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On ne doit pas négliger que les couronnes ne conservaient pas nécessairement un poids immuable : objets d'une exceptionnelle fragilité, elles étaient par essence sujettes à des pertes de poids, variables de l’une à l’autre. En fait, celles dont le “poids de l’indépendance” est le plus proche de celui du “poids de l’époque classique” sont celles qui avaient le plus perdu de poids, tandis que celles dont le poids a le plus “augmenté” sont en réalité celles dont le poids est resté le plus stable : pour une couronne qui, par hypothèse, aurait gardé son poids de 100 drachmes du ive s., il faudrait s’attendre à trouver un poids de 104 dr. 2 ob. avec l’étalon attique réduit. Les trois couronnes nº 5, 6 et 10, dont le poids de l’époque classique ne représente que c. 0,96 % de celui de l’indépendance, sont donc celles dont le poids ne s’est pas altéré, tandis que les autres, dans des proportions variables, ont en réalité vu leur poids se détériorer. On ne peut qu’être frappé du fait que l’on retrouve le chiffre de 0,96 % de l’étalon ancien, qui était celui qui avait été posé comme hypothèse de départ (correspondant à une pesée avec une drachme à c. 4.20 g). Relevons au passage que cette affaire des huit couronnes déliennes illustrerait parfaitement la question du changement des résultats des pesées quand on modifie l’étalon de référence[936]. On peut enfin observer que l’usage à Délos d'un étalon attique réduit paraît se trouver conforté par l’inventaire de 250 a.C. IG, XI.2, 287B, 1. 143, déjà évoqué, qui à propos d’une liste d’offrandes mentionnait qu’elles avaient été pesées πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές, “selon l’étalon attique plein”. Il semble donc qu’il existait à Délos un étalon (monétaire) attique réduit, celui précisément qui avait été utilisé pour les couronnes de l’inventaire de 279, distinct d’un étalon (monétaire) attique plein, celui des couronnes de 250.

Pour le reste, le coefficient d’erreur lié à toute pesée peut suffire à expliquer de légères variations aléatoires pour les autres objets pesés à plusieurs reprises[937], sans qu’il soit besoin d’aller chercher l’argument du recours à des monnaies comme instrument de mesure. Mais les autorités des cités ou des sanctuaires n’auraient guère eu intérêt à introduire un coefficient d’erreur incontrôlable venant s’ajouter à l’inévitable coefficient d’erreur des pesées. Enfin, en dehors du cas particulier du monnayage amphictionique émis à Delphes et pendant une courte durée, l’idée que la pesée à l’aide de pièces de monnaies aurait pu avoir pour but de permettre de savoir de combien de pièces on aurait disposé en cas de refonte paraît encore moins défendable dans le cas d’un inventaire de sanctuaire[938] : les autorités monétaires d’une cité pouvaient en avoir le souci (mais alors, précisément, elles n’auraient pas opéré une pesée à l’aide de pièces), pas les autorités d'un sanctuaire.

Ajoutons aussi au passage que, dans les comptes delphiques, le processus de calcul de l'apousia des pièces destinées à la refonte pour fabriquer le nouveau monnayage amphictionique à partir de 336/335 suppose bien évidemment qu'on ait utilisé un étalon incontestable pour peser les pièces anciennes[939]. Et on ne saurait davantage avancer l'argument selon lequel, dans les sanctuaires, on aurait utilisé pour les pesées d’offrandes des pièces réservées à cet effet[940]. En avançant cet argument, en effet, on ne fait que repousser le problème, car il resterait à savoir comment on aurait pu faire pour déterminer quelle pièce avait le poids convenable, et quelle pièce ne l'avait pas.

Pour conclure, on voit qu'il est possible de donner une interprétation synthétique des différents emplois de la formule πρὸς ἀργύριον, qui unifie le sens de ses occurrences dans les sources littéraires, les papyri et les inscriptions. S'appliquant à un objet ou une matière qui n'était pas en argent, ou seulement partiellement, la formule πρὸς ἀργύριον signifie 1) Employée dans un contexte de vente : “au poids de l'argent” (donc selon la valeur de l'argent correspondant à ce poids) – 2) Employée dans un contexte monétaire : “en équivalent selon l'étalon d'argent” (pour des monnaies de bronze) – 3) Employée dans un contexte de pesée : “compté selon l'unité de poids de l'argent”, i.e. comptabilisé à un poids qui serait celui de l'objet ou de la matière si il ou elle était en argent. En d'autres termes, la formule πρòς ἀργύριον signifie toujours “au poids de l'argent”, mais cette formule prend une signification spécifique à son contexte d'utilisation, “en argent compté” (1) ou “en compte d’argent” (2 et 3), selon que l’on mettra au premier plan le métal-argent et sa valeur ou l’unité de référence (monétaire ou métrique) utilisée pour établir la quantité de métal. Pour ce qui est de la formule délienne plus technique πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές, elle signifie “compté selon l'unité de poids d'argent attique complète”, i.e. “selon l'étalon attique plein”. On voit encore une fois que la thèse de la “pesée par les monnaies” ne peut trouver aucun argument dans l'emploi de la formule πρὸς ἀργύριον.

Les comptes de Didymes : ολκhσ και νομiσματοσ

Il reste encore à justifier la formule des inventaires de Didymes selon laquelle certaines offrandes portaient la mention ἀνεπίγραφος ὁλκῆς καὶ νομίσματος. On a voulu y voir la preuve que les objets en question étaient pesés à l'aide de monnaies[941]. Cette présentation des choses ne résiste pas à l'analyse. L'étude de B. Haussoullier sur Milet et le Didymeion, publiée en 1902, donnait pourtant déjà la clé du problème[942]. Il est regrettable que son interprétation n'ait pas été suivie, ou prise en compte, par ceux qui ont traité plus récemment de cette question. C'est donc en nous plaçant directement dans la ligne du propos d'Haussoullier qu'on présentera ici brièvement une nouvelle argumentation de la question, en tenant compte des travaux intervenus depuis la publication de ses Études, qui restent toujours d'une lumineuse clarté.

Soulignons d'emblée qu'en soi la formule n'indique nullement que l'on ait effectué une pesée à l'aide de monnaies. Les deux génitifs, ὁλκῆς καὶ νομίσματος, donnent deux indications de nature différente, même si évidemment on ne peut que considérer que ces deux indications étaient étroitement liées entre elles. S'agissait-il d’indiquer d’une part un poids, d'autre part une valeur en numéraire, en supposant que les inscriptions portaient deux chiffres différents ? Telle n’est certainement pas la bonne solution.

Si l’on observe les indications des inventaires de Didymes, on voit que les textes des iiie-Ier s. font mention d’une part d’un chiffre indiquant le poids, d’autre part de l’unité de référence, drachmes d’Alexandre le plus souvent, mais aussi drachmes rhodiennes ou drachmes locales de Miletl[943].

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936

L’affaire des couronnes déliennes paraît bien fournir a contrario la vérification expérimentale de l'hypothèse que nous avions évoquée plus haut à propos des phiales d’Amos : si vraiment on avait effectué la pesée avec des monnaies, par définition plus légères que l’étalon standard, les phiales auraient nécessairement pesé plus de 100 ou 150 dr. ; s’il n’en est rien et si au contraire le poids était inférieur à la norme attendue, c’est bien la preuve que l’hypothèse de la “pesée par les monnaies” est tout à fait ruineuse.

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937

M. Vickers (1992, 67. première partie du tableau) en a relevé quelques unes. Cette question mériterait d'être réétudiée en détail.

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938

Idée soutenue par Marcellesi 1998, 45.

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939

Sur le détail de la procédure. Picard 1988, 97-98, et maintenant CID, II, 75. 77 et 78 pour les inscriptions déliennes mentionnant l’apousia, avec le commentaire synthétique de Bousquet, p. 158-159.

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940

C’était déjà l'argument de Migeotte 1977, 133-134.

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941

Marcellesi 1998, 45 et n. 43.

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942

Haussoullier 1902,235-243.

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943

Nous reprenons ici la liste des mentions de ces drachmes sans détailler la forme exacte d'apparition (par exemple Ἀλεξανδρείου ou Ἀλεξάνδρειαι δραχμαί, etc.). Pour les drachmes symmachiques de la lin du ive s., cf. Deppert-Lippitz 1984. 63-64. Toutes ces inscriptions sont du iiie s. ou du iie s. a.C., sauf nº 475 et 477, du ier s. a.C ; chronologie incertaine pour le nº 478 (“späthellenistisch”).