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— Même sans le document précité, d’autres éléments auraient permis de reconstruire la procédure qu’on vient de décrire. Dans certains cas, les offrandes portent en effet la mention ἀνεπίγραφος (467,1. 20), ou ἀνεπίγραφος ὁλκῆς καὶ νομίσματος (467,1.12 ; 468, 1. 6 et 8 ; 13 ; 469, 1. 7) ou encore ὁλκὴν ἀνεπίγραφον (433, 1. 20). Or, dans ce cas, le poids n'est pas indiqué : preuve que les préposés du sanctuaire ne pesaient pas effectivement les offrandes qu'ils enregistraient. Dans d’autres cas apparaît la mention “portant une inscription”[956], mais qui semble ne devoir être entendue que comme une précision supplémentaire. Dans la majorité des occurrences, en effet, on a certes seulement l’indication de poids et d’unité, sans plus de précision : néanmoins, ces offrandes devaient elles aussi porter une inscription, tout comme celles pour lesquelles cette indication nous est donnée de manière explicite. Le poids de nombre de ces occurrences correspondant à des chiffres ronds, on peut conclure que dans ces cas-là du moins, mais certainement aussi dans les autres (montants à l'obole près) tout simplement parce que les inventaires mélangent souvent les deux types de données, on n’avait pas fait de pesée et on s’était contenté de lire le chiffre indiqué sur l’offrande.

— Relevons enfin que les poids libellés en drachmes rhodiennes émanent d’Iasos (464, 1. 11-13, date : 177/176 Rehm), d’un dédicant dont le nom ne peut être déterminé du fait des aléas de la lecture de la pierre (463.1. 34, date : 178/177 Rehm) ; enfin d’une seconde dédicace d’Iasos (464, 1. 12, date : 177/176 Rehm). C’est tout simplement parce qu’Iasos était une cité de Carie méridionale, certes toute proche de Milet, mais proche également de la zone d’obédience rhodienne et dont l’histoire est liée à celle de Rhodes, que cette cité pouvait utiliser l’étalon rhodien (mais le nº 464 montre que l’offrande avait aussi été ensuite évaluée selon l’étalon attique)[957]. Ces objets n’avaient donc pas été pesés à Milet, mais bien à Iasos, car on ne voit pas pourquoi, à un siècle de distance, les autorités du sanctuaire auraient pris soin d’utiliser l’étalon rhodien pour peser les offrandes d'Iasos et non pas leur étalon local “persique” ou l’étalon attique (universellement connu).

A Didyntes, dans la plupart des cas certainement, les préposés du sanctuaire se contentaient manifestement d’un simplement enregistrement du “poids officiel” de l’offrande, par lecture du bordereau d’accompagnement et de l’inscription portée sur l’objet lui-même, sans contrôle effectif par une pesée qu’ils auraient eux-mêmes effectuée. L’existence d’inscriptions portant le poids de l’objet sur un certain nombre vases précieux atteste de l'existence de cette pratique[958], confirmée abondamment par les textes des inventaires, de Didymes, de Délos et d'ailleurs[959]. En fait, dans les textes qui nous sont conservés, il s'agissait plutôt, année après année, d'enregistrer l'entrée des objets pour pouvoir ensuite les identifier, en se fiant donc à ce qui était écrit sur l'objet, à tort ou à raison selon les cas.

A Amos en revanche, comme en général dans le sanctuaire d’Apollon à Délos et dans les sanctuaires d’Asclépios et d’Athéna à Athènes (mais où on a aussi il est vrai des registres d’entrée), on a un document qui correspond à une pesée de contrôle effectuée sur les offrandes d'une série d'années successives (et dont au demeurant seule une partie nous a été conservée puisque la stèle est mutilée). Les inventaires de Didymes et l'inventaire d'Amos ne sont donc pas en réalité des documents exactement de même nature[960].

S’il est possible, on s'éloigne donc encore un peu plus de la théorie de la “pesée par les monnaies”, puisqu'à l'évidence les offrandes de Didymes qui présentent des chiffres ronds n'avaient même pas été effectivement pesées par les préposés du sanctuaire.

On voit que notre analyse ne contredit en rien la thèse fondamentale d’O. Picard, qui a montré que dans l’usage ordinaire on comptait les pièces de monnaie et qu'on ne les pesait pas[961]. En revanche, pour ce qui est de l’hypothèse selon laquelle on se serait servi des monnaies comme instrument de pesée, à Amos, à Délos, à Didymes ou ailleurs, il est clair qu’il faut la rejeter catégoriquement.

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Pour finir, trois remarques nous paraissent encore s’imposer. La première concerne le module des offrandes. A la ligne 18, les chiffres sont très difficiles à lire. Dans l’édition de W. Blümel, ils sont même tous pointés. A vrai dire, le poids total de 80 dr. nous paraît suspect. C’est le seul chiffre rond de la série, quand aucun des autres ne l’est. En fait, le plus probable est qu’on a affaire ici aussi à un chiffre dans les 90 drachmes et tout proche de 100, dont la fin est devenue totalement illisible du fait de l'usure de la pierre. Il nous paraît probable qu’en fait seuls deux modules de phiales apparaissaient dans la partie de l'inventaire qui nous est conservée : 100 drachmes et 150 drachmes. C’était déjà la conclusion implicite que nous donnions dans Pérée et qu'il nous est donné ici de développer.

La deuxième concerne la date de l’inscription. M.-Chr Marcellesi considère qu’il ne faut pas tenir compte du rapport avec la monnaie attique pour analyser la fixation du poids des offrandes (à 100 drachmes le plus souvent). Admettons ce principe : à l’intérieur du territoire rhodien, pour l’argent, on ne pouvait compter qu'en drachmes rhodiennes et c’est cette règle que nous avions d’emblée admise pour considérer que les drachmes en question étaient à l’évidence des drachmes rhodiennes. Pourtant, auparavant, c’est sur la base de la conversion supposée plus facile des drachmes légères avec la monnaie attique qu’est fondé le raisonnement de M.-Chr. Marcellesi relatif à la date de l’inscription (“80”, 100 et 150 drachmes rhodiennes à c. 2,5 – 2,8 g correspondraient respectivement à 50, 66 et 100 drachmes attiques)l[962]. L’inventaire serait donc postérieur aux drachmes d’ancien style mais antérieur à l’introduction des plinthophores. Mais si la conversion en monnaie attique n'a aucun sens pour l’établissement des modules d’offrandes, comment et pourquoi admettre que ce serait précisément cette même contrevaleur en drachmes attiques qui serait la preuve que l’inscription daterait de l’époque des drachmes légères ? Il y a là une contradiction qui nous paraît insurmontable. En réalité, seuls d’autres critères (graphie et éventuellement prosopographie) peuvent permettre de faire avancer la question de la datation de cette inscription.

Disons enfin d’un mot (car ce n’est pas le lieu de faire un exposé d’ensemble) que la présentation d’Amos comme une somnolente “petite localité de Carie” où les monnaies ne circulaient que lentement est rien moins que satisfaisante. Amos était certes une petite localité, mais elle était en fait le centre d’un dème prospère de la Pérée rhodienne intégrée, sur la route maritime joignant le port de Rhodes au port de Physkos (autre centre d'un dème rhodien de la Pérée intégrée), et aussi une possible escale pour les navigateurs se rendant de l’Égée en Orient ou inversement. Installé sur un promontoire dominant la mer, la bourgade avait été dotée d'une imposante fortification[963]. On y trouve aussi un théâtre[964] ce qui montre si besoin était que ce n’était guère là un village supposé arriéré de Carie intérieure. Le nombre non négligeable d’inscriptions qu’on y a découvert (9 au total) atteste aussi de la vitalité du centre du dème des Amioi : vie locale donc, mais nullement vie obscure et ralentie.

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956

Cf. d’après index Rehm : ἐφ’ ἧς ὲπιγραφή (463, 1. 10 ; 471,6 et 8) ; ἐπιγραφὴν ἔχου[---] (457, 1. 12) ; ἐπιγραφὴν ἔχουσα (442, 1. 6 ; 451, 1. 2 et 7 ; 455, 1. 4 ; 456. 1. 2 ; 464, 1. 12 : ἐπιγραφὴν ἔχουσαι (475. 1. 35) ; ἔχουσα ἐπιγραφήν (448, 1. 9) ; ἐπιγραφὰς ἔχοντα (424, 1. 15).

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957

Sur les étroits rapports politiques entre Rhodes et Iasos qui apparaissent dans nos sources particulièrement dans la période 220-214, cf. en dernier lieu Meadows 1996.

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958

On trouve ainsi une inscription portant le poids de l'objet sur une phiale de Tarente (Wuilleumier 1939, 339), sur une phiale du trésor de Panagjuriste (Zontschew 1959. 13-14. fig. 54-59, aujourd’hui British Museum 1976. nº 36l) – ces deux cas cités par Tréheux 1965. 53 –, tout comme sur une phiale d'or aujourd'hui au Metropolitan Museum (avec une inscription grecque, le début d’un nom et une inscription phénicienne qui donne le poids de l'objet, cf. von Bothmer 1962/3. 155-157 : le chiffre en lettres phéniciennes serait 180. qui correspondrait à des drachmes uniques à 4,20 g, avec un poids théorique de 756 g, pour une phiale légèrement abîmée pesant aujourd’hui 747 g) ; pour l’interprétation des indications de poids sur ces phiales. cf. aussi Lewis 1986, 76-77 (=1997,46-48).

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959

Cf. déjà Tréheux 1965, loc. cit. et supra l’analyse des ἐπιγραφαί des offrandes dans les inventaires de Didymes.

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960

Sur la pratique des inventaires de sanctuaires et ses différences, cf. Günther 1988. 215-216, pour Didymes, et Linders 1988 pour Délos.

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961

Voir les nombreux exemples rassemblés par O. Picard (1984).

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962

A vrai dire, on ne peut guère trouver davantage probant l’argument selon lequel le chiffre de 66 drachmes attiques qui correspond au cas le plus fréquent (4 chiffres sur les 5 qui sont vraiment certains – pour le chiffre de 80 drachmes, voir supra) serait un chiffre commode, parce qu’il représente les 2/3 de 100 drachmes attiques.

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963

Pimouguet 1994, 249-251, qui souligne l'importance stratégique du site, et Saner 1994.

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964

Maiuri 1921-1922, 415-419.