— Mise à la disposition des citoyens d'une niasse d'argent à emprunter.
Or. précisément, on sait que les citoyens ont besoin d'argent, pour satisfaire toutes sortes de besoins. On connaît le débat qui entoure la nature des prêts, productifs ou non, dans la société grecque antique[1028]. La réponse est sans doute que la destination des prêts était variable mais la question n’a pas à être traitée ici. Ce qu’on doit retenir, c’est cette faim d’argent dans les cités, qui permet par exemple de rendre compte des prêts de faible montant, comme ceux dont bénéficiaient les Athéniens de Rhamnonte grâce au sanctuaire de Némésis[1029]. A une autre échelle, c’est pour la même raison que l’on peut comprendre que les Priéniens aient accepté le dépôt de quatre cents talents d'argent effectué par Oropherne de Cappadoce : en effet, un dépôt pouvait être pour celui à qui il était confié un moyen de faire fructifier de l'argent[1030]. Isocrate savait bien que le mouvement des prêts dépendait de la confiance que pouvaient avoir les prêteurs dans le remboursement, avec intérêt, des sommes qu’ils avaient avancées[1031].
Ce sont donc ces trois objectifs qui sont atteints grâce au système de gestion mis en place par les Samiens. Insister sur le premier d'entre eux est une chose certes importante. Mais vouloir tout ramener à ce seul point, c'est oublier qu'on aurait pu atteindre ce but par d'autres procédés. Le mécanisme mis en place par les Samiens était fort complexe, mais pleinement dans la lignée des mesures prises par les cités grecques dans des circonstances analogues et dont le Ps-Aristote nous donne de bons exemples. Pour que le système pût fonctionner, il fallait trois conditions : d'abord l'existence d'une rentrée de blé permanente (le vingtième d'Anaia) ; ensuite l'existence d'un capital de départ qui permettait de racheter le blé parvenant annuellement ; enfin une organisation d'ensemble rigoureuse avec en particulier un système de prêt contraignant.
On doit souligner que le fait que les responsables de la gestion soient des commissaires et non pas des gestionnaires professionnels, comme ce serait le cas aujourd'hui permettait à la fois de limiter les frais de gestion et aussi de responsabiliser et d'intéresser directement les participants à la gestion : c'était le bien collectif de la cité qui était en jeu. donc indirectement le leur propre ; mais aussi le fait que leur responsabilité personnelle ait été engagée dans le maniement des fonds faisait qu'ils avaient tout intérêt à ce que les opérations soient menées à terme avec succès. De même, dans la mesure où les prêts non seulement devaient être offerts mais aussi devaient trouver preneurs, la responsabilité collective étendue à l'ensemble du peuple et répartie entre ses diverses subdivisions, les chiliastyes, faisait que le contrôle le plus étroit devait être assuré. Notons précisément que dans des cas similaires Aristote recommandait de laisser aux tribus le rôle de gestion des fonds, et que le Xénophon des Paroi ne proposait pas autre chose[1032].
Car, à tous égards, le système de Samos fait directement penser au traité des Paroi. Constitution d'une mise de fonds initiale, à Athènes par l'impôt, à Samos par une epidosis. Gestion financière au plus près des fonds rassemblés. Distribution au bénéfice des ayants droit, c'est-à-dire des citoyens. Avec le décret samien, on est au cœur d’un système qui doit rendre aux citoyens tous les services possibles, de même que tout le projet des Paroi n’a d’autre but que d’assurer la trophè des citoyens, et non pas la prospérité d’un État abstrait qui serait totalement distinct des individus sous son contrôle[1033].
Lorsque Polybe dresse le tableau de l'extraordinaire montée de la puissance romaine, il met sur le même plan l'augmentation des fortunes privées et la fortune collective de la cité. C'est ce qu'il fait à propos de la nouvelle puissance de Rhodes, pour laquelle il signale la surprise qui se manifeste lorsqu'on voit à quel point la fortune des particuliers et celle de la cité ont pu s'accroître en peu d'années (λίαν θαυμάζειν ὡς βραχεῖ χρόνῳ μεγάλην ἐπίδοσιν εἴληφε περί τε τοὺς κατ’ ἰδίαν βίους καὶ τὰ κοινὰ τῆς πόλεως)[1034]. A Milet. deux inscriptions mentionnent explicitement le lien entre les difficultés ou au contraire l'augmentation des fortunes des particuliers et de celle de l'État. Il en est ainsi d'une inscription de 21 1/210 qui signale le mauvais état des revenus publics et des revenus individuels des particuliers (διὰ τὸ πεπονηκέναι τάς τε κοινὰς καὶ ἰδίας ἑκάστου προσόδους)[1035]. Les koinai prosodoi sont évidemment les revenus publics[1036]. Un peu plus tard, c'est cette fois le notable Eirénias qui obtient du roi séleucide une exemption de taxes pour tous les produits exportés depuis le territoire de Milet vers celui du roi, de sorte qu’il serve “à l'accroissement des revenus de la cité comme à ceux de chaque particulier” (πρὸς ἐπαύξησιν δὲ ἀνήκουσαν τῶν τε τῆς πόλεως καὶ τῶν έκάστου τῶν ἰδιωτῶν προσόδων)[1037].
Cette concomitance des prosodoi publics et des prosodoi privés signifie-t-elle la prise de conscience d'un lien hiérarchique entre les deux domaines ? Il faut répondre par la négative : il y a parallélisme, et non pas lien de causalité établi entre une politique de l'État prise dans sa globalité, au-delà d'une mesure particulière comme l'obtention d'un privilège par Eirénias au profit des Milésiens. C'est la raison pour laquelle on ne peut par exemple accepter telle quelle l'idée que dans le traité des Poroi “Xenophon offers a sériés of observations and recommendations about restoring the city's economy following the disasters of the Social War” ou que “in the economic recovery program designed after the Social War, Eubulus seems to have adopted a number of Xenophon's recommendations, and to good effect”[1038]. L'idée que la politique menée à cette époque correspondait à un “disembedding” progressif de l’économie grecque antique n'est pas davantage acceptable. Ce n’est pas en ces termes qu’il faut poser le problème : c’est en elle-même la notion d’économie immergée dans le social qu’il faut remettre en cause.
A ce compte, en effet, on pourrait tout aussi bien dire que c'est l'État-polis qui est immergé dans l'économie. Le vrai problème est ailleurs. En tendant à tout moment à se comporter en rentier collectif à multiples facettes, l'État-polis ne laissait pas de place à l’opposition constitutive de la rationalité économique classique (contemporaine) entre la sphère de l’État et celle de l’économie, qui nous est si familière. La rationalité économique moderne suppose que dans un espace donné l'État assure le maintien de l'ordre. Il permet ainsi le développement d'un marché libre et concurrentiel, en se gardant par dessus tout de “faire des affaires” et même d'intervenir en une quelconque façon dans le libre jeu de l’offre et de la demande entre particuliers. Ces derniers en revanche ont toute liberté pour mener à bien la mise en œuvre de leurs intérêts, à charge pour eux, en tant que personnes privées ou personnes morales, de respecter les lois veillant à assurer la liberté de chacun et donc la bonne marche du système. C'est ainsi, par la séparation d'avec l'État, que se constitue la sphère de l'économie[1039]. Dans le système de l'économie libérale classique, qui, à l'époque moderne et contemporaine, a trouvé sa forme la plus achevée dans les pays anglo-saxons, l'État est en principe extérieur à l'économie. Et c'est précisément cette extériorité qui est constitutive de l'autonomie de l'économie, en tant que réalité concrète, et aussi, au plan conceptuel, dans les exposés des économistes classiques. On voit qu'il n'y a pas de hasard : d'Adam Smith à l'École de Chicago, l'orthodoxie libérale est à la fois le produit et l'idéologie d'un monde où l'État est tenu à l'écart mais où il est en même temps l'horizon de référence qui, en négatif, permet de définir le champ d'action des acteurs économiques.
1029
Pouilloux 1954, 147-150. No 35 =
1031
Isocrate,
1033
Sur la
1035
1036
Cf. J. Robert & L. Robert 198.3. 192, nº 16. 1. 13-14, et 210, nº 25, 1. 18. etc. On n’a pas à distinguer les κοιναὶ et les δημόσιαι πρόσοδοι : c’est une seule et même réalité. Ainsi, un décret d’Apollonia de la Salbakè (L. Robert & J. Robert 1954, 303-312, nº 167, 1. 18-19) évoque les δημόσιαι πρόσοδοι de la cité.
1039
Nous laissons à d'autres le soin de savoir dans quelle mesure ce schéma idéal correspond à la réalité.