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Conclusion

Bien entendu, si la place de l’économie n’était pas la même que celle qui lui est dévolue dans la société contemporaine, ce n’est pas seulement parce que le rapport entre la chose publique et les intérêts privés n’était pas le même qu’aujourd’hui. En envisageant les choses sous un autre angle, on trouverait que les circuits de production étaient infiniment plus courts que les nôtres et que la rente jouait un rôle décisif dans les choix financiers et économiques, aussi bien pour les particuliers que pour l’État. Mais en tout cas, on ne peut plus continuer à projeter sur la cité antique l’image de l’État libéral contemporain, car, ce faisant, on en arrive à commettre une erreur d’aussi grande ampleur que les modernistes qui projettent sur le monde antique les catégories de l’économie politique du monde d’aujourd’hui.

D’aucuns considèrent qu’aujourd’hui les débats relatifs à la nature et à la place de l’économie antique sont dans une impasse totale et ne méritent plus qu’on s’y intéresse. Ce point de vue pessimiste et négatif est en réalité hors de saison. Bien au contraire, en parallèle avec de nombreuses études factuelles portant sur des domaines aussi divers que la circulation monétaire, les règlements commerciaux, la fabrication des amphores ou la production agricole, le regain d’intérêt pour les questions économiques dans les travaux récents laisse penser que des avancées décisives sont maintenant possibles[1044]. Si l’on fait définitivement abstraction des catégories conceptuelles modernes, c’est-à-dire si l’on va jusqu'au bout du chemin sur lequel Μ. I. Finley ne s’était engagé qu’à moitié, on doit pouvoir parvenir à construire un modèle de fonctionnement de la société et de l’économie antique qui évite tout à la fois le modernisme et le réductionnisme néo-primitiviste de la Nouvelle Orthodoxie pour enfin restituer à l'économie la place qui lui revient dans l’horizon des sociétés antiques, avec les catégories conceptuelles qui étaient les siennes.

Chapitre XII. Les cités grecques, le marché et les prix

Au cours du xxe s., de manière explicite ou implicite, la réflexion sur la spécificité et la place de l’économie dans les sociétés de l’Antiquité classique, et spécialement en Grèce ancienne, s’est développée en ultime ressort dans le cadre d’une interrogation plus vaste : celle de savoir en quoi a pu consister la spécificité de l’Occident. C’est en Occident, en effet, qu’est apparu un système économique dont le dynamisme a d’abord bouleversé l’équilibre social des sociétés européennes qui lui avaient donné naissance. Il s’est aujourd’hui étendu à toute la planète, en se subordonnant puis en transformant de manière apparemment irrésistible tous les autres systèmes sociaux préexistants.

Il y a certes une distance considérable entre les grandes conceptualisations couvrant l’histoire de plusieurs continents sur deux ou trois millénaires et les recherches des spécialistes, qu’elles portent sur la Grèce ancienne ou l’Orient musulman, l’Inde précoloniale ou la Chine mandchoue. Pourtant, que leurs auteurs le veuillent ou non (parfois aussi à leur corps défendant), les études ponctuelles trouvent souvent leur source d’inspiration dans les grandes synthèses qui ont tenté de répondre au problème évoqué précédemment, celui de l’origine et des formes de développement de l’économie marchande moderne. Il n’est donc pas superflu de commencer par situer ces travaux sur la “cité marchande” dans la perspective de ce débat. Mais c’est ensuite la question du rapport entre l’État et l’échange marchand et, surtout, celle du marché et de la formation des prix qu’il faudra aborder.

Polanyi ou weber ?

Ce sont incontestablement les travaux de Karl Polanyi qui ont le plus inspiré l’histoire économique des dernières décennies. C’est en effet Polanyi qui a fourni le cadre conceptuel d'explication le plus couramment accepté de l’apparition du système économique désigné sous le nom de “capitalisme”, système que l’on pourrait brièvement définir comme celui où l’accumulation du capital s’opère par un processus cumulatif qui se nourrit de lui-même. Si le capitalisme est né en Occident à la fin de l’époque médiévale et à l’époque moderne, il peut donc paraître légitime de s’interroger pour savoir pourquoi cette genèse ne s’est pas produite ailleurs, en d’autres temps et en d’autres lieux, par exemple en Chine ou en Inde, ou encore tout aussi bien en Grèce ancienne. On ne pourra ici rappeler que trop brièvement l’explication synthétique donnée par Karl Polanyi.

Selon ce dernier, on doit rejeter une vision évolutionniste de la genèse du capitalisme[1045]. Le capitalisme n’est pas né d’une extension progressive des échanges provoquée par la division du travail, selon le modèle d’Adam Smith. On peut certes imaginer un modèle théorique unilinéaire qui voudrait que des groupes familiaux ou des villages aient procédé à des échanges réciproques, que ces échanges se soient progressivement développés jusqu’à prendre une envergure régionale puis interrégionale, pour finir, par extension, par devenir un réseau mondial. Mais ce schéma ne correspond nullement à ce que l’on peut observer empiriquement dans le développement historique. En fait, selon Polanyi, le propre des “sociétés précapitalistes” est que l’économie n’y existe pas en tant que sphère autonome. Ce sont de tout autres motivations que le gain qui ont gouverné leurs “systèmes économiques” (qui n’étaient donc pas de vrais systèmes économiques) : dans les sociétés primitives, il s’agissait essentiellement d’un système de réciprocité fondé sur le don-contre don ; dans les sociétés d’empire, comme celles de la Mésopotamie antique, de l’Égypte pharaonique, de la Perse, de la Chine, de l’Inde et de même pour celles de l’Amérique précolombienne, qui pourtant connaissaient déjà un degré élevé de division du travail, c’était la redistribution sous le contrôle de l’État qui prévalait. C’était donc la parenté (dans les sociétés primitives) ou l’État bureaucratique et ses représentations politiques et religieuses (dans les sociétés d’empire) qui gouvernait “l’économie” de ces sociétés, et non pas le marché. Dans ces sociétés, l’économie n’existait donc pas comme sphère autonome : elle était en fait “immergée” dans les institutions sociales ou politiques.

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1044

C’est pourquoi, malgré des différences d’appréciation qui ne peuvent être niées, les travaux de S. von Reden (1995) ne peuvent qu’inspirer la sympathie, car malgré leur point d’arrivée fort différent ils correspondent à la même volonté de dépassement des catégories conceptuelles qui sont celles de la société contemporaine.

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1045

Nous résumons ci-après les thèses de Karl Polanyi dans La grande transformation [1983], 71-101. Ces thèses sont reprises par divers auteurs sur divers terrains d’application, dont Polanyi lui-même, dans Polanyi et al. [1975], Pour l’impact chez les économistes actuels, voir Adda 1997, I, 7-12.