Cette conception de la citoyenneté comme participation à un club distribuant des dividendes est donc présente dans la guerre et autres opérations de politique internationale. Mais elle l'est aussi dans la paix. L’exploitation des mines et des carrières, les impôts de toute nature et en particulier les taxes sur les échanges, sur lesquelles l’État veillait jalousement, apportaient à l’État des ressources considérables[998]. Il est même significatif de l’évolution des temps que dès le ive s. on puisse voir apparaître chez Xénophon, dans les Poroi, le souhait d’un mode d’enrichissement collectif qui ne soit pas fondé sur un préjudice infligé aux autres cités[999]. Au fond, les Poroi visent à montrer comment la cité peut augmenter ses prosodoi sans avoir besoin d’exploiter un empire. Selon Polybe, le Rhodien Thrasycratès peut présenter en 207 dans un discours devant l’assemblée étolienne une nouvelle forme de conception de l’enrichissement, qui condamne la guerre et qui est implicitement fondée sur la paix et l’enrichissement pacifique des cités[1000]. Il est vrai que lorsque les Rhodiens sont victorieux dans les guerres contre Philippe V et Antiochos, ils s’empressent de constituer un “empire” à leur mesure pour en tirer les plus grands profits. Mais la chose prouve seulement que l’exploitation par l’État de ces moyens ordinaires n’était pas exclusive, si la possibilité en était donnée, du recours à la guerre pour mettre la main sur de nouvelles sources de prosodoi.
Lorsque l’utilisation des revenus n'était pas liée aux expéditions militaires, elle devait se faire directement au bénéfice des citoyens. Bien entendu, dès que la polis eut atteint un certain degré de développement, les ressources purent faire l’objet d’une consommation collective, c’est-à-dire qu’elles purent être employées à satisfaire des besoins qui ne pouvaient l’être de manière individuelle : construction de fortifications, de systèmes d’adduction d’eau et de fontaines, de sanctuaires en l’honneur des dieux, etc. C’était là naturellement le principal chapitre des dépenses. Mais, et c’est là un point très révélateur, ces ressources pouvaient aussi éventuellement être distribuées directement aux citoyens, selon le système classique de l’affectation d’un chapitre des recettes à un poste de dépense particulier. C’est ainsi que, selon Hérodote, au vie s., les Siphniens se répartissaient chaque année entre eux les revenus des mines d'argent, qui faisaient de leur petite cité l'une des plus prospères de la mer Égée[1001]. On a pu suggérer que les Thasiens opéraient de la même manière avec les revenus de leurs mines d'or et d'argent[1002]. Il est possible que jusqu'à la veille de la iie Guerre Médique, les Athéniens aient eu l'habitude de faire de même avec le produit des mines du Laurion[1003]. Selon Hérodote en tout cas, les Athéniens allaient percevoir dix drachmes chacun lorsque Thémistocle les persuada d'utiliser ces fonds à la construction d'une flotte de deux cent trières (à l'origine, pour faire la guerre contre Égine)[1004]. De Lycurgue, on a voulu dresser un portrait de financier impitoyable sur les dépenses inutiles, par opposition au laxisme d'Eubule et de son fonds des theorika. Et on s'est donc étonné de le voir distribuer au peuple, à raison de 50 drachmes par tête, le produit de la confiscation des biens du riche Diphilos, fermier des mines du Laurion[1005]. Peut-on vraiment considérer que cela revenait à “flatter chez le peuple le goût trop naturel du gain facilement acquis, l'intéresser au dénouement des procès”[1006] ? En réalité, Lycurgue ne faisait que s'inscrire dans une longue tradition qui voulait que la polis restât un État redistribuant l'argent des bonnes fortunes sur lesquelles il avait pu mettre la main. Comme l'a montré Cl. Mossé, Lycurgue était un bon gestionnaire parce que dans sa fonction de ταμίας τῆς κοινῆς προσόδου il avait su montrer une rigueur nouvelle, utilisant de manière systématique l'écrit dans sa comptabilité et ses bilans, ce qui était exactement s'inscrire dans la perspective de l'οἰκονομία πολιτική telle que devait la définir un peu plus tard le Ps-Aristote[1007].
998
Voir Bresson 1993, pour les revenus tirés des
1004
Hdt. 7.144. Cf. également Aristote,