Telle est la raison pour laquelle il nous a toujours paru insuffisant de chercher les manquements de la cité grecque antique par rapport aux normes qui sont, en principe, celles de l'État libéral moderne. En fait, cette “analyse par défaut” projette dans le passé les règles et surtout le champ conceptuel de l'économie classique au moment même où elle croit s'en débarasser. En ne retrouvant pas les traits qui sont ceux de l'économie moderne, on conclut trop vite que les anciens Grecs “n'avaient pas d'économie” et que c'était la politique qui tenait lieu de tout. Telle quelle, la thèse de l'homo politicus opposé à l'homo œconomicus de l'époque médiévale ne nous paraît pas acceptable[1040]. Il paraît plus important de relever que toute l'organisation sociale et le champ conceptuel de la cité étaient construits de manière totalement différents des nôtres, que triompher en ne voyant nulle part d’organisation semblable à celle de l'économie contemporaine dans la société grecque antique n'est qu'une victoire à la Pyrrhus. Naturellement, il n'aurait pas suffi d'un coup de baguette magique, de la “découverte” que l'État pouvait avoir un fonctionnement de type complètement différent, pour que “l'économie” apparaisse soudain toute armée dans le monde de la polis grecque. La structure poliade était un tout. On n'aurait pu changer l'État sans changer tout le reste. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, que l'on peut dire que le système économique de la polis était “embedded” dans la société. Mais il est vrai qu'à ce niveau de rationalité, l’affirmation vaut pour toutes les sociétés et n’est donc qu’un truisme.
Si au contraire on saisit que la recherche des prosodoi et en contrepartie la satisfaction directe des besoins des “acteurs-sociétaires” (qu'il s'agisse des citoyens ou des particuliers) sont toujours restées l'un des pivots du système civique comme du système de l'oikos, on comprend que l'économie – entendons l'économie des Grecs – ait au contraire été omniprésente. La cité n'a jamais été un État semblable à l’État contemporain. Au bout du compte, même si par exemple la cité constitue une réserve de numéraire ou bien assure des fonctions régaliennes de maintien de l'ordre, comme entre autres la justice des transactions, ce qui apparemment constitue des fonctions autonomes de l'État au sens où nous l'entendons, le système dans lequel s'insèrent ces pratiques fait qu'elles sont bien vite détournées de leur but apparent. Le fonds de réserve pourra servir à équiper une flotte, mais une flotte qui permettra à son tour d’engranger des prosodoi. Quant aux transactions, la bonne marche des affaires et la réputation de la place de commerce servent directement les intérêts de l'État parce qu'ils permettent à leur tour d’engranger des prosodoi importants sous forme de taxes sur les échanges.
S’agissant de ce que nous appelons économie, le partage entre le public et le privé était différent dans l'antiquité. Dans le système libéral contemporain, le public, c'est l'État, le privé l'économie. Mais cette distinction n'existait pas dans le monde de la cité, même s'il existait un large jeu de possibilités de la réalisation de la forme polis, comme le montre bien Aristote dans la Politique. C'est la catégorie des prosodoi qui est décisive, qu'on peut acquérir à titre privé, comme idiôtès, ou à titre public, comme politès. Pour employer une métaphore spatiale, la conception moderne présuppose l’existence d'une séparation horizontale : au-dessus l'État, en dessous l'économie. Dans le monde de la polis, seuls comptent les prosodoi qu'un particulier va obtenir par son activité à titre privé ou dont il va bénéficier à titre public par sa participation à la communauté-État. Quant à cette dernière, elle cherchait avant tout à obtenir des prosodoi, avec des moyens qui étaient différents de ceux d’un particulier mais qui restaient fondamentalement de même principe. Ce qui était condamné était l'utilisation des koina de la cité pour acquérir une fortune à titre privé, mais c'est là tout autre chose. Selon le Xénophon des Paroi en tout cas, la cité devait même envisager de louer des navires de commerce ou des esclaves publics pour le travail dans les mines[1041]. En d’autres termes, l’État devait se comporter exactement comme un particulier. L’originalité tient au fait que Xénophon proposait cette fois de recourir à des moyens qui d’ordinaire ne relevaient pas de la sphère de l’État mais de celle des particuliers. Comme on le sait, ces propositions n’eurent pas de suite. Mais on conçoit très bien par quelle logique l’auteur des Paroi en arriva à faire ces propositions : elles étaient pleinement dans la ligne de la mise en parallèle de l’action de l’État et de celle des particuliers, qui tous deux visaient à obtenir des prosodoi d’un montant aussi élevé que possible.
C'est enfin une autre distinction qui ne pouvait exister, celle qui prévaut aujourd'hui entre macro-et microéconomie. Dans la mesure où l'État-polis n’était pas autre chose qu'une machine à prosodoi, que sur ce plan-là au moins il ne se comportait pas différemment d'un propriétaire privé, il n'y avait pas de place dans ce système pour ce que nous appelons macroéconomie. Même les revenus de l'État-polis étaient rapportés à ce qu’on appellerait aujourd’hui une perspective microéconomique. D'où, de notre point de vue, l'incapacité à globaliser, à avoir une conception claire des relations de hiérarchie entre par exemple l'action de l'État et ses effets sur l’activité économique des particuliers. Les décrets milésiens, tout comme Polybe, montrent que l'on avait conscience du parallélisme entre la situation de la fortune de l'État et celle des particuliers. Au coup par coup, le lien entre telle mesure législative et ses effets heureux ou malheureux sur l'activité privée était parfaitement clair. En revanche, le fait que l'État (donc assez directement aussi les citoyens) puisse être bénéficiaire d'une mesure fiscale donnée n’autorisait pas la mise en œuvre d’une “politique économique”, liée à la conscience d'un lien économique au sens où nous l'entendons entre l’action de l’État et l’activité privée, tout simplement parce que l’État lui-même était un “acteur économique”. Ainsi des taxes qui frappaient les marchandises à l'entrée et à la sortie, ce paradoxe qui avait le don de faire bondir Μ. I. Finley : l'intérêt immédiat de l'État rentier collectif masquait l'intérêt d'une politique fiscale favorisant les exportations et au contraire frappant lourdement les importations. Cela ne signifie nullement que la cité se soit désintéressée du commerce. Ainsi, si elles pouvaient se révéler gênantes pour les productions locales, les importations pouvaient éventuellement être totalement interdites, ce qui était une manière radicale de traiter le problème[1042]. Plus fondamentalement, les cités ne pouvaient se désintéresser de l'activité économique, et ainsi en particulier du commerce. La chose se comprend d'autant mieux que les bailleurs de fonds et nombre d’acteurs directs de l’activité commerciale étaient eux-mêmes citoyens. Les cités, ou du moins celles qui avaient des intérêts commerciaux à défendre, n’avaient donc nulle répulsion à l’égard du commerce, bien loin de là : c’est de cette manière qu’il est possible de rendre compte de l’intervention de neuf cités d’Asie Mineure, en tant que telles, pour régler le fonctionnement de l’emporion de Naucratis ou la place dévolue aux commerçants des cités de Maronée, Apollonia et Thasos dans la Thrace du ive s.[1043] En revanche, dans la définition de cette politique, des contradictions pouvaient survenir entre l’action de l’État et les activités des particuliers, mais c’est là un autre sujet.