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En revanche, M. Finley considérait que l’échange marchand, quantitativement négligeable, ne jouait aucun rôle structurel dans l’Antiquité classique et niait catégoriquement l’existence d’une quelconque forme de structure de marché dans les mondes anciens[1057]. Bien que les références à Weber dans L’économie antique soient élogieuses, le point important est le non-dit, l’appréciation radicalement différente du rôle du marché[1058]. Sur ce point, Finley était donc aux antipodes de Weber[1059].

Mais l’opposition tient aussi à la méthode. Pour ce qui est de la conception même de l’économie antique, M. Finley croyait possible de définir une économie antique - ou plutôt de trouver les traits distinctifs à cette période connue sous le nom d’Antiquité qui faisaient que l’économie y était gouvernée par des contraintes extra-économiques spécifiques[1060]. Au contraire, dès son étude sur Les causes sociales du déclin de la civilisation antique de 1896[1061], M. Weber traitait l’économie antique non pas comme une structure intemporelle mais comme un processus historique dynamique. Il se donnait pour objectif d'en définir la logique, les étapes, en montrant comment les processus qui, selon lui, avaient permis l’essor des cités grecques puis celui de Rome, avaient fini par se bloquer et à conduire la civilisation antique à sa perte. En terme de méthode, et malgré des convergences incontestables sur un certain nombre de points, on doit donc aussi souligner la différence entre l’approche de Max Weber et celle de Moses Finley.

Le débat sur l’économie antique, et spécialement sur la question de l’échange marchand, ne doit cependant pas se ramener à un débat historiographique, combien salutaire certes, mais qui, si l’on s’en contentait, se trouverait en porte à faux par rapport aux réalités de la recherche historique en histoire ancienne, qui, dans tous les domaines (critique textuelle, épigraphie, papyrologie, archéologie, numismatique) a accompli d’énormes avancées au cours de ce siècle. H. Bruhns a eu raison d’insister sur la formule de Max Weber évoquée en introduction, qui aux généralisations abusives opposait la rigoureuse épreuve des faits[1062]. C’est à la lumière de ces études factuelles qu’il est possible de poser de manière différente la question des rapports entre État-cité et échange marchand ou celle du marché.

L'état et l’échange marchand

L'idée que les cités grecques, en tant qu’États, aient pu s’intéresser au commerce a rencontré une vive opposition[1063]. Au plan méthodologique, en effet, il a longtemps été admis à la suite des travaux de Johannes Hasebroek et Moses Finley que la cité n’avait décidément rien à voir avec le commerce, qu’elle s’en désintéressait totalement. Tout au plus pouvait-elle avoir une politique d’importation visant à assurer la trophè, l’alimentation des citoyens. De manière plus générale, l’un des concepts clé de cette théorie était que la cité (et de même tout État antique) ne pouvait avoir aucune politique économique au sens moderne du terme. Ainsi, selon Finley, on chercherait en vain dans les cités grecques une politique visant à stimuler les exportations pour dégager des excédents ou au contraire à limiter les importations au moyen de droits de douane[1064].

Relevons d’emblée qu’il y aurait en fait beaucoup à dire sur cette insistance mise sur les droits de douane et leur utilisation comme critère de définition d’une politique économique dans une société “capitaliste” développée. Il est clair aujourd’hui qu’il ne faut voir là qu’une phase transitoire dans l’histoire de la politique économique des sociétés européennes. L’utilisation des droits de douane comme instrument de guerre économique est certes une pratique qui n’a pas disparu. Mais la vision libérale héritée de l’Angleterre du xixe s., qui est aujourd’hui dominante (autre phase transitoire peut-être, mais là n’est pas la question), veut que les droits de douane soient une entrave au développement, un héritage au sein des sociétés contemporaines des pratiques des États de l’Europe moderne, et non pas un critère de l’existence d’une “politique économique au sens achevé du terme”, si tant est que ce concept ait un sens[1065].

Un des points nodaux des thèses de la “Nouvelle Orthodoxie” relativement au commerce est que la cité avait seulement une politique d’importation visant à assurer au meilleur compte l’alimentation de ses citoyens. Indubitablement, une telle politique existait bel et bien. Vu l’importance de la dépendance envers l’extérieur des cités du monde égéen, il était en effet vital que les cités fissent tout pour éviter une rupture brutale de leurs approvisionnements, qui risquait d’avoir à très brefs délais les plus graves conséquences. C’est naturellement au premier chef Athènes qui était concernée par cette dépendance envers les marchés extérieurs[1066]. Cependant, on sait aussi qu’Athènes n’était pas la seule dans ce cas et que les grandes cités maritimes développées du monde égéen étaient peu ou prou dans la même position, même si les petites avaient un horizon d’approvisionnement plus limité[1067]. On serait bien en peine de fixer le taux de dépendance extérieure d’Éphèse. de Chios, ou de Mytilène. Mais, pour Rhodes, on relèvera seulement qu’au xviiie s., dans les conditions d’une occupation turque plus rude que dans les autres îles du Dodécanèse mais avec une charge de population moindre qu’à l’époque hellénistique et une agriculture beaucoup moins orientée vers l’exportation, l’île ne se nourrissait que huit mois sur douze[1068].

Dans l’Antiquité, on sait que Rhodes importait du grain de l’extérieur, sans doute principalement d'Égypte, même si cette source ne devait pas être unique : en 170, Rhodes demande à Rome une licence d’exportation de 100 000 médimnes de grain de Sicile, sans doute parce qu’à cette époque, l’Égypte était aux prises avec Antiochos IV et du fait de cette guerre ne pouvait plus ou ne voulait plus exporter[1069]. En elle-même, cette dépendance à l’égard des approvisionnements extérieurs doit être relevée comme un fait majeur. Malgré les incertitudes pouvant toujours peser sur les lignes maritimes, le fait que pendant plusieurs siècles les populations des cités aient compté sur ces échanges extérieurs pour ce qui était la hase même de leur alimentation suppose ainsi une confiance raisonnable dans leur pérennité[1070]. Dans l’histoire des sociétés humaines, c’est la première fois que l’on voit de grandes concentrations de population accepter comme un état normal et ordinaire de dépendre aussi directement, pour leur survie même, d’approvisionnements aussi lointains, reposant non pas sur des tributs imposés par une quelconque forme de domination politique, mais sur des échanges de type commercial, assurés par une multitude de décisions individuelles d’achat et de vente.

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1057

Finley [1975], 36-39 explicitement.

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1058

Appréciation positive Finley 11975], principalement 27 - mais où il est prêté à tort une vision négative du marché - et 186-187, sur la ville de consommation (mais voir le comm. de Bruhns 1998, 40).

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1059

On a même parfois l'impression d’une polémique inavouée ou involontaire contre Weber lorsque M. Finley ([1975]. 39) soutient par exemple (au demeurant partiellement à juste titre) que “la vague corrélation entre les grandes guerres et le prix des esclaves” ne suffit pas à “étayer le vaste édifice qu’on a bâti” sur la question. Weber n’était pas visé explicitement, mais il avait mis la fin des grandes guerres de conquête, donc de l’approvisionnement en esclaves, au cœur de son explication de la chute de l’empire romain. C'était la thèse principale de l'étude Les causes sociales du déclin de la civilisation antique (Weber [1998], part. 78-79), qui apparaît sous une forme plus nuancée dans Économie et société dans l'Antiquité (Weber [1998], 384-388).

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1060

Finley [1975], 15-39, et part. 39.

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1061

Weber [1998], 61-83.

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1062

Cf. supra Introduction, 9 et n. 2.

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1063

Pour les questions débattues dans ce paragraphe, voir chapitre VI.

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1064

Finley [1975], 219-220.

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1065

Voir aussi chapitre VI, 126-129 sur les interdictions d’importer.

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1066

Cf. chapitre IX, 205 et n. 89.

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1067

Pour Délos, voir Reger 1994, 49-82.

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1068

Efthymiou-Hadzilacou 1988, 261.

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1069

Pol. 28.2.1-2. Sur les opérations militaires de la “sixième guerre de Syrie”, qui paraissent n’avoir commencé qu’en 169, cf. Will 1982, II, 316-320.

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1070

Telle est aussi la conclusion de P. Garnsey (1988, 148-149) pour Athènes à travers toutes les vicissitudes du ive s., du moins jusqu’aux années 330.