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Que faut-il entendre par le mot οἰκονομεῖν ? Pour B. A. Van Groningen, “bien que le terme ne soit pas défini scientifiquement (-) la suite de l'ouvrage montre dans quel sens il doit être pris, à savoir celui d'administration financière”[980]. En fait, ces principes d'oὶκovoµία correspondent exactement à la manière de gérer les entrées et sorties d'argent. Banalité, pure ratiocination sur des évidences ? A quoi correspondait véritablement le genre du λόγος οἰκονομικός, qui fleurit à la fin du ve siècle et au ive s ? En fait, il semble bien qu'il ne s'agisse pas d'un genre traditionnel, illustrant des pratiques routinières, mais, au contraire, d'un discours de type nouveau, introduisant une forme de rationalité rompant avec l'idéologie traditionnelle[981]. C'est ainsi qu'apparaît par exemple la définition d'une οἰκονομία Ἀττική mettant au premier plan l’achat et la vente, au détriment des pratiques anciennes d'autoconsommation[982]. Périclès avait déjà lui-même adopté cette pratique consistant à vendre sa récolte en une seule fois, pour ensuite acheter au marché tout le nécessaire, simplifiant ainsi de manière radicale la gestion comptable[983].

Ces λόγοι οἰκονομικοί ont pourtant paru à Μ. I. Finley être la preuve même de l'absence de notion d’économie pour les Grecs[984]. Comment en effet ne pas sourire des propos de l'Ischomaque de l'Économique de Xénophon et de son exposé à la jeune épouse sur la nécessité de ranger les marmites[985] ? Le livre I de l'Économique du Ps-Aristote est lui aussi tout entier consacré à l'économie domestique. On pourra certes en tirer toutes les conclusions sur le caractère primitif de la pensée économique en Grèce ancienne par rapport à ce qu'est aujourd'hui la science économique. Mais est-ce la bonne leçon ? Ne faut-il pas au contraire prendre au sérieux le Ps-Aristote ? Le point important n'est-il pas de saisir que la gestion de l'État, qu'il s’agisse d'un royaume ou d'une cité, est assimilée à celle d'un oikos ? Or, comme on l'a vu, c'est la recherche des prosodoi qui définit aussi bien la gestion de l'oikos que celle de l'État. Les formes d'acquisition peuvent varier – un particulier ne lève pas d'impôt foncier ou de taxe - mais fondamentalement le principe reste toujours identique : engranger des prosodoi, qui seront utilisés au profit du détenteur du “bien”, le roi pour le royaume, les citoyens pour la cité, le chef de famille pour l'oikos. Cela signifie par exemple que le droit de lever des taxes n'est pas conçu de manière différente de celui du particulier qui va exiger un fermage s’il met un champ en location. Et que le produit de ces taxes comme les revenus tirés de la ferme doivent revenir respectivement aux citoyens et au propriétaire de l'exploitation agricole. Ce qui nous paraît donc incongru, à savoir mettre sur le même plan et dans le même ouvrage des conseils pour la gestion d'une ferme et des artifices pour trouver de nouvelles recettes fiscales dans la cité, ne l'était pas aux yeux des Grecs : car pour eux les deux domaines n'étaient pas de nature différente, du moins au plan de la gestion financière.

Comment une telle “erreur” était-elle concevable ? Notre conception de l'État le fait apparaître exclusivement dans un rôle de maintien de l'ordre et de régulation. Or tel n'était manifestement pas le cas dans le monde des cités de la Grèce ancienne. On doit pour cela remonter à Homère. Ce n’était pas seulement pour venger l'outrage fait à Ménélas que les Grecs s'étaient rassemblés devant Troie. Ce conflit est le type même de l'expédition de pillage qui doit rapporter à ses participants des prises intéressantes. Faut-il rappeler le point de départ de l'Iliade et le conflit qui oppose Achille à Agamemnon, ce dernier arrachant au fils de Pélée la belle Briséis[986] ? Ou encore le partage des prises faites sur les Épéens rapporté par Nestor dans l'Iliade[987] ? Le modèle héroïque du butin partagé entre les guerriers ne disparaîtra jamais de l'imaginaire de la cité, jusqu'à l'époque hellénistique incluse. Au point de départ, l'État apparaît donc davantage comme un organe de répartition de profits faits collectivement que dans un rôle d'autorité abstraite ou une fonction de régulation et de législation. Certes, il prendra au cours du temps nombre de ces caractéristiques, mais elles n'occulteront jamais tout à fait la fonction première de répartition entre les mains de chacun des profits faits collectivement. Naturellement, l’appropriation collective de nouvelles terres, le but premier et traditionnel de la guerre en Grèce ancienne, procède directement de cette orientation : on se partage les terres conquises en y installant de nouveaux colons, qui travailleront eux-mêmes la terre ou qui la feront travailler par les populations soumises. C’est également par l'attrait de l’or et de l’argent, ainsi que par la richesse des terres de l’Asie. qu’Aristagoras essaie d’attirer les Lacédémoniens dans une guerre contre la Perse et s’il n’y parvient pas c’est uniquement parce que l’immensité de la tâche effraie Cléomène et les dirigeants de Sparte[988].

La guerre comme moyen de profit était un principe de base de la “société des cités”. L'asservissement des prisonniers, y compris des Grecs a toujours été largement pratiqué[989]. Surtout, les traités entre cités prévoyaient souvent de manière explicite la répartition des dépenses de guerre et de même les partages de butin qui devaient être effectués après la victoire[990]. Sur certains points particuliers, la société grecque a même poussé plus loin que d'autres le souci de profit financier : il n'est pas rare, lors du siège d'une ville, de voir assiégés et assiégeants passer des conventions en vue du rachat mutuel de leurs prisonniers. Ainsi en est-il du rachat mutuel des prisonniers de guerre entre les forces de Démétrios Poliorcète et les Rhodiens lors du siège de 305-304[991]. Le livre II de l'Économique du PsAristote renferme de nombreuses allusions aux profits de guerre mais l'une des plus significatives est l'anecdote relative à Timothée : “Pendant qu'il assiégeait Samos, il vendait aux habitants les produits de leurs récoltes et tout ce qu'ils avaient encore sur leurs terres : il eut ainsi de l'argent en abondance pour payer la solde de ses troupes”[992]. La guerre rapportait collectivement des profits, mais ces profits devaient être équitablement répartis, et d'abord entre les combattants : à l'époque classique et hellénistique, citoyens mais encore plus alliés et mercenaires attendent d'être payés. Avant même le partage du butin, le premier profit de guerre, c'est la solde. On a souligné ajuste titre le lien direct entre émissions monétaires et campagnes militaires[993]. Naturellement, on ne doit pas ramener toutes les guerres à des expéditions de pillage. Mais même des guerres ayant à l'origine un caractère défensif pouvaient avoir comme conséquence la perception d’avantages tout à fait matériels. C'est de cette manière que les Athéniens purent établir leur domination sur l’espace égéen au lendemain des Guerres Médiques et prélever le phoros qui lit leur fortune et permit entre autres de payer les misthoi des soldats, magistrats, et juges. Le système ne tarde pas à se remettre en place au ive siècle, malgré les promesses solennelles qui avaient été faites aux alliés en 377. Au reste, les Athéniens n'agissaient pas autrement que n'importe quelle autre cité, grande ou petite, qui pouvait établir une zone de domination à sa mesure dans son espace géographique. Le fait nouveau, dans cette période, et a fortiori après la sécession des plus riches cités de l’empire en 355, c'est que les eisphorai permettant d'équiper des trières ne rapportent plus ce qu'on pouvait en espérer. C'est ce que constate Xénophon dans le traité des Poroi : “Quand ils acquittent une eisphora, les Athéniens savent bien une chose, c'est qu'il n’y aura jamais de remboursement des contributions, ni de dividendes à espérer”[994], traduit Ph. Gauthier qui commente justement : en payant les eisphorai, “comme les membres d'un club, [les citoyens] constituaient une ‘masse’, c'est-à-dire une somme d'argent à ‘jouer’ le plus habilement possible. L'idéal était donc que cette contribution pût être remboursée bientôt, ou qu'elle rapportât des bénéfices”[995]. C’est cette conception que l’on retrouve par exemple en arrière-plan du discours des Rhodiens venus se plaindre devant le Sénat de la situation engendrée par la perte de la Carie et de la Lycie en 166. Astymédès est prêt à admettre le bien fondé de cet état de fait, bien que la cité perde ainsi des revenus (prosodoi) de montant élevé et alors qu'elle avait consenti des dépenses de guerre importantes pour les conserver[996]. Il admet cependant que le châtiment puisse être justifié par l’attitude de ses concitoyens, qui au reste n’avaient reçu ces régions que par la faveur de Rome. En revanche, il lui est plus difficile d’admettre que Rhodes soit en outre privée de Stratonicée et de Caunos[997]. En effet, la cité avait reçu Stratonicée en don du fils d’Antiochos III et avait acheté Caunos pour deux cents talents : Astymédès souligne alors qu’en cédant aux injonctions de Rome Rhodes perdait ainsi les cent vingt talents de prosodoi que lui rapportaient chaque année ces deux cités. On voit donc que pour les Rhodiens, le contrôle sur la Carie et la Lycie ou sur Stratonicée et Caunos s’exprimait d’abord en termes financiers. En considérant que les Rhodiens avaient été injustement privés d’un placement légitime, Astymédès trahit la conception d’un État opérant un placement comme pouvait le faire un particulier, et en l’occurrence un placement qui avait produit des dividendes très élevés, ce qui était une manière de souligner l’ampleur du dommage subi.

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980

Van Groningen 1933, 25.

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981

Descat 1995b.

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982

Ps-Arist. 1.6.2 et 6.

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983

Plut., Périclès, 16.

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984

Finley [1975], 18-21.

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985

Xén., Écon., 8.19.

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986

II.. 1.106-187. etc.

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987

II., 11.668-707.

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988

Hdt. 5.49-50.

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989

Garlan 1989. “Guerre et esclavage”, 74-92.

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990

Garlan 1989, “Le partage entre alliés des dépenses et des profits de guerre”, 41-55.

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991

Diod. 20.84.6, cf. Bielman 1994,300-301.

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992

Ps-Arist.. Économique, 2.2.23c.

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993

Garlan 1989. “Guerre et économie monétaire”, 56-73.

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994

Xén„ Poroi, 3.8.

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995

Gauthier 1976. 91 et 92.

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996

Pol. 30.31.4.

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997

Pol. 30.31.6-8.