Pour Polanyi, l’échange marchand pouvait certes exister dans les sociétés précapitalistes, mais il n’y jouait qu’un rôle mineur, aux marges d’un système qui l’ignorait et même s’en défendait vigoureusement. L’un des principaux traits qui caractérisaient alors l’échange marchand était la séparation entre commerce local et commerce international. Tandis que le commerce local répondait aux besoins d’échange immédiat des individus, des familles ou autres regroupements de faible envergure, le commerce international répondait pour l’essentiel aux besoins des élites et était aux mains de marchands spécialisés. Les lieux de marchés étaient des points de rencontre aux frontières de deux communautés, des sortes de lieux neutres où les procédures d’échange, et en particulier l’établissement du prix des denrées, s’opérait selon des conventions traditionnelles et non en fonction de la loi de l’offre et de la demande. En réalité, tout en étant séparés l’un de l’autre, commerce international à longue distance et commerce local fonctionnaient selon le principe de complémentarité et non selon le principe de concurrence. Dans les sociétés précapitalistes, il n’existait donc pas de “marché autorégulateur, où toute chose tend à se transformer en une marchandise dont le prix résulte de la confrontation d’une offre et d’une demande, qui rétroagissent elles-mêmes aux variations des prix”[1046].
Pour Polanyi, c’est seulement avec l’alliance des bourgeoisies marchandes et des monarchies centralisées, réalisée à l’époque moderne, que le système d’accumulation capitaliste put prendre son essor. Au cours du Moyen-Age, les marchands atteignirent un haut degré d’autonomie par rapport au pouvoir politique. L’exceptionnel essor des cités italiennes ne put toutefois déboucher sur un véritable capitalisme, sans doute du fait du caractère trop fragile et étroit de leur base politique. Mais, dans le Nord de l’Europe cette fois, l’alliance des bourgeoisies marchandes et des princes contrôlant de vastes espaces où ils faisaient effectivement régner un ordre légal, permit finalement la vraie apparition du capitalisme. Selon Polanyi, c’est donc par le haut, par le grand commerce, et non par le bas, par l’extension progressive des marchés locaux, que le capitalisme prit son essor. S’emparant finalement des processus de production eux-mêmes, alors que jusque là pour l’essentiel ils leur avaient échappé (dans la ville médiévale, la production artisanale était sous le contrôle des corporations, et la production agricole relevait de structures de type féodal), les processus d’accumulation capitaliste devenaient une force irrésistible, destinée à prendre le contrôle de toute la planète.
Le schéma global défini par Karl Polanyi possède une grande puissance de suggestion. En outre, la méthode a aussi permis des analyses institutionnelles solides et bien argumentées, comme par exemple sur les marchés des sociétés précolombiennes ou de l’Afrique traditionnelle du xviiie siècle[1047]. Mais, employée de manière rigide, elle présente cependant un risque indéniable. Étant donné l’objectif qui était le sien, lequel consistait dans un premier temps à essayer d’expliquer l’origine du système d’accumulation capitaliste, on comprend très bien que Karl Polanyi ait développé le concept de sociétés “précapitalistes”. Ces sociétés n’étaient donc pas analysées pour elles-mêmes, mais par rapport au système capitaliste, qui, avec son successeur annoncé le socialisme, jouait donc pour K. Polanyi le rôle de “fin de l’histoire”. En quelque sorte, la méthode consistait d’abord à utiliser une grille de lecture, à opérer une recherche des “manques” par rapport aux traits qui paraissaient pertinents pour expliquer l’essor de l’Occident. La question est de savoir si celte grille de circonstance peut avoir une valeur heuristique universelle. En fait, elle présente le risque de laisser passer l’essentiel de ce qui faisait la spécificité d’un système économique. Un filet aux mailles trop larges ne permet pas de ramener le commun des espèces qui font la richesse d’un fond marin : et l’on conclut que la mer est vide.
Si l’on pose au départ que seul le “système capitaliste” tel qu’il s’est développé dans l’Europe moderne correspond à des mécanismes économiques authentiques, toute société qui l’a précédé ne pourra qu’être considérée comme un échec par rapport à l’idéal qu’il est censé avoir pu atteindre. Plus grave, le concept classificatoire de “société précapitaliste”, qui écrase la perspective temporelle, peut finir par devenir un gigantesque fourre-tout, dans lequel la spécificité de chaque société risque de disparaître. Le danger principal auquel, à notre sens, ont peu ou prou succombé nombre des disciples de Polanyi étudiant les sociétés du monde classique, est celui du primitivisme, inhérent au concept même de société “précapitaliste”. Trop souvent, par un processus circulaire, on doit constater que des spécialistes ont refusé d’admettre l’existence de structures, institutions ou comportements, parce qu’ils les jugeaient non conformes à la représentation d’une société “précapitaliste”, donc nécessairement “primitive”, qu’ils s’étaient forgée.
On doit paradoxalement relever que K. Polanyi lui-même, très impressionné par les prix et la réflexion sur les prix en Grèce ancienne, faisait de la Grèce une semi-exception dans sa vision d’un monde précapitaliste ignorant le marché. Pour lui, c’est l’Athènes du ive s. qui aurait vu la naissance des prix de marché[1048]. Mais dans le domaine de l’histoire économique de l’Antiquité, ce sont les travaux de Johannes Hasebroek et de Moses Finley qui ont bénéficié de la plus grande audience au cours des dernières décennies. Avec la pléiade d’études auxquelles ils ont donné naissance, ils sont devenus une sorte de “Nouvelle Orthodoxie”, selon le mot de K. Hopkins, lui-même ardent défenseur de ces positions[1049]. Aussi bien Hasebroek que Finley (ce dernier se plaçant explicitement dans la filiation des travaux de Polanyi) ont pris des positions qu’il faut bien définir comme une forme de néoprimitivisme. L’historiographie du débat sur l’économie antique a été récemment exposée à plusieurs reprises et il est donc inutile d’y revenir[1050]. En outre, la question (bien plus complexe qu’on ne l’a longtemps cru) de la filiation allant de Weber à Polanyi, et de Polanyi à Finley, a fait l’objet de remarques approfondies de H. Bruhns[1051]. Ce dernier a souligné que M. Finley avait gardé pour l’essentiel l’aspect “type idéal” de la cité grecque, mais qu’il avait fini par donner une vision “incomplète et déformée” de la cité antique de Max Weber[1052]. Au point de départ et au point d’arrivée de la chaîne de filiation, et sur une question aussi décisive que celle du marché dans le monde de la Grèce des cités, Weber et Finley ont en réalité défendu des points de vue diamétralement opposés.
En effet, quoi qu’en dît Finley[1053]. Weber accordait au marché un rôle très important dans l’évolution du monde antique. En une thèse fort originale, ce dernier soulignait le rôle de l’échange marchand non pas comme développement tardif, mais bien aux origines de la civilisation antique, l’évolution ultérieure tendant au contraire à en réduire l’importance[1054]. Tout en montrant les différences structurelles d’avec le système économique contemporain, il n’hésitait pas à admettre “le caractère largement ‘capitaliste’ d’époques entières de l’histoire antique (et précisément des plus grandes)”[1055]. Au demeurant, cette définition n’avait rien à voir avec une quelconque attitude moderniste, car Max Weber s’efforçait de donner des définitions précises et techniques qui montraient que, dans son esprit, il n’y avait nulle assimilation du “capitalisme” antique au “capitalisme” de l’époque contemporaine. Au contraire, il polémiquait sans cesse contre les collages typiquement modernistes d’Eduard Meyer, qui, par exemple, croyait retrouver trait pour trait le xviiie s. européen dans la Grèce hellénistique et sa supposée “industrialisation”[1056].
1047
Cf. Chapman [1975] et Arnold [1975ab]. Voir aussi supra chapitre I, et nos remarques 57, n. 170 pour le cas de Naucratis.
1048
Cf. Millett 1990, 169, avec réf. Il est vrai que Polanyi n’était pas spécialiste de l’Antiquité et que ses analyses paraissent souvent trop schématiques ou mal informées. De toute façon, l’idée que le marché serait né soudain au ive s. n’a aucun fondement (cf. les remarques supra chap. XI. 258. à propos d’un supposé “disembedding” de l’économie athénienne au ive s., et déjà la critique de Polanyi par Finley [1984], 277, n. 45).
1049
Hasebroek 1928 ; Finley 1973 (trad. fr. 1975) ; Hopkins 1983, XI, pour la désignation comme “Nouvelle Orthodoxie”, cf. déjà chapitre VI, 109 et n. 4.
1051
Bruhns 1996 et 1998, avec une ample bibliographie. Nous avions nous-mêmes fait à tort ce raccourci de Weber à Finley, corrigé ici dans les chapitres VI et XI.
1052
Bruhns 1998, 39-40. La contribution principale de Weber se trouve dans
1055
Weber [1998], 101. Dans la synthèse de ses ultimes travaux (1919-1920), publiés