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Il est vrai que ces distributions pouvaient être l’objet de débats, ainsi en particulier de cette question qui hante les écrits des penseurs et philosophes des ve et ive s. : les revenus de l’État peuvent-ils ou non faire l’objet de distribution sous forme de misthoi pour services rendus à l’État ? On trouve un exposé des positions traditionalistes entre autres dans l’Aréopagitique d’Isocrate : ce dernier regrette le passé et l’époque où l’on n’attendait aucune rétribution d’un service rendu à la collectivité, une époque où l’on prenait soin de ses affaires privées pour ne pas avoir à vivre aux crochets de l'État[1008]. On comprend bien la logique du raisonnement d'Isocrate : elle consiste à montrer qu’on ne doit pas introduire de confusion entre la gestion des finances de l’État et celle des particuliers, que l’on doit avoir une fortune stable pour pouvoir contribuer au koinon et non pas négliger ses affaires privées pour se trouver ensuite dans la situation d’avoir à essayer d’utiliser la fortune publique pour redresser sa situation financière privée[1009]. On sait pourtant que la cité démocratique a pris une orientation inverse. A Athènes, dès le ve s., l’exercice de certaines magistratures a valu à leurs détenteurs l’octroi d’un misthos[1010]. Au ive s., les misthoi ont été distribués aux citoyens qui assistaient aux délibérations de l’assemblée (ou du moins à certains d’entre eux), système que reprendront un certain nombre de cités à l’époque hellénistique[1011]. Mais d’autres indemnités, comme le theôrikon, permettaient aussi de percevoir une indemnité les jours de fête[1012]. La distribution de misthoi voulue par les démocrates provoquait donc l’ire des conservateurs, mais d’une certaine manière elle était parfaitement conforme au mode de fonctionnement traditionnel de la polis. C’est de la même manière que l’on peut rendre compte des salaires distribués aux ouvriers des chantiers de l'acropole, cette fois avec la médiation du travail, qui ne constituent donc nullement l’anachronisme qu’on a voulu y voir[1013]. Qu'était au fond l'indemnité du théorique, instituée au milieu du ive s. et au départ officiellement une indemnité de spectacle, sinon un moyen de donner aux plus pauvres d'entre les citoyens un minimum vital les jours où ils ne pouvaient percevoir un misthos[1014] ?

Dans la paix comme dans la guerre, l'État restait donc avant tout une machine à collecter et à redistribuer les prosodoi : l'ambition normale de tout bon citoyen était de voir sa cité plus riche, comme le Socrate des Mémorables le fait dire au jeune Glaukôn, le moyen étant d'augmenter les sources de revenus et de supprimer les dépenses inutiles[1015]. Au reste, ce n'était pas seulement l'État qui avait ce genre de pratiques, mais aussi toutes les associations intermédiaires qui pouvaient disposer de sources de revenus : ainsi à Athènes par exemple, les tribus, les dèmes, les phratries et les associations religieuses, pouvaient louer les terres, bâtiments ou carrières dont ils disposaient, et cela naturellement au bénéfice de leurs membres, non seulement pour les revenus qui en étaient tirés, mais aussi et d'abord pour les locations elles-mêmes, qui leur étaient réservées[1016]. C'était certainement le cas aussi ailleurs avec des modalités peu différentes[1017]. Il y avait ainsi tout une série de niveaux entre l’État[1018] et le particulier : mais à chacun d’eux on gérait des prosodoi de la manière la plus rentable possible. A cet égard. l'État n'avait donc pas de spécificité particulière.

Il est vrai que s'agissant des “dépenses”, comme on l’a vu, plusieurs modalités pouvaient s'offrir. Plutôt que tout simplement distribuer des sommes d'argent à tout le monde, Aristote suggérait de “faire une masse commune des recettes publiques (τὰ μὲν ἀπò τῶν προσόδων γινόμενα) et la répartir en totalité entre les pauvres, avant tout pour l'achat individuel d'un petit domaine, si la somme réunie est suffisante, et, sinon, comme mise de fonds pour un commerce ou une exploitation rurale (πρòς ἀφορμὴν ἐμπορίας καὶ γεωργίας)”[1019]. Notons au passage qu'il est remarquable que le terme ἀφορμή soit exactement celui qu'emploie Xénophon dans les Paroi pour désigner la mise de fonds initiale qui serait nécessaire à la mise en œuvre de son projet[1020]. C'est donc le même vocabulaire qui décrit le fonctionnement de la machine financière d'un particulier et celle de l'État. La mesure préconisée par Aristote paraît avoir été effectivement appliquée, même si ce fut avec des modalités adaptées et dans des circonstances particulières. Ainsi, selon le Ps-Aristote, les gens d'Abydos en difficulté à la suite d'une guerre civile promettent un remboursement direct sur une part de la récolte future aux métèques qui prêteraient de l'argent aux cultivateurs pour les aider et les encourager à remettre leurs terres en culture : en d'autres termes, le produit d’une taxe sur les récoltes devait permettre de rembourser les bailleurs de fonds[1021]. A Héraclée du Pont, vers 345, le tyran Timothée annule les dettes et prête à intérêt à ceux qui étaient en difficulté, pour faire du commerce ou pratiquer une quelconque autre activité[1022]. S'agissait-il “d'investir dans l'économie” ? D'une certaine façon oui, à nos yeux. Mais la logique de fonctionnement de l'économie de la Grèce des cités était différente : il s'agissait en fait de mettre temporairement les moyens de l'État au service des particuliers (citoyens) pour les aider à reprendre le cours normal de leurs activités : au fond, même si la dépense de l'État prenait une autre forme que celle qui consistait à distribuer également l'argent à tout le monde, le principe général du fonctionnement de l'État-cité au bénéfice de ses membres restait le même.

Les Poroi de Xénophon et la loi de Samos sur le blé

Pour illustrer le point de vue défendu ici, on prendra un exemple en mettant en parallèle le traité des Sources de revenus (Paroi) de Xénophon et la “loi de Samos sur le blé”. On y trouve en effet la meilleure illustration de ce principe d'État redistributeur. Ce traité a fait l’objet d’un débat fort instructif. A une spécialiste italienne qui voulait voir dans cet opuscule la marque d'une volonté de relance de l'économie athénienne au milieu du ive s., on a pu opposer un modèle radicalement différent, de type fiscal, où l'on a montré que le programme manifestait une volonté de favoriser la croissance des recettes de l'État et non celle de l'économie privée, comme l'on dirait aujourd'hui[1023]. L'objectif de Xénophon aurait donc été, sans recourir à l'impérialisme, de restaurer les finances de la cité et de faire fonctionner harmonieusement la démocratie (Ph. Gauthier) ou bien de soulager la pauvreté de la masse sans frapper lourdement les riches (E. Schütrumpf). Un point important est néanmoins demeuré en débat. Il s'agit de la nature de la trophè offerte aux Athéniens : misthos en rétribution d'une fonction civique (du moins dans un premier temps) pour Ph. Gauthier, distribution régulière pour E. Schütrumpf. On montrera que la loi de Samos illustre parfaitement le propos de Xénophon, parfois jusque dans le détail de l'organisation du système financier, et que les deux textes s'inscrivent pleinement dans la perspective ancienne de l'époque classique et de la haute époque hellénistique, et non dans celle des distributions larges de la basse époque hellénistique.

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1008

Isocrate, Aréopagitique, 24-25. Bien entendu un tel Age d’Or est imaginaire. Plutarque (Cimon, 10.8), tout en soulignant que l'attitude de son héros était exceptionnelle, veut voir dans Cimon un modèle d’incorruptibilité. Cependant, si tant est que l’affirmation soit exacte, ce tableau de l’Athènes du ve s. montre aussi implicitement qu’une telle attitude était rarissime.

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1009

Cf. Vannier 1988, 197-207.

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1010

Hansen 1979 et [1993a], 280-282, et Gabrielsen 1981,57-87 et 97-99, d’un point de vue opposé pour la situation du ive s. : pour Μ. H. Hansen, les misthoi sont supprimés définitivement en 411. rétablis en 403 selon V. Gabrielsen.

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1011

Hansen [1993a], 128 et 181-182. En dehors d'Athènes : Gauthier 1990.

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1012

Hansen, [1993a], 128.

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1013

Plut., Périclès, 12.5-6. Théorie de l’anachronisme, Will 1980, 269. Remarques rapides mais pleinement justifiées de Brûlé 1994, 98-99.

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1014

Hansen [1993a], 128.

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1015

Xén., Mémorables, 3.6.3-12. Sur ce passage, Gauthier 1976, 3-4.

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1016

A cet égard voir l'étude fondamentale d'Osborne 1988, part. 281-292.

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1017

Cf. les conclusions nuancées d’Osborne 1988, 322-323 sur les formes différentes des prêts dans diverses cités (Athènes, Thespies, Délos et Karthaia de Kéos).

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1018

Si, à Athènes, l’État ne disposait pas de terres (Lewis 1990 = 1997. 60-76) - nous dirions qu'en fait c'étaient les sanctuaires civiques qui les détenaient-, on ne doit pas oublier qu’il disposait des mines et même d'esclaves publics (Lewis 1990, 257 = 1997, 70-71), ce qui au reste est la meilleure confirmation possible de ce que le projet de Xénophon n'était pas purement imaginaire, mais bien informé de ce qu’étaient les réalités athéniennes de son temps.

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1019

Arist., Pol., 6.5.8, trad. CUF.

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1020

Xén., Paroi, 3.6.

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1021

Ps-Arist., Économique. 2.2.18. cf. supra 208..

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1022

Memnon d'Héraclée, FGrHist 434 F3.1 (cf. aussi texte et trad. IK, 47-Heraclea Pontica, 67).

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1023

Bodei Giglioni 1970 ; contra Gauthier 1976 et Schütrumpf 1982.