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L’hypothèse d’une pesée d’objets précieux au moyen de monnaies n’a donc aucun fondement solide. Pour ce qui est du poids des offrandes, presque toujours légèrement inférieur à ce qui était manifestement leur poids standard, il faut donc considérer qu’en vue de les confectionner, les magistrats devaient déposer une somme supérieure au poids-objectif, tenant compte du déficit inévitable des pièces par rapport à leur valeur déclarée, du salaire de l’artisan, ainsi que des pertes à la fonte et lors de la fabrication. Comme l’a bien pressenti M-Chr. Marcellesi, et même si nous donnons une solution radicalement différente au problème qu’elle a soulevé, le modeste inventaire d’Amos donne ainsi l’une des clés qui permettent de résoudre des problèmes se posant dans des termes identiques dans les plus grands sanctuaires du monde grec. On voit alors qu’il faut faire rentrer dans les limbes la vieille théorie de la “pesée par les monnaies”. En fait, cette hypothèse s'inscrit pleinement dans une vision typiquement primitiviste du fonctionnement des cités grecques. Une analyse plus objective des modes de pesée oblige à conclure que cette vision des choses doit être abandonnée.

Chapitre XI. Prosodoi publics, prosodoi privés : le paradoxe de l'économie civique

On annonce périodiquement que le débat autour de la nature de l’économie antique est définitivement clos. Et, curieusement, c'est d'ordinaire au moment même où l’on vient de prononcer cet arrêt que le débat repart de plus belle, comme un feu mal éteint couvant sous la cendre se rallume à l'improviste. Il y a là un paradoxe qui semble mériter de retenir l'attention.

Les termes du debat

On connaît si bien les termes du débat qu'il paraît superflu de les rappeler ici en détail[965]. Les travaux de Μ. I. Finley et de son école, qui s'inscrivaient eux-mêmes dans la lignée de ceux de Johannes Hasebroek et Karl Polanyi, ont voulu montrer que l'économie n'existait pas en tant que réalité autonome dans le monde antique, tant au plan des processus réels, car les conditions de fonctionnement d'un grand marché n'étaient pas réunies, que secondairement au plan conceptuel, car l'absence d'une économie de marché empêchait l’émergence d’une quelconque forme de science économique. Certes, selon Μ. I. Finley, on pouvait bien acheter, vendre, souhaiter acquérir plus de biens, sans que pour autant existât un véritable marché. On pouvait aussi disposer de connaissances empiriques comme celle qui veut que la rareté d'une denrée entraîne l'augmentation de son prix tandis que c'est l'inverse qui se produit en cas d’abondance, mais tout cela ne constituerait même pas l'embryon d'une science économique. Pour Μ. I. Finley, un trait caractéristique de l'absence de développement d'une véritable économie se trouve dans le désintérêt de l'État à son égard, dans une équation qui n'a rien à voir avec une théorie du laisser faire. Si l'État s'intéressait à quelque chose, c'était à ses besoins propres : ainsi des émissions monétaires, liées invariablement à des guerres et non aux nécessités du commerce ou de la production.

On doit reconnaître que, contesté sur certains points, le modèle garde encore une forte cohérence d'ensemble, et en tout cas une grande autorité. Le péché mortel, de nos jours, c'est le “modernisme”, accusation qui ne manque pas d'être lancée dès lors qu'on soupçonne la projection des concepts économiques modernes sur l'économie antique. Il est vrai que l'attitude moderniste n’a pas encore totalement disparu et que certaines études en restent profondément imprégnées[966]. Malgré quelques exceptions, il n'en reste pas moins que les thèses de ce qu’on a pu appeler la “Nouvelle Orthodoxie” se sont en général imposées. Certes, les thèses de fond de la Nouvelle Orthodoxie mériteraient d'être passées au crible de la critique, pour examiner ce que les recherches récentes ont pu confirmer ou infirmer. Mais il n'y a là rien que de très normal dans la démarche scientifique. On relèvera aussi les différences très importantes entre le modèle wébérien, qui admettait l'existence d'un véritable capitalisme marchand dans l'antiquité, et le modèle néo-primitiviste de Hasebroek et Finley. Il serait ici hors de propos de procéder à un réexamen point par point de ce modèle. Pour faire avancer le débat, il vaut mieux se situer sur un autre plan et essayer d'examiner sous un angle particulier, celui des “rapports entre l'État et l'économie” (ces guillemets seront justifiés plus loin), la manière dont était structuré le champ de l'économie antique[967]. On sait que Μ. I. Finley a mis en garde contre ce que l'économie antique n'était pas, qu’il a combattu la vision simpliste qui consistait à projeter dans l'antiquité les concepts modernes, celui “d'intervention de l'État” par exemple[968]. En revanche il n’a pas montré comment le champ de l'économie était structuré : la raison en est simple. Pour lui en effet, l'économie ne s'était pas dégagée des besoins et des contraintes immédiates de la société grecque, elle restait “embedded”, immergée dans le social, ce qui supposait du même coup une absence d'autonomie.

Telle est la justification du modèle d'“économie par défaut” que propose Μ. I. Finley. Or, la réalité paraît susceptible d'être analysée d’un point de vue différent. Non qu’on prétende ici apporter des éléments radicalement nouveaux dans le détail. La méthode consiste à pousser certaines analyses jusqu'à leurs conséquences ultimes dans le but de redéfinir les spécificités du champ de l'économie antique et montrer comment la notion d'économie immergée dans le social ne peut plus être considérée comme satisfaisante. Au point de départ, deux points semblent avoir une importance particulière : la définition que l'on donne de l'État et de l'économie. En effet, le système conceptuel qui sous-tend les théories de la Nouvelle Orthodoxie se fonde sur l’existence d’une nature intemporelle de la notion d’État et d’économie : d’où le modèle d'“économie par défaut” auquel on aboutit[969].

S'agissant de l’État, on entend d'ordinaire avant tout son rôle de régulateur et de législateur, naturellement son pouvoir de contrainte, ses droits régaliens aussi : celui de lever l'impôt, de battre monnaie, toutes attributions que l'on s'accorde à retrouver dans un État moderne. S'interrogeant récemment sur les rapports entre l'État et le commerce à l'époque romaine, tel spécialiste commençait aussi par admettre, il est vrai avec quelque regret mais néanmoins de manière très ferme, que la définition ordinaire de l'État pouvait permettre de traiter la question de manière satisfaisante[970].

Que présuppose-t-on lorsque l'on évoque des faits économiques “immergés dans le social” ? L'économie, c'est alors par exemple la production et la vente, en vue de dégager un bénéfice. Comme ce bénéfice peut ensuite être dépensé pour acheter des biens de luxe ou pour pouvoir exercer une liturgie, et non pas “réinvesti”, on décide que l'économie est “immergée dans le social”, dans la mesure où l'emploi des fonds ne correspond pas à un investissement dans une production, fabrication ou autre activité commerciale. On voit qu'il n'est pas sûr que l'on ait affaire ici à un trait significatif d’un fonctionnement original des sociétés antiques. Les formes de consommation varient d'une société à l'autre et à ce compte toute forme d'organisation économique peut être dite “immergée dans le social”, y compris dans notre propre société. Malgré ses défauts, retenons néanmoins la notion d’économie “concrète” définie par la production et l’échange des biens consommés.

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965

Finley [1975] et 1985. Voir commodément Andreau & Étienne 1984. travaux auxquels on ajoutera Andreau 1995 et Descat 1994 et 1995a, avec bibl. antérieure.

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966

Cf. par exemple Apostolou 1995. étude sur laquelle voir Bresson 1996.

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967

Cette étude aborde donc directement le thème annoncé dans le cours de la discussion sur la conceptualisation de l'économie antique dans Bresson 1987 [voir réf. supra p. 1 1 et comm. infra 275. n. 50], 257.

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968

Finley [1975], 201-235.

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969

Voir aussi, dans un perspective différente, von Reden 1995 217-218.

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970

Andreau 1994.