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Selon ce découpage, on se trouve donc implicitement devant une “économie concrète” qui relève de la sphère de l'activité privée, tandis que l'État, quant à lui, s'occupe des affaires publiques, qui. par essence, sont situées en dehors de la sphère de l’économie. Cette opposition nous est familière, puisqu'elle est ni plus ni moins celle qui est la nôtre à l'époque contemporaine. A la question de savoir si le modèle économique contemporain permettait d’expliquer le fonctionnement de l’économie antique, les modernistes ont implicitement donné une réponse positive. Les tenants de la Nouvelle Orthodoxie ont, quant à eux, répondu par la négative et en ont conclu que l’économie n’avait aucune forme d’existence dans les sociétés anciennes. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les catégories de l’économie politique contemporaine qui ont servi de référence. Telle est la vision des choses qu’il est nécessaire de remettre en question, en montrant que la division des rôles entre l’État et l’activité des particuliers n'était manifestement pas celle qui prévalait, sinon à Rome – on laissera cette question à d'autres –, du moins dans la Grèce des cités.

L'état-polis : définitions générales

La définition de l'État-cité en Grèce ancienne est un immense sujet. Si l'on examine la littérature récente sur la question, on voit que deux positions se dégagent :

• Pour les uns, c'est une erreur de vouloir opposer “une fusion de l'État et de la société dans l'antique cité-État à leur séparation dans l'État moderne”. La réalité serait radicalement inverse, dans la mesure où aujourd'hui l'État régnerait sur tout tandis que, dans l'Athènes classique par exemple, “la polis, communauté politique des citoyens, et la société, prise comme un ensemble réunissant tous les groupes, étaient deux concepts clairement distincts”[971].

• Pour les autres, au contraire, ce n'est que de manière abusive que l'on peut assimiler la cité grecque antique à un État au sens moderne du terme. Solidarité égalitaire et communauté d'intérêts étaient le ciment de la communauté[972]. On a même pu aller jusqu'à nier l'existence de l'État dans la Grèce des cités : “Il y avait un État à Rome ; il n'y en avait point dans les démocraties grecques”. Dans une cité comme Athènes, la seule autorité était celle de la loi et non celle d'un corps constitué autonome : “Le citoyen n'avait pas en face de lui un État, mais une foule d'autres lui-même”[973].

Dans ce débat, la première position paraît intenable. En effet, le fond du problème n'est pas dans les attributions plus ou moins nombreuses de l'État – prise en charge de l'éducation, de la santé, des moyens de communication, etc. Il réside en fait dans les formes d'organisation et d'autorité qu'il pouvait revêtir. A cet égard, les différences apparaissent de manière trop nette pour qu'il soit utile d'y insister. Comme on le sait, l'absence d'agents spécialisés distincts du corps civique est une différence essentielle avec l'Etat moderne : l'armée, la justice, les magistratures diverses sont d'ordinaire directement entre les mains des citoyens, leur émanation même, non une structure distincte pouvant au besoin s'opposer directement à la grande majorité du peuple. Au reste, rien n’identifiait mieux une cité que la mention de la collectivité formée par ses citoyens : “les Athéniens”, “les Rhodiens”, etc. La deuxième position est donc plus proche de la vérité que la première, mais cela ne veut pas dire qu'elle doive être prise à la lettre. Les formes très particulières d'exercice du pouvoir d'État ne doivent tout de même pas faire oublier l'existence d'une autorité propre de l'État.

Ces remarques sont d'autant plus importantes que, peut-être plus qu'aucune autre forme d'État, la polis grecque doit être envisagée dans son développement historique, et non pas in abstracto. La définition même des structures civiques revêt à cet égard une importance particulière : ainsi de l'ensemble des structures dites ordinairement “groupes de sociabilité” (hétairies, banquets communs, structures d'apprentissage de la jeunesse, etc.). Deux visions différentes ont été proposées. La première a voulu voir un modèle inchangé depuis les origines homériques jusqu'à la fin de l'existence de la cité-État. le modèle implicite étant la soumission des “groupes de sociabilité” à l'autorité de l'État[974]. L'autre insiste au contraire sur l'évolution et la différence entre l'époque archaïque et l'époque classique : d'abord éléments à part entière de la définition du citoyen, ces structures, tout en continuant à exister, auraient ensuite perdu cette caractéristique et auraient été soumises à l'autorité de l'assemblée et des organes civiques supérieurs[975]. Il serait aisé d'observer que, dans le cadre athénien et manifestement dans bien d'autres cités, la phratrie conserve le rôle si important de faire le partage entre ceux qui ont droit d'appartenir à la communauté civique et ceux qui en sont exclus. Mais, en même temps, on sait que les phratries n'ont pas (plus) dans l'Athènes classique de rôle propre dans la pyramide des institutions civiques. On pourrait faire la même observation au sujet des fonctions de l'État et de son autorité. Ainsi de ce qu'on a pu appeler le rôle “disciplinaire”, régulateur du pouvoir d'État qui se constitue peu à peu[976]. A cet égard, dans l'évolution de l'Athènes archaïque, il est clair que la période solonienne a été une période très importante. Quelle que soit l'interprétation exacte des lois de Solon, encore en discussion, on a sans aucun doute affaire à une évolution dans le sens d’un rôle nouveau ou plus affirmé de régulation de la vie collective et des échanges, au sein de la communauté civique et avec l'extérieur.

On doit donc retenir l'idée d'une évolution, le principe d'un État-polis en train de se faire, dont les structures ont pu se modifier considérablement entre l'époque archaïque et l'époque hellénistique. La polis de l’époque hellénistique est un système institutionnel beaucoup plus complexe que celle du haut archaïsme : la chose est trop évidente pour qu’il soit utile d’y insister. Restent néanmoins à déterminer, s’ils existent, les invariants qui font de la polis une forme d'État tout à fait spécifique et distincte des autres formations historiques de l'État. On voit combien il faut être prudent s'agissant de l'État-cité de la Grèce ancienne. Ses formes d'existence et son autorité doivent faire l'objet d'un examen détaillé. Toute projection automatique des concepts modernes sur l'État-polis doit être bannie, même si la position voulant nier son existence paraît excessive.

L'état-polis et l’οικονομία

Notre point de départ sera le livre II de l'Économique du Ps-Aristote. Comme on le sait, l'ouvrage a été rédigé à la haute époque hellénistique. Le Ps-Aristote commence par dresser la liste des quatre oikonomiai qui lui paraissent devoir être distinguées : celle du roi, celle du satrape, celle d'une cité et celle d'un particulier (βασιλική, σατραπική, πολιτική, ιδιωτική)[977]. Il donne ensuite une définition de chacune de ces subdivisions[978]. Ainsi, l'économie royale devra définir la date, la quantité et la valeur des émissions monétaires, la gestion des contributions satrapiques et la nature des dépenses. L'économie satrapique gère les différents impôts, directs et indirects, et les revenus tirés des mines. L'économie de la cité gère les revenus fiscaux tirés des produits du pays, ceux qui sont tirés des ports et voies de passage, enfin ceux qui proviennent des redevances périodiques. La quatrième et dernière, l'économie des particuliers, est définie comme la gestion des revenus tirés de la terre, puis de ceux qui sont tirés des “activités périodiques” (commerce et artisanat apparemment[979]), enfin de ceux qui correspondent à l'intérêt des prêts, étant entendu que, pour les particuliers, les dépenses ne doivent pas être supérieures aux recettes. Dans les quatre subdivisions ainsi définies se retrouve explicitement la même idée de base : la gestion des prosodoi et celle des dépenses. Une telle mise en série, depuis la gestion royale jusqu'à celle du simple particulier, a pour le moins de quoi surprendre.

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971

Hansen [l993a], 90-91.

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972

Gauthier 1981b ; Veyne 1982 ; Meier 1984. “L'identité politique des Athéniens”. 7-26.

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973

Pour ces définitions. Gauthier 1976, 251-252. Même idée explicitement chez Meier 1984. 23-25.

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974

Mossé 1984.

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975

Schmitt-Pantel 1990, 209-211.

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976

Descat 1993 et 1994.

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977

Ps-Arist., Économique, 2.1.1.

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978

Ps-Arist., Économique, 2.1.2-6.

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979

Van Groningen 1933, 31-34 et comm. éd. CUF p. 53 sur ce passage d'interprétation difficile.