’or offertes par la reine Stratonikè est exprimé soit en statères d’or, ὁλκὴ χρυσοί ΔΔΔ├ soit en drachmes ὁλκὴ ├ Δ|||[917] : dans les deux cas, il s’agit d’unité de compte, à moins de supposer que dans le premier cas on aurait effectué une pesée à l’aide de pièces d’or, dans le second de drachmes d’argent, mais apparemment personne n’est allé jusqu’à faire une telle suggestion. Dans les comptes de Delphes, on dénombre les pièces en talents, mines, statères et drachmes, ainsi que dans les unités inférieures à l’obole jusqu’à l’hémiobole : or, on doit relever qu’on le fait non seulement pour les monnaies comptées mais aussi pour l’apousia, elle aussi calculée en mines et statères[918]. Ici. les statères interviennent donc indubitablement comme unité de compte, comme monnaie virtuelle, non comme pièces effectivement comptées, et cela pour indiquer le poids calculé de l’apousia[919]. Nulle difficulté donc à considérer que l’on a pu indifféremment donner le poids d’une couronne soit en chrysoi, l’unité de compte habituelle des pièces d'or du fait de l’existence des pièces correspondantes, soit en drachmes correspondant à un poids d’or, la différence entre les deux chiffres (31 chrysoi = 62 drachmes, quand le montant en drachmes est de 63) pouvant s’expliquer par la plus grande précision que l’on pouvait atteindre par un compte en drachmes. En tout état de cause, ce serait supposer un comportement étrangement primitif de la part des Grecs de l’antiquité que de penser qu’ils n’avaient pas le degré d’abstraction suffisant pour concevoir qu’il n’était pas nécessaire d’avoir de l’or (en l’occurrence sous forme de pièces) pour peser de l'or, de l’argent pour peser de l’argent, etc. ; avec les chiffres données en chrysoi pour les objets d'or, il s’agit bien évidemment du recours à une unité de compte habituelle pour l’or, pas de pesées à l’aide de chrysoi.

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909

Aristophane, Nuées, 1040-1041 et IG, I3, 1453, F 1. 6-9, sur lequel voir en dernier lieu, avec discussion et biblio, détaillée, Figueira 1998, et texte §12. 392-410 et 420-423 et comm. 296-315, qui suggère que le décret n’interdisait pas nécessairement les mesures locales, mais plutôt imposait que les poids et mesures attiques soient officiellement reconnues dans les cités de l’empire, de même que les monnaies attiques devaient recevoir cours légal sans que les monnayages locaux soient à proprement parler interdits.

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910

La documentation est considérable, voir IG, XI et ID, passim. Sur le bois de chauffage, voir les tableaux de Reger 1994, 290-294.

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911

ID, 509 (Syll.3, 975 ; Pleket. Epigraphica, I, 10). Sur les mesures utilisées, voir le comm. de Meiggs 1982, 450-451.

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912

Ref. dans Picard 1996, 248.

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913

Picard 1996.

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914

Hitzl 1996, nº 472.

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915

Hitzl 1996, 92

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916

Les poids d'Olympie, entre autres le poids en argent, portent souvent la légende Διός, qui montre que c'est la divinité qui était propriétaire de ces poids. Il va de soi que du même coup aussi la formule convient aussi admirablement à une dédicace. Pour des dédicaces d’objets liés à leur fonction par des magistrats du marché, cf. ici même la dédicace des agoranomes du Pirée, part. p. 163-165.

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917

Chrysoi : IG. XI. 287B, 1. 67-68 ; drachmes : ID, 442B, 1. 5-6 ; autres références apud Bruneau 1970, 548, nº VII. Pour la chronologie de la notation utilisant le symbole de la drachme dans les comptes déliens (190 a.C.), cf. comm. F. Durrbach ad ID, 421, p. 102-103 et Chankowski & Feyel 1997, 109.

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918

Voir les comm. et mises à jour de FD. III.5, 49, 67 et 68, maintenant rééditées CID. II. 75, 77 et 78 in Dunant & Pouilloux 1952, cf. Picard 1988, 101, et infra, n. 125.

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919

Dans le même sens. Picard 1988, 94.