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On objectera encore cependant qu'il arrive aussi que dans certains comptes des objets pesés plusieurs fois n’aient pas le même poids[920]. Faut-il en conclure, comme on l’a fait, que ces différences tiennent à l’imprécision de la pesée par les monnaies ? En réalité, d’une pesée à l’autre, on sait que les objets pouvaient éventuellement se détériorer, donc que leur poids pouvait diminuer[921]. Lorsqu’on constate en revanche une série de hausses dans le poids de certains objets, comme c'est le cas pour une série de huit couronnes qui avaient été consacrées bien longtemps auparavant à l'époque classique et qui subirent une pesée de contrôle en 279 a.C. (cf. IG, XI.2. 161 B. 1. 107-115), il est clair que cette explication n’est pas tenable. J. Tréheux a supposé que seules furent mentionnées les couronnes dont le poids différait de celui porté sur l'étiquette d’accompagnement[922] ; pour ce qui est de l’augmentation de poids, il a cherché une raison circonstancielle : lors du contrôle effectué en 279, on aurait pesé en même temps l’étiquette d’identification, d’où l’augmentation de poids[923]. On voit aisément que les deux arguments sont contradictoires : si l'on avait effectué les pesées au ive s. sans et, en 279, avec les étiquettes, il resterait à savoir pourquoi seules huit couronnes verraient leur poids augmenter. En outre, même pris séparément, aucun des deux arguments précédents ne peut être suivi.

Tout d’abord, rien ne prouve que le poids de toutes les couronnes ait été vérifié : sinon comment justifier que sur plus de vingt couronnes[924], malgré les détériorations inévitablement intervenues sur des éléments aussi fragiles et avec l’imprécision liée à toute pesée, on soit parvenu exactement au même chiffre, à l’obole près, pour la majorité d’entre elles ? A propos des vingt-sept hydries du trésor d’Athéna d’Athènes dont le poids était rigoureusement identique pendant près de soixante ans, J. Tréheux admettait lui-même qu’une telle absence de changement tenait tout simplement au fait que le poids en était régulièrement reproduit d’année en année, sans nouvelle pesée[925] : pourquoi n’en irait-il pas de même a fortiori pour les couronnes déliennes, subissant une pesée de contrôle des dizaines d'années après avoir été consacrées[926] ? Tout indique donc que seules les huit couronnes en question subirent effectivement une pesée de contrôle, et que pour les autres on se contenta de copier le poids porté sur l’étiquette, comme on l’avait déjà fait si souvent et comme on continuera de le faire par la suite, pour des raisons dont la sécheresse des inventaires ne nous permet pas de prendre connaissance, mais dont on peut penser que la crainte de les détériorer fut l’élément décisif[927].

Ensuite, c’est encore une fois prêter beaucoup d’amateurisme aux préposés aux inventaires que de penser qu’ils ne se rendaient pas compte qu’en pesant la tablette de bois appendue à la couronne, ils ne pouvaient retrouver le chiffre porté sur “l’étiquette”[928]. On sait aussi que, d’ordinaire, on essayait d’éviter de peser ensemble métal précieux et éléments annexes[929]. L’explication par la pesée avec la tablette de bois ne peut non plus rendre compte du fait que les poids du compte de 279 sont variables, alors que si l’on avait pesé des tablettes de poids plus ou moins standard on se serait attendu à trouver des différences uniformes.

Ce problème a suscité une légitime perplexité[930] Plus généralement, en une conception typiquement primitiviste, on a ainsi voulu expliquer les incohérences des pesées, réelles ou supposées, des inventaires déliens par la médiocrité des balances grecques antiques, supposées toujours défectueuses, et par l’usage d’un instrument de mesure aussi médiocre que les pièces de monnaies[931]. On proposera ici aux spécialistes des inventaires une esquisse d’interprétation, en sachant que ce sont en fait toutes les variations de poids d’offrandes qu’il faudrait prendre en compte. Pour les couronnes, les données simplifiées sont les suivantes[932] :

No de la couronne

Poids inscrit

(époque classique)

Poids en 279

(indépendance)

Poids inscrit

/ poids de 279. En %

5

113 dr. 3 ob.

118 dr. 3 ob.

0,958

10

92 dr. 3 ob.

96 dr.

0,963

6

63 dr.

65 dr.

0,969

15

82 dr. 2 ob.

84 dr. 3 ob.

0.974

1 1

66 dr. 4 ob.

68 dr.

0,980

20

100 dr.

101 dr. 3 ob.

0,985

13

82 dr. 5 ob.

83 dr. 3 ob.

0,992

19

82 dr. 2 ob.

82 dr. 3 ob.

0,997

Il est vrai que Délos indépendante utilisait toujours l'étalon attique, comme l'a souligné à juste titre J. Tréheux[933]. Mais on sait que, avec des variantes à la fois locales et chronologiques, l’étalon attique a connu un fléchissement au cours de l'époque hellénistique, comme le montrent entre autres les émissions d’alexandres ou autres monnaies d’étalon attique postérieures au ive s. : pas avant 173/172 pour les tétradrachmes séleucides, à la fin du iiie s. pour les monnaies attalides[934], dès les années 275 manifestement pour les alexandres du Pont comme le montre entre autres le cas des monnaies de Mesembria[935]. Cet étalon attique réduit semble avoir été fondé sur une drachme à c. 4,20 g, et non plus c. 4,366 g, soit c. 0,96 % de la drachme attique “classique”. Si l’on suppose que, à Délos au iiie s., on a utilisé une drachme attique réduite, il faut s'attendre à ce que les objets qui avaient été pesés un siècle auparavant se trouvent réévalués. Or, la convergence des chiffres est tout à fait surprenante et on peut même justifier en détail le poids de ces couronnes.

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920

Marcellesi 1998, 39 et n. 17.

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921

Cf. infra, n. 113.

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922

Tréheux 1965, 56.

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923

Tréheux 1992.

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924

21 ou 23 couronnes, cf. comm. J. Coupry à ID, 104. p. 43, cf. Tréheux 1992, 21 et n. 2.

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925

Tréheux 1965, 53.

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926

La pesée de contrôle date de 279 ; la première consécration avait eu lieu en 425, la dernière peut-être en 322, cf. J. Coupry, tableau loc. cit.

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927

Les couronnes d'or représentent comme on le sait le plus extraordinaire chef d’œuvre de l’orfèvrerie antique. Mais elle étaient aussi très fragiles, un point dont les conséquences ont été bien soulignées par J. Tréheux (1963, 54) : “Les couronnes du temple des Athéniens sont bien, elles, toutes en or. Mais elles sont fragiles. Il faut, pour les peser, les décrocher : l’opération comporte des risques. A partir de l’année 276 a.C., on observe que les poids des couronnes cessent de varier pendant de longues périodes et l’on soupçonne que les hiéropes se sont alors contentés de recopier chaque fois le poids inscrit sur l’offrande ou le catalogue précédent. Un jour même, ils l’avouent en écrivant, dans l’inventaire de 250 : τούτους (i. e. les couronnes qu’ils viennent de dénombrer) παρελάβομεν οὐ σταθμῷι οὐδὲ γὰρ αὐτοὶ (les hiéropes de 231) ἔφασαν σταθμῷι παραλαβεῖν” (avec réf. à IG, XI.2, 164. 1. 82 et 283, 1. 12). On sait que déjà au ive s. on se contentait de recopier le poids de ces couronnes d'un inventaire à l’autre (cf. J. Coupry, comm. ad ID, 103. p. 35 et 104, p. 43). Relevons au passage qu’à Délos par exemple, on précise à propos d'une couronne de lierre en or offerte par un Ptolémée qu’elle est “abîmée” (ID, 442B. 1. 8 : στέφανος χρυσοῦς κισσοῦ, ἀνάθεμα βασιλέως Πτολεμαίου, διαλελυμένος).

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928

A la différence de ce qu’il en était pour les phiales et autres objets massifs (sur ce point, cf. infra) et comme l’a montré J. Tréheux (1965. 53 et n. 9), on ne pouvait inscrire le poids d’une couronne sur l’objet lui-même et il fallait donc avoir recours à une tablette de bois, πέτευρον, pour y faire faire figurer l’inscription indiquant le poids, cf. IG, XI.2, 208. 1. 12-13 : [στέφανος χρυσοὺς δαφνῆς, ἐπι]γραφὴν ἔχων ἐπὶ τοῦ πετεύρου· [Κρατ]ερο|ῦ, ὁ|λκὴ σὺν λί[νωι καὶ κηρῶι· x dr].

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929

Tréheux 1965, 49, avec les exemples cités.

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930

Voir déjà Homolle 1882, 139 (qui pensait à une erreur, et immédiatement après traitait de la “pesée par les monnaies”), Vickers 1992, 67-68, ainsi que Tréheux (n. précédentes).

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931

Cf. Vickers 1992, 68. : “... the officials who carried out the process seem to have done so with equipment which was seriously deficient... my guess is that the actual silver coins used in the weighing process were badly but differentially worn”. Qu’utiliser des monnaies comme instrument de pesée eût été recourir à une méthode sans aucune fiabilité est le seul point de cette argumentation avec lequel on puisse tomber d’accord.

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932

Vickers 1992 et Tréheux 1992, loc. cit., donnent tous deux le tableau de chiffres que nous reprenons ici. Nous ajoutons la colonne de pourcentage des “poids de l’époque classique” par rapport aux nouveaux “poids de l’indépendance”, et trions les données en ordre croissant en fonction de ce pourcentage.

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933

Tréheux 1992, 20.

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934

Pour ces deux cas, voir Le Rider 1992, 241-244.

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935

Price 1991, 41-44, avec maintenant pour les alexandres de Mesembria c. 275-225 a.C. l’analyse de Karayotov 1994, 60-61 et catal. p. 83-84 et 122.