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Pour ce qui est de la “loi de Samos sur le blé”, on sait que son objet tourne autour de la distribution de rations de blé à tous les citoyens[1024]. Un point important tout d'abord. Ce document était jusqu'ici couramment daté du iie s. En fait, il ne peut guère être situé à une date plus basse que les environs de 200 a.C. et il faut peut-être le remonter sensiblement plus haut, jusqu'à c. 260[1025]. On doit aussi souligner que les distributions de blé prévues par la loi sont distribuées à tous les citoyens, et à eux seuls, alors que celles des grands évergètes de la basse époque hellénistique concernent tout le monde, les citoyens, mais aussi les étrangers et même les esclaves : un tel système aurait été impensable deux ou trois siècles plus tôt, en tout cas pour des distributions publiques, puisque l'État, qui était évidemment aux mains des citoyens, fonctionnait à leur seul bénéfice.

Pour D. J. Gargola cependant, le point important n'était pas les distributions de blé. Le véritable but de la loi était selon lui de transformer en argent les revenus en nature du vingtième de l'Anaïtide et les mesures prises avaient pour but de simplifier la gestion financière du temple d'Héra. Insister sur la conversion en argent des revenus en nature est bien venu, car ce point de vue a jusqu'ici été négligé. Mais parler de simplification est pour le moins difficile à admettre, car, pour disposer d'argent liquide, il y aurait eu des moyens infiniment plus simples à mettre en œuvre. Tout lecteur de cette loi comprend immédiatement qu’elle prévoit une procédure a priori étrange et en tout cas fort complexe.

Reprenons les choses au point de départ. Le temple d'Héra, et en fait derrière lui la cité de Samos, disposait du vingtième des productions de l'Anaïtide, c'est-à-dire du territoire de la pérée samienne. Que pouvait-il en faire ? On pensera spontanément à deux utilisations possibles :

• Les citoyens aurairent pu se partager ce grain. C’était apparemment la solution la plus simple. Dans ce cas cependant, la déesse, à qui appartenait le blé, aurait été lésée. Il n'était donc pas possible de procéder de cette manière. Le scrupule religieux rendait la chose impraticable, au moins en temps ordinaire.

• Le blé aurait pu être vendu au plus offrant et au meilleur moment, au besoin à l'étranger. Les caisses de la déesse aurairent été remplies de manière optimale. Dans ce cas, ce sont les citoyens de Samos qui auraient été lésés, eux dont l'effort collectif avait permis de conquérir l'Anaïtide et de maintenir sur cette région une domination sans cesse remise en question. Pour des raisons inverses de la précédente, cette solution était donc également exclue. On a vu que, dans un génos ou dans un dème, c'étaient toujours les membres de ce génos ou de ce dème qui étaient bénéficiaires des contrats d'affermage. Il était impensable qu’une denrée aussi précieuse que le blé, dont Samos ne devait guère avoir d'excédent, échappât ainsi massivement à la consommation des citoyens.

Effectivement, c'est à un système beaucoup plus sophistiqué qu'eurent recours les Samiens : 1) Constitution d'un fonds public pour l'achat de blé, servant exclusivement à cette fin. 2) Prêts annuels des sommes ainsi rassemblées, dont les intérêts étaient destinés d’une part à racheter à la déesse le blé de l'Anaïtide, et aussi d'autre part, secondairement, à acheter un complément de quantité de blé, à Anaia ou ailleurs. Détail supplémentaire, les intérêts de l'argent pouvaient eux-mêmes faire l'objet d'un prêt à intérêt pendant la période où ils se trouvaient inemployés. 3) Quant au blé acheté, à la déesse ou à un autre vendeur, il faisait l'objet d'une distribution strictement égalitaire entre les citoyens.

On voit qu'en matière de simplification, il était possible de faire mieux. Une série de traits sont particulièrement significatifs. Pourquoi un système aussi complexe ? Que ferait un Etat moderne dans un cas similaire ? Plaçons-nous dans la situation qui consiste à exclure par avance la distribution pure et simple d’une rente (comme celle que les Samiens tiraient de l'Anaïtide). Le recours à l’impôt ou à une quelconque autre forme de prélèvement annuel et obligatoire permet, par le biais d’un transfert, de financer des opérations de secours ou d'assistance mutuelle. Mais tel n'était pas le principe de fonctionnement dans une cité grecque. En effet, l'idée de base est toujours et avant tout, si possible, d'éviter l'impôt et de trouver les prosodoi nécessaires par un autre moyen, par exemple en faisant fructifier une certaine somme d'argent. Telle est exactement la méthode que l'on retrouve dans le décret de Samos. En fait, le système employé a trois avantages :

Constitution, entre les mains de la déesse, d'une réserve de numéraire qui pourra être bien utile en cas de nécessité impérieuse et imprévue.

La constitution d’un tel fonds trouve de nombreux parallèles. Naturellement, s'il le faut, l'argent redevient disponible, à charge pour la cité de rembourser ce qu'elle a “emprunté” : c'est ce que se promettent les Athéniens à la fin de la Guerre du Péloponnèse lorsqu'ils doivent aller jusqu'à fondre les nikai d'or de l’Acropole et que trois-quarts de siècle plus tard Lycurgue s'efforce encore de réaliser. Si le fonds de réserve d'une cité est d'ordinaire remis à la caisse d'une divinité, c'est précisément parce que la sacralité vient garantir la fonction de dépôt. Le métal thésaurisé peut éventuellement être à son tour prêté, ou bien il peut faire l'objet d'une thésaurisation improductive, comme c'était le cas pour les réserves d'or et d'argent de l'acropole d'Athènes au ve siècle.

Distribution du blé effectivement produit sur une terre dépendant de la cité, au bénéfice de ses citoyens.

La terre d'Anaia est le bien collectif des Samiens. puisque ce sont leurs efforts de guerre qui leur ont permis de conquérir ce territoire et d’y maintenir leur domination, depuis l’époque archaïque jusqu’à l’aube de l’époque romaine[1026]. L'importance de telles distributions est sans doute toute relative. Ainsi, à Samos. le blé distribué ne représentait qu'une part minime de la quantité effectivement consommée par la population citoyenne (sans doute guère plus de cinq à six rations journalières sur une année)[1027]. Cependant, on aurait tort de considérer cet apport comme négligeable. S'ajoutant aux parts de sacrifice des jours de fêtes de la cité ou des organisations civiques intermédiaires, il devait au contraire être fort attendu dans nombre de familles citoyennes pauvres : d’où le souci extrême de réglementation qui entoure tout le processus. On ne peut s’empêcher de penser aux distributions de blé effectuées à Athènes et à cette scholie des Guêpes, 718, qui évoque la mise à l’écart de 4 760 personnes considérées comme n’ayant pas droit aux distributions de blé organisées par la cité en 445-444. Le blé occasionnellement distribué par les cités n’était donc pas une chose négligeable, y compris au plan alimentaire.

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1024

Ed. princeps Wiegand & Wilamowitz 1904 (Syll. 3, 976 ; Pouilloux. Choix, 34). Nous renverrons ici seulement aux publications récentes qui donnent une ample bibliographie : Thür & Koch 1981 (texte et trad.) ; Migeotte 1989-1990 (avec photos de la pierre), 1990, 294-295 ; Id., 1991,27 ; Id., 1992, 185-191 (nº 62) ; Gargola 1992, cf. Bull. ép., 1993, 392.

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1025

Tracy 1990. Cette chronologie haute n'est pas acceptée par Gargola 1992. C’est là aussi l’une des raisons qui incitaient Ph. Gauthier à opposer le programme de Xénophon et la loi de Samos (Gauthier 1976, 248), quand au contraire tout nous paraît montrer que les deux textes relèvent du même principe.

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1026

Fantasia 1986.

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1027

Cf. en détail Migeotte 1989-1990, sur le nombre de jours de distributions.